LE NOMBRE DES OBJETS D*ART
D'abord chez eux, les objets d'art étaient d'usage bien plus répandu. Il suffît, en ce qui concerne les Romains de l'empire, de citer le cas de cet ami de Pline le Jeune ', TuUus, qui avait dans ses greniers une telle quantité d'objets de prix, qu'ayant acheté un jour de vastes jardins, il put, le jour même, les orner de nombreuses statues récentes et aussi de statues anciennes.
Dira-t-on que c'est là un cas exceptionnel, et cité comme tel? Nous avons d'autres preuves. Par ce qui reste des monuments publics et privés de l'antiquité, par les témoignages des historiens et des auteurs, on peut démontrer qu'avec des imperfections de goût et de critique que nous ne dissimulerons pas, les Romains vivaient cependant, au i" siècle, dans un milieu plus cultivé, parmi des raffinements qui n'étaient pas seulement de luxe ; bref, dans une atmosphère artistique qui n'existe plus chez nous.
Voyons d'abord les monuments publics. Est-il une nation civilisée qui puisse se promettre de léguer à la postérité autant de souvenirs qu'en ont laissé les Romains? C'était une race de constructeurs. Mais ils savaient aussi embellir et décorer leurs édifices, et pour utiles et impérissables que
soient leurs roules, combien d'autres monuments, arcs, aqueducs, thermes, théâtres, amphithéâtres, n'ayant pas seulement un but utile et la solidité, mais beaux et souvent admirables, ont été jetés par eux aux quatre coins de l'Europe, et de plus en Afrique et jusqu'en Orient? Ils ne pouvaient, semble-t-il, s'en passer; dans toute région, s'ils n'avaient donné à leur vie un tel cadre, ils se seraient crus semblables à des naufragés ou à des barbares. Les vrais barbares sont venus; ils ont tout pillé et saccagé, sans compter ce que les magistrats envoyés de la capitale avaient pris et emporté; sans compter ce qu'avaient détruit les grands cataclysmes, éruptions et tremblements de terre ; et cependant il se trouve que tel monument qui n'était pas un vrai palais, mais une villa suburbaine, comme celle d'Hadrien à Tivoli, est devenue pour les modernes une mine quasi inépuisable; les palais, les musées de Naples et de Rome se parent encore de ses dépouilles. C'est une remarque qu'on a faite bien des fois, mais qu'il ne faut pas se lasser de répéter : un moderne essaierait vainement de réunir, par un effort d'imagination, tout ce qu'on a enlevé à cette seule villa : bas-reliefs, statues, mosaïques, argenterie et objets précieux: le détail en est si nombreux que le dernier catalogue qu'on a dressé, est donné par l'auteur lui-môme comme très incomplet*. Supposez cepen-
1» Winnefeld, Die villa des Hadrien, Suppl. Jahrb. K. D, Arch. Inst. Berlin, Reimer, 1895. Voir aussi Friecllânder,
dant que ces richesses soient rétablies, ne fût-ce qu'en partie, à leur ancienne place : pourrions-* nous concevoir une demeure plus digne d'admiration? Si telle était une villa suburbaine, que devonsnous penser des grandes maisons de la capitale et surtout du Palatin?
Nous aurons la même impression en nous transportant à l'autre pôle du monde ancien : pensez seulement aux petites maisons d'une très petite ville, à celles de Pompéi. Ce que pouvait avoir d'étroit le goût de ses habitants, nul ne l'ignore; ce qu'il y avait de factice, de hâtif, de conventionnel dans la décoration de leurs maisons, dans le choix et dans l'exécution de leurs peintures, cela est trop clair. C'est cependant dans ce petit trou de province, qu'un grand de Rome n*eût pas daigné nommer, et où le plus court séjour lui eût paru insupportable, c'est là que nous avons trouvé des bronzes que nous tenons pour des chefs-d'œuvre; sans parler des mosaïques et des peintures qui, seules, nous renseignent sur cette partie de l'art ancien. Qu'on parcoure, à Pompéi même, les maisons célèbres avec leurs fresques, surtout l'une des maisons mises récemment à découvert et auxquelles, par une décision nouvelle et des plus heureuses, on laisse sur place tous ses ornements; ou qu'on visite un des Musées modernes de l'Italie dans lesquels; de même qu'autrefois à Rome, les objets d'art ne
Mceurs romaines, trad., Ill, p. 208 et suiv. ; et Geffroy, Revue des Deux M ondes y 15 janv. 1896, p. 441 au bas; p. 445 et suiv.
s'accumulent, il est vrai, « qu'en se nuisant les uns aux autres * » ; qu'on suive les galeries du Musée de Naples où Ton avait jusqu'à ce jour transporté les bijoux, ustensiles et outils divers trouvés dans les fouilles; ne disons rien de telle chaînette, broche ou collier, surtout de telle gemme, tel bronze, tel ivoire qu'on ne peut se lasser de contempler : à ne voir que l'ensemble, le nombre, qui ne se dira que de tios jours, dans aucun pays, les conditions étant supposées les mômes, on ne trouverait aucune société où le goût, le sens des choses artistiques soit aussi développé? Depuis le bibelot avec ses variétés infinies jusqu'aux productions du grand art, tout s'est reflété dans la vie de cette petite cité qui n'avait pas cependant la réputation d'être plus riche, plus peuplée d'artistes que les autres villes voisines de Naples.
On connaît par les récits des journaux, et l'on peut maintenant visiter, au Louvre, le trésor d'argenterie trouvé l'an dernier à Bosco Reale, et que M. le baron Edmond de Rothschild a donné au Musée. Les tables d'argent et les vases d'argent qui le composent, appartenaient certainement à un riche Romain; mais on peut l'affirmer aussi, à un homme de goût. Les vases portant sur leur panse des sangliers, des oies, des lièvres, des grenades, des raisins et d'autres fruits, rappellent les peintures souvent reproduites de Pompéi. L'artiste qui
1. Cf. le mot de Pline, XXXVI, 27, sur Rome : Romœ quidem ffiultitudo operum etiam ohlitleratio est.
a signé Sabainos^ était un habile homme. L'idée de grouper sur un gobelet des squelettes, représentant les poètes et les philosophes célèbres de la Grèce, s'accorde fort bien avec les mosaïques de Naples où l'on voit des têtes de mort*, des squelettes et d'autres sujets macabres. Avec ces objets se trouvait la grande patère qui porte au centre le buste de l'Afrique, et aussi l'autre patère et les deux canthares. Le tout formait ici un véritable trésor, par l'art comme par la matière, et l'on com^ prend à merveille que le propriétaire ait tenté de le sauver *> Pour être au-dessus de la moyenne, il n'indique pas moins bien, d'une manière indirecte, à quelle hauteur celle-ci se maintenait, jusque dans les petites villes de l'Italie.
Mais si c'est le hasard seul qui nous a mis en mains des preuves si claires, il serait déraisonnable d'enfermer dans le cercle étroit de Pompéi un goût si répandu. Les fouilles récentes, faites loin de l'Italie, par exemple les fouilles d'Afrique, laissent la même impression que celle qu'éveillent les monuments de Pompéi. Nous ne pouvons oublier que
1. Je songe à cette curieuse mosaïque du Musée de Naples où, sous une équerre, aux deux extrémités de laquelle pendent divers objets, est une tête de mort au-dessus d'une roue. M. Lanciani en a donné la reproduction, Ane. Rome, p. 165. Une autre mosaïque du même musée représente un squelette entier. Rapprochez aussi ce que j'ai dit au chapitre VI, p. 142, de la mosaïque trouvée dans un tombeau par le comte Tyskiewicz.
2. Sur le trésor de Bosco Reale, voir les articles de MM. Héron de Yillefosse et Ed. Bonnafîé dans la Gazette des heavLX-arts, août 1895 et février 1896*
nous ne connaissons qu'une très petite partie du monde ancien ; si les découvertes ultérieures réservent à nos descendants des surprises semblables à celles qu'ont eues et plus d'une fois les savants, depuis un siècle et demi, il importe, pour ne pas être démenti par les faits, de ne plus retomber dans la fausse idée qu'on se faisait autrefois de la vie et de l'art des anciens sous l'Empire. Même loin de la capitale de l'Italie, même dans les rangs inférieurs de la hiérarchie militaire, on avait ou l'on affectait à Rome le goût des objets d'art. L'art n'était pas le privilège de la richesse ou d'une aristocratie, d'une élite de gens de goût ; il était le besoin de tous. A l'époque d'Auguste, les chefsd'œuvre de la peinture grecque abondaient à Rome dans les temples, dans les forums, dans les portiques *. Les maisons privées rivalisaient avec les monuments publics. Le sens de l'art, toute là société de ce temps l'avait à un certain degré. Elle n'a pas caché* ses vices et l'on a pris soin de les étaler. Pour être justes, mettons en regard cette admiration du beau que tous possédaient, et une finesse de goût, qui étonne d'autant plus qu'à cette époque, toute création originale passait pour avoir entièrement cessé.
1. Voir rénumération que donne M. Girard, la Peinture antique, p. 317.
l'art dans la vie des romains. 22d