‹ Rome & l'empire aux deux premiers siècles de notre èreChapitre 188 sur 246 · Ep, xxivj · texte numérisé non relu

Ep, xxivj

(on sait que, sous le régime de la loi de majesté, de telles délations étaient des plus périlleuses pour tout citoyen, à plus forte raison pour un magistrat) : le prétendu directeur rassure son ami par des tirades sur le mépris de la mort et de la douleur. Le voilà bien nanti l

Il est clair que Tauteur a visé moins Lucilius que le public, que nous-mêmes. Son vrai but était de diriger notre conscience à nous, non celle de son ami. De Tobservatioi;! de chaque jour, du spectacle du monde de son temps, il a tiré toutes sortes de leçons pour le lecteur de tous les temps. Heureusement pour nous, il y a inséré mainte anecdote de la vie contemporaine qui font, des traités et des lettres de Sénèque (des uns aux autres, le ton et la composition ne diffèrent guère), une mine inépuisable, pour la critique littéraire, comme pour Thistoire des mœurs sous Tempire.

Sénèque connaît bien son époque. Grâce à son origine, il a parcouru cette société à tous les degrés, de la base au sommet : dans ses années d'apprentissage, il s'était fait tour à tour poète, rhéteur, philosophe, chaque fois avec passion. Reçu à la cour impériale, on ne nous dit pas qu'on l'y ait trouvé déplacé; il a beaucoup vu et beaucoup retenu; les apparences ne le trompaient pas; observateur pénétrant, il lui a été facile de démêler, derrière la sérénité apparente de ceux qu'on envie, les misères de la grandeur, l'ennui, le dégoût, et toutes sortes d'états d'âme dont les philosophes grecs, les « pré-

dicateurs » de ce temps n'avaient nulle idée ^ Si, du maniement des affaires et du séjour à la cour, il n'avait pas rapporté le goût du monde, ni un tact sûr, cependant Sénèque a dû. apprendre là à voir plus loin et plus juste; à se détacher des livres; à chercher la vie, hors de Técole et des petits cercles, dans la vie même. Il s'est fait ainsi un fonds d'expérience, grâce auquel les lettres, écrites par l'auteur en hâte et comme en se jouant, se trouvent être à notre gré très supérieures aux traités proprement dits.

D'autre part Sénèque aime à écrire ; c'est le plus brillant esprit du temps', et il le sait^. La souplesse de son talent augmentait avec les difficultés. Dans ses études de morale, il s'entend, mieux qu'aucun ancien, à poser un cas de conscience, à démêler les replis de sentiments, à rendre, avec les nuances les plus délicates, ce que chacun de nous connaît, mais que nul n'aurait tenté, n'aurait cru possible d'analyser; et il l'expose avec autant de netteté, de précision, que de bonheur d'expression.

Talent d'écrivain, finesse d'observation, voilà

i. Voir surtout les .lettres de consultation sur le cas de quelques-uns de ses amis : Ep. xxv, 3 et suiv. ; lxxv, 8 et suiv.

2. Tacite, Ann,, XIII, 3 : fuit illi vero ingenium amaenum et temporis ejus auribus accommodatum (il avait un esprit agréable et savait parfaitement ce qu'attendait l'oreille de ses contemporains).

3. Ep. XXI, 3 : notiores epistolas meas te facient quam omnia ista quœ colis (mes lettres te rendront plus célèbre que tous les honneurs que tu recherches) [il s'adresse à Lucilius].

plus qu'il n'en faut pour expliquer radmiration qu'ont eue, pour Sénèque, Montaigne et, après lui, des lecteurs d'une autre école, tous ceux qui ont le goût de la vie intérieure. On peut penser tout ce qu'on veut du précepteur de Néron; les dialogues et les lettres, malgré la scolastique ancienne et le poids mort qu'elles traînent, ont pour les modernes une valeur propre, qui est impérissable, et qui tend plutôt à s'accroître aux yeux des générations nouvelles.

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