‹ Rome & l'empire aux deux premiers siècles de notre èreChapitre 143 sur 246 · LE SENTIXEKT DE LA NATURE EXISTAIT-IL CHEZ LES ROXAINS · texte numérisé non relu

LE SENTIXEKT DE LA NATURE EXISTAIT-IL CHEZ LES ROXAINS

Nous avons vu comment s>sl modifiée, à Rome, ridée qu^on se fait d'une maison de campagne : on veut d^abord qu>lle rapporte ; il suffit ensuite qu'elle soit agréable et qu'on y trouve le repos ; viendront les poètes : Tibulle transportera dans une campagne idéale les scènes où il rêvera d aimer Délie, sans avoir lieu d'être jaloux. Nous laissons les rêves des poètes volontairement étrangers à la réalité historique, et nous revenons à celle-ci pour nous poser les questions suivantes.

Les Romains en général, car nous ne parions pas ici des natures d'exception, voyaient et aimaient la nature tout autrement que nous; quelles sont entre eux et nous, dans cet amour qu'ils avaient sincèrement pour la vie à la campagne, les différences qui méritent d'être signalées? L'art ancien a dû refléter au moins en partie leurs sentiments : que nous apprend-il sur notre sujet et, par exemple, quelle place ferait-on au paysage dans l'histoire de l'art à Rome? En résumé les Romains avaient-ils, et jusqu'à quel point, ce que nous appelons le sentiment de la nature * ?

1. Sur le sentiment de la nature chez les anciens, on trou> ▼era les meilleures références dans FriedlAnder, Moturs romaines, irad. à la fin du tome 11; mais ne pas oublier de

On a beaucoup discuté sur la dernière question sans remarquer que nous avons bien des chances, en une recherche semblable, de prendre le change et d'être incapables d'arriver à aucune solution. Nous avons perdu, dans les monuments de l'art et de la littérature romaine, nombre de témoins qu'aucune induction ne peut remplacer; et d'autre part les Romains n'ont-ils pu avoir des sentiments même très vifs, dont il ne soit resté aucune trace ni dans leur littérature, ni dans la production artistique? Le sentiment le plus sincère n'est-il pas celui qui fuit l'analyse et qui se refuse à l'expression? Se fîgure-t-on que nul n'a goûté les paysages de la Flandre avant qu'ait paru l'art flamand? Voyons cependant ce qui me semble hors de doute.

1** Le sentiment de la nature, tel que le ressentaient en général les Romains.

Tous les Romains de toutes les conditions aimaient passionnément leur pays. Ils ont été grands voyageurs, grands conquérants ; mais jamais ils n'ont quitté l'Italie sans esprit de retour. C'était pour eux la plus belle région de la terre ; malgré la fièvre, malgré la décadence évidente de la cuise reporter au texte allemand qui contient des additions nombreuses et étendues. Sur le paysage dans les arts de l'antiquité, un des meilleurs ouvrages est celui de M. Woerman, Die Landschaft in der Kunst der alten Vôlker, 1876; et du même auteur, Ueber den landschaftlicher Naiursinn der Griechen und Rômer. On trouvera une très bonne analyse du premier de ces livres, avec nombre de remarques originales, dans un article de M. Michel^ Revue des Deux Mondes, 15 juin 1884, p. 896etsuiv.

ture> ils soutenaient qu'elle pourrait être aussi la plus fertile; à les en croire, tous les insuccès venaient de l'ignorance et de la paresse des hommes. Quant à la nature, ils jouissaient de ses biens, de sa beauté sans y songer, comme de choses dues à l'homme. Sans doute quelques âmes d'élite ont vu plus loin et plus haut. On sent, dans les vers de Virgile, une sympathie naturelle avec les travaux, les habitants, les dieux des champs. Lucrèce paraît bien avoir saisi ce qu'il y a d'élevé, d'austère, parfois d'âpre dans l'aspect de la grande nature. Mais les autres Romains, même les plus cultivés, même Horace, même Cicéron, n'appréciaient, dans les campagnes où ils se réfugiaient, que l'air salubre qui retrempait leurs forces, le bien-être et le plaisir qu'y trouvaient leurs sens, et le plein repos où leur intelligence pouvait se plonger*. Les Alpes et les Apennins, avec leurs neiges qui nous paraissent si attirantes et si imposantes, les gênaient et les attristaient. Dans les crises de leur vie, ils ont horreur des villes, de la foule; ils cherchent uniquement la solitude. Ils prendraient volontiers les arbres, les monts à témoin des injustes malheurs qui les frappent. La crise passée, le besoin de l'action les a vite repris. Au plus profond de leur chagrin, ce qui les distrait et qui les console, ce ne serait pas, comme pour

1. Se rappeler aussi le mot de Socrate dans le Phèdre de Platon (p. 230 D) : il refuse d'aller se promener « parce que les arbres et la campagne ne peuvent rien lui apprendre ».

tel moderne, un paysage agreste, abrupt; à ce moment et toujours ils cherchent de beaux sites et plus loin la mer souriante. Ils aiment moins la campagne que telles campagnes agréables. Ils ne sont nullement contemplatifs, et, malgré leurs élégiaques, ils n'ont, si je ne me trompe, par nature, aucun penchant pour Tidylle. Il leur faut le charme de Baies et de ses environs. Ce qu'ils appelaientles bijoux de Fltalie {ocelli Italiœ) sont tout autres que les beautés qui nous attirent.

2** Le paysage dans l'art des Romains. Les descriptions de paysage dans leur littérature.

On comprend, d'après ce qui précède, que le paysage n'ait jamais eu dans l'art des Romains l'importance que nous lui donnons. A la diCTérence des Grecs, chez qui le paysage n'était qu'un cadre, il est certain qu'il fut à Rome goûté et travaillé pour lui-même ; la jolie fresque de la villa de Livie {ad Gallinas), sur la voie Flaminienne, représentant une volière*, prouve d'abord qu'on ne le réduisait pas à n'être partout et toujours qu'un accessoire. Cette fresque et aussi les peintures des manuscrits du Vatican, représentant les scènes de l'Odyssée, montrent qu'à l'occasion, le paysagiste ancien pouvait rendre un sentiment vrai et poétique.

Mais il faut ajouter aussi que de tels monuments sont rares; de même que les grandes compositions

1. Voir M. Michel, Revue des Deux Mondes, 15 juin 1884, p. 883.

ne rappellent que de très loin les chefs-d'œuvre de la Grèce, le peintre ici encore n'est le plus souvent qu'un ornemaniste; il n'a pas d'autre prétention, et ses paysages ne sont qu'un décor. Il s'adresse à l'œil et nullen\ent à l'âme. Les Romains n'avaient pas remarqué pour leur compte qu'un « paysage fût un état d*âme », Nous voulons aujourd'hui qu'il soit vivant, qu'il respire et frémisse; à Rome on demandait beaucoup moins soit aux peintres, soit aux auteurs qui mêlaient des descriptions à leurs récits.

La précision, que savait goûter cependant l'antiquité, était ici plutôt évitée; quelques indications très pauvres, très vagues, très générales suffisaient au peintre, et aussi à l'écrivain comme à ses lecteurs. J'en citerais volontiers, comme preuve, les scènes de la fin du Satyricon, où sont décrits les amours de Polyène et de Circé *. Leur premier rendez-vous a lieu dans un bois de laurier [daphnon) voisin de la promenade '.A deux reprises, au moment décisif, tout audacieux et indiscret qu'il soit tou-^ jours, l'auteur est bien forcé cependant de quitter ses personnages pour se rabattre sur les beautés de l'endroit où ils se trouvent; il recourt alors aux vers ' ; il décrit le gazon qui sert de couche aux amants , et le montre « tout parsemé des fleurs qui invitent à Tamour ceux dont Vénus favorise la pas-

Page 1