‹ Rome & l'empire aux deux premiers siècles de notre èreChapitre 154 sur 246 · Dion, LIX · texte numérisé non relu

Dion, LIX

3< Numérianus^ chap. xi, fin (P. II, p. 239, 5).

et les Histoires de Tacite*. Si les auteurs les plus originaux, si le merveilleux écrivain qu'est Tacite, n'hésitaient pas à entrer dans ce tour d'esprit général, on devine ce que faisaient les autres, de quelle ressource a été pour eux la rhétorique et combien de thèmes elle leur a fournis : grands hommes dont une mort malencontreuse a gâté la gloire*; grands hommes qui n'ont même pas eu de tombeaux : Pompée et ses fils, Caton, Marins : autant de lieux communs, sans cesse rebattus, échappés comme une volée des écoles de rhéteurs, qui reviennent indéfiniment, dans toute la littérature latine de l'Empire, en vers et en prose. Il en est beaucoup d'autres, portant la même marque. Toutes ces réminiscences sont des produits de cette grande fabrique qu'était l'école des rhéteurs.

C'est sous l'influence des écoles des rhéteurs tout autant que par imitation des Grecs, que se répandit l'habitude de refaire les discours réellement prononcés. Comme la liberté de remaniement était entière, il pouvait arriver et il arrivait souvent, qu'il n'y avait, dans le discours publié, rien que de fictif. Ainsi avaient fait dès l'âge classique, Cicéron et Pline le Jeune. On connaît le mot de Milon exilé à Marseille et comme il se moquait de Cicéron

l.M. Cas. MorawskijDe rhetoribus lalinis observ,, Gracovie, 1892; Zeitsch f. d. Ôsterr Gymn,, 1893, Zur Rkelorik bei den rôm, Historikern; Eos, II, 1, Leopoli, 1895, De sermone scriptorum latin, ast. arg. Cf. Revue critique, 1893, II, p. i55; et i895, II, p. 443.

%y Voir M. Morawski, Philologus, LIV, 1.

qui, n'ayant pas su trouver une parole efficace pour le défendre dans le moment critique, avait ensuite composé avec soin des discours sans objet (àxapTcouç "kô^ouç) et les lui avait envoyés comme s'ils pouvaient lui être, dans son exil, de quelque utilité *. Parmi les exercices traditionnels, il y avait des éloges et des invectives. Celles-ci étaient toujours fictives et ne tombaient que sur des personnages historiques : la précaution était de simple prudence. Au contraire on tirait parti des éloges en les appliquant aux puissants du jour. Cela réussissait presque toujours, et le panégyrique de Pline fit école. Cependant il arrivait que tel César grincheux, surtout les soldats de fortune, se rebiffaient. Quand Pescennius Niger fut arrivé à l'empire par son courage, un des beaux diseurs de l'époque voulut prononcer son panégyrique : « Écris plutôt, lui dit-il, l'éloge de Marins ou d'Annibal (y avait-il cependant éloge plus rebattu?) ou de quelque bon général du vieux temps ; dis ce qu'il a fait pour que nous l'imitions. Mais c'est raillerie que de louer les vivants, surtout des empereurs, de qui l'on attend les faveurs, qu'on craint, qui peuvent vous

1. Dion Gassius, XL, 54 fin. Ailleurs : XLVI, 1, dans le même Dion, Calénus dit à Cicéron : t) ofet xivà àyvoetv oxt piT^Séva . Tb)v 6au|jLaaTà)V <70U toutcov "kâytùw ou; èxSê6a)xaç, etpiQxa;, àXkk TcavTa; ayxoùç \iexol xayTOi ouyï^ïP*?*?» «Sairep o\ Toûc xe <7xpaxr|yoùç xa\ xoùç îiCTrapxou; xoù ; irr|Xtvou; icXàxxovxeç; (crois-tu que personne ignore que de ces discours que tu as publiés, tu n'en as prononcé aucun, et que tu les as tous écrits après coup, comme ceux qui font en cire de beaux stratèges et des hipparques?)

donner des gratifications, qui peuvent mettre à mort, qui peuvent proscrire*. »

Au fond du cœur cependant plus d'un de ces Césars d'aventure, incapables de pérorer, regrettait de manquer de la faculté indispensable à tout togatus. Ils en étaient quittes pour se faire accompagner de quelque habile homme, chargé de composer leurs harangues. Les auteurs de THistoire- Auguste nous avertissent que tel ou tel discours était bien de tel prince : c'est nous dire ce qu'il faut penser des autres*.

Tels sont les misères et les travers de l'école; et cependant par un retour qui se produit souvent dans la maturité de l'homme, tel personnage qui s'était fait un nom par d'autres mérites, se souvenait ensuite de ses maîtres; c'était un moyen d'idéaliser sa jeunesse; l'historiographie pénétrée du

i. Spartien, Pe.scennius Niger j H, fin. (P. I, p. 165, 16.) 2. Trebellius PoUion, ClaudiuSyl, 2 (P. II, p. 127, 21), après une citation d'un de ses discours : hanc autem ipse dictasse perhibetur; ego verba magistH mémorise non requiro (on raconte que ce discours, il Ta dicté lui-même; les paroles d'un maître chargé de composer pour un autre, je n'en ai cure). Vopiscus, Tacitus, 6, 5 (P. II, p. 189, 12) : di avertant principes pueros... quibus ad suscribendum magistri litteranï manus tencant (les dieux nous préservent de ces jeunes princes à qui il faut, pour signer, que leurs maîtres d'écriture tiennent la main). Id. Saturninus, 10, 4 (P. II, p. 227, 12) : M. Salvidienus hanc ipsius (de Saturninus) orationem vere fuisse dicit, et fuit re vera non parum litteratus. Nam et in Africa rhetori operam dederat, Romse frequentaverat perfçulas magistrales (M. Salvidienus rapporte que ce discours est bien de lui; en fait, il n'était pas sans lettres. En Afrique, il avait suivi les leçons d'un rhéteur, et à Rome il avait fréquenté les mansardes des maîtres).

L'ÉCOLE. — LES LIVRES. 2i3

môme respect pour Técole, recueillait pieusement ces renseignements ; elle énumère et nous apprend, pour plus d'un empereur, les grammairiens, les rhéteurs, les philosophes de la province ou de la capitale, dont il a été Télève*.

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