CHAPITRE VII
Les grandes constructions impériales de brique et de blocage ont perdu leur décoration sculptée en même temps que leur revêtement polychrome. Les frontons des temples se sont abattus et brisés. Mais des bas-reliefs sur lesquels passent des légions entières de figures drapées ou armées restent attachés aux flancs des monuments de marbre qui ont été élevés à la gloire des Flaviens et des Antonins sur les Forums et les avenues. Autour de ces monuments s'est développé et transformé Tart à la fois dynastique et national dont Auguste avait été Tinitiateur.
Le plus ancien arc de triomphe qui ait conservé à Rome les parties vitales de son architecture et les plus importants de ses bas-reliefs est celui dont Titus et Vespasien jetèrent les fondements après la prise de Jérusalem et le triomphe qui suivit, en Tan 71, Tanéantissement de la ville sainte. L'arc fut dédié par Domitien. Elevé sur la Voie Sacrée, à rentrée du Forum, il domine le dos d'âne qui unit le Palatin à TEsquilin, et sa silhouette élégante et petite se détache de toutes parts sur le ciel (fig. 107). Les bas-reliefs sont disposés sous la frise et sous Tarcade. Le cortège du triomphe compose à lui seul toute la décoration. Sur la frise, dont la partie centrale est conservée, les animaux du sacrifice et les pelotons de soldats s'avancent auprès du chariot qui porte la statue du fleuve Jourdain, accoudé sur son urne ; les figurines sont minuscules. Sous l'arche, le défilé continue, mais les figures sont de grandeur naturelle et semblent passer à côté du spectateur. Titus conduit son quadrige, accompagné par la Victoire, par la déesse Rome et par un adolescent demi-nu, sans doute le Génie de l'Empire (fig. 108). De l'autre côté de l'arche, des hommes couronnés de laurier portent les dépouilles du temple, désignées à la foule par des cartouches : c'est la table des pains de présentation, les trompettes sacrées qui annonçaient à Joad et à Abner le retour des fêtes du Seigneur ; c'est le candélabre à sept branches (fig. 109). Pendant
le moyen âge, les Juifs du Ghetto, dont les petites lampes rituelles gardaient la forme du candélabre sacré, se détournaient pour ne point passer sous 1' « arc des sept lampes ».
La gradation du relief est plus richement nuancée sur les deux grands panneaux sculptés de l'arc de Titus, qu'elle ne l'était sur les sculptures de l'autel de la Paix. Quatre plans sont distingués dans la foule. Les effets
Fig. 107. — Arc de triomphe de Titus.
de la perspective sont audacieusement indiqués. Un arc de triomphe ridiculement petit est figuré en travers de la Voie Sacrée ; c'est peut-être celui de Tibère, au pied du Capitole. Il fait une saillie assez forte pour que la tête du cortège s'engage et se perde sous l'ombre de son arche. Les chevaux du char impérial sont vus à la fois de côté et de face : ils présentent le poitrail au passant qui s'engage sous l'arcade et semblent sortir du mur pour s'avancer vers lui. En dépit de ces audaces encore inhabiles à donner l'illusion de la réalité, l'artiste se souvient des reliefs de l'autel de la Paix et de l'arc de Claude. Il groupe autour de Titus des figurines allégoriques ; il déploie d'un relief à l'autre une pompe pacifique et reli-
LA SCULPTURE ROMAINE DE L'EMPIRE trl^ ; 137 gieuse. Les tableaux de bataille ont été laissés sur les toiles peintes qui, d'après le récit de Josèphe, avaient été disposées le long de la Voie Sacrée pour le triomphe de Titus, comme elles l'étaient jadis pour les triomphes des consuls.
Le grand règne de Trajan, bienfaisant et victorieux, sembla ramener, après la tyrannie d'un Domitien, l'âge heureux d'Auguste. La sculpture.
Fig. 108. — Titus triomphaieur ; bas-relief de son arc de triomphe.
qui restait aux mains des Grecs, s'était faite romaine pour célébrer Auguste; elle se fit plus romaine encore pour commémorer les actes les plus généreux de Trajan dans son administration et les péripéties des deux guerres qui avaient entraîné l'empereur au delà du Danube.
Deux balustrades de marbre qui ont été retrouvées debout sur le Forum, dans les fouilles de 1872, ont fait partie d'une restauration de la grande tribune des rostres entreprise par Trajan (fig. 110). Disposées parallèlement l'une à l'autre, ces balustrades sont décorées de reliefs sur leurs deux faces. Sur la face intérieure de chacune des deux plaques de marbre un même groupe de trois animaux est représenté : le porc, le
bélier, le taureau, parés pour le sacrifice qui accompagnait à Rome la consécration d'un monument officiel. Les reliefs qui couvrent les faces extérieures des balustrades mettent en scène deux de ces actes d'homme de bien que Pline le Jeune a célébrés dans son Panégyrique de Trajan et qui valurent à l'empereur le nom de « restaurateur de l'Italie ». Ici l'empereur est assis sur une estrade ; devant lui, une femme, vêtue à la grecque, tient deux enfants : elle ressemble aux personnifications chré-
Fig. 109. — Trophées du Temple de Jcrusalem. Bas-relief de l'arc de triomphe de Titus.
tiennes de la Charité. Il s'agit en effet d'un acte de bienfaisance, tout différent des prodigalités par lesquelles les empereurs tenaient en servage la tourbe paresseuse de la ville. Trajan promulgue les « lois alimentaires )>, qui assurent la subsistance des enfants pauvres. Un groupe de magistrats, debout sur la tribune des rostres, fait part de la décision de l'empereur à la foule qui applaudit (fig. m). Sur l'autre relief, des hommes en tunique apportent à la file les tablettes ou registres qui représentent certaines créances de l'État pour les brûler en plein Forum devant les représentants de Trajan. Les faits commémorés par ces sculptures se placent peu de temps après l'an 106 (fig. 112}.
Le décor est indiqué avec la plus minutieuse exactitude. L'estrade de
l'empereur, le bûcher des registres officiels sont placés entre la tribune devant laquelle s'avancent les triples éperons des rostres et une statue de Marsyas qui s'élevait sur l'esplanade du Forum, non loin de l'emplacement oïl devait être bâti le temple d'Antoine et de Faustine. La statue était ombragée par un figuier qu'il ne faut pas confondre avec le figuier sacré voisin de la Curie. Derrière les groupes et les monuments qui occu-
Fig. 1 10. — Vue de l'angle N.-O. du Forum, avant les dernières fouilles.
peut le premier plan, des files de colonnes, des arcades, des frontons couvrent le fond du tableau. C'est un double panorama du Forum, avec les édifices qui se succédaient à droite et à gauche des rostres, jusqu'à l'extrémité des deux grandes basiliques Julia et .lïlmilia, dont les arcades se faisaient face, au sud et au nord de la Voie Sacrée.
La gloire pacifique de Trajan est rappelée ainsi à la postérité au milieu du Forum romain, devant l'assemblée de ses temples et de ses basiliques; la gloire militaire de l'empereur est racontée dans le Forum de Trajan par la colonne fameuse qui est de tous les monuments de Rome le mieux conservé et le plus saisissant.
~ Bjse de h colonne Traj^ne.
Le piédestal qui contient la chambre où ont reposé les cendres de l'empereur, la colonnequi s'élève à la hauteur de la colline sur l'emplacement delaquelles'étenditle nouveau Forum sont couverts de reliefs. Le piédestal semble un amoncellement d'armes et de vêtements barbares {fig. 113). Les détails des boucliers et des trompes de guerre sont modelés dans un très faible relief, avec la délicatesse d'une ciselure. Le style de ces tro-
Fig. 114. — La cavalerie numiJe; les auxiliaires germains. Di!i;iils de la colonne Trajane.
phées rappelle les fines décorations des monuments augustéens de la Provence, comme l'arc de Tibère à Orange ; le sujet même est un souvenir des trophées qui ornaient les balustrades du portique d'Athéna, à Pergame. Mais ni les colonnes du temple d'Arthémis à Éphèse, entourées de figurines en haut relief, ni les fûts de marbre retrouvés autour des sanctuaires d'Olympie et de Delphes et qui étaient des piédestaux de stitues, n'ont donné le modèle de la colonne qui élevait à 43 mètres de hauteur la statue de Trajan. L'Orient hellénisé n'avait rien créé d'aussi bizarre et d'aussi audacieux que cette colonne démesurée autour de laquelle un bas-relief ininterrompu monte en spirale. L'œuvre est gigantesque ; la couronne de laurier qui forme la base a 6 mètres de lour ;
vingt-trois blocs de marbre de Parcs, au milieu desquels sont creusées les marches de l'étroit escalier, ont été empilés pour former la colonne. Les joints sont si exacts qu'ils restent invisibles ; les sculptures ont été certainement exécutées après l'érection du monument sur des échafaudages. Dans l'antiquité il était possible de les voir d'assez près, en montant sur les galeries et les terrasses des bibliothèques voisines ; les
Fig. ] I ;. ~ Obélisque de la Piazza del Popolo, autrefois érigé par Auguste au Grand Cirque.
artistes du xvi° siècle ont pu encore étudier les reliefs en se hasardant sur les toits des maisons qui entouraient la colonne. Après le déblaiement de la place, il est devenu impossible de distinguer les figurines, dont les plus élevées se trouvent à la hauteur d'un neuvième étage américain. Pour se rendre compte de l'intérêt de cet immense travail perdu en l'air, le plus sur est de recourir aux moulages qui se trouvent au Musée de Latran',
Le récit ne comprend pas moins de 115 épisodes, où figurent environ
' Le Musée des antiquitiis nationales du la Franco, à Saint-Gerraain-tn-Laye, possède une suite complète de moulages de la colonne Trajane.
2500 personnages. Il forme une suite détaillée, depuis le passage du Danube, que les légions traversent sur un pont de bateaux, en présence d'un géant qui est le dieu du fleuve, jusqu'à la prise de Sarmizégéthusa, la capitale des Daces, et au suicide héroïque du roi barbare Décébale. Les sculpteurs ne se contentent pas de mettre aux prises des combattants : ils suivent les marches dans les forêts et sur les rochers des Carpatbes ; ils assistent aux veillées des sentinelles qui gardent les camps fortifiés. Le décor est indiqué avec soin, comme les édifices du Forum sur les balustrades des rostres : les villages daces et la capi taie même sont des groupes de huttes rondes couvertes de chaume et défendues par des palissades. Aucun détail n'est omis dans l'équipement et le chargement des troupes : on croit voir marcher ces n mulets de itlarius », qui, le casque accroché à l'épaule droite, ont porté leur sac jusqu'aux confins de la Russie et de l'Inde. Les costumes et les Fig. 116, — Antiooiis, Bas- relief de la Villa Albanî. types sont de vrais documents d'histoire ethnographique ; en face des hommes du Danube, au nez épaté, chevelus et barbus, vêtus de leurs braies et de leurs sayons, voici les Romains au front bas, au menton rasé, qui ressemblent aux Campagnoles d'aujourd'hui, les auxiliaires Germains et Gaulois, avec leur crinière hérissée et leurs vêtements de grosse laine, les archers orientaux, en longue tunique, coiffés d'un casque pointu, les frondeurs des Baléares, enfin les cavaliers Numides, portant leurs cheveux crépus nattés comme ceux des Nubiens d'aujourd'hui, vêtus de la gandoura, et pressant de leurs jambes nues leurs chevaux sans selle ni mors (fig. 1 14). C'est tout le monde romain, avec ses sujets barbares. Même à Alexandrie l'art hellénique n'avait pas eu ce goûtde la précision, cette minutie d'annaliste. Des sculpteurs grecs ont travaillé certainement aux reliefs de la colonne Trajane
comme aux trophées du piédestal ; c'est de Rome qu'ils ont reçu le programme et l'inspiration. Ils ont transposé dans le marbre durable ces éphémères tableaux de bataille qui étaient exposés dans les triomphes romains, et la suite de leurs reliefs est restée enroulée autour du fût, dont elle laisse voir les cannelures sous l'abaque du chapiteau, à la manière d'une interminable toile peinte,
La sculpture d'histoire était devenue à Rome, après l'achèvement de la colonne Trajane, un art national, comme jadis la peinture d'histoire, que ne dédaignait point de pratiquer un Fabius Pictor. Mais cet art vraiment romain, assez vivant pour pouvoir vivre longtemps, fut abandonné par le successeur même de Trajan, et tomba dans une rapide décadence.
Hadrien était moins un Romain qu'un Grec ; archéologue plutôt qu'artiste, érudit plutôt que philosophe, sa curiosité de souverain voyageur était attirée par tous les exotismes.
S'il fonda sur les coteaux de Tibur une Villa qui put rivaliser avec la Maison d'Or, c'était pour y faire bâtir des monuments de tous les styles : avec son Pœcile athénien et son Canopealexandrin, la Villad'Hadrien ressemblait aux rues des Nations de nos Expositions Universelles,
Il y eut alors une véritable Renaissance de l'ancien art égyptien. Sans doute cet art était connu à Rome depuis les défaites de Cléopâtre et la réduction de l'Egypte en province
- Colonne de Marc-Aurèle.