PHILOSOPHES CONTEMPORAINS
Regardons maintenant autour de Sénèque ; reportons-nous d'abord à ce temps de sa jeunesse, où, passionné pour la philosophie, il se joignait à de petits groupes d'ascètes, qu'on s'étonne (bien à tort) de rencontrer en pleine corruption romaine ; alors que le futur courtisan de Néron s'abstenait de viande et couchait sur la dure. Consultons les préambules des déclamations de Sénèque le père ; il y avait alors des « philosophes éloquents » * dont la parole plaisait et troublait à la fois. Sénèque le père, dans son enthousiasme de rhéteur, ne s'en étonnait pas; il y voyait un hommage rendu par la philosophie à l'art suprême de bien dire; son fils aurait exigé davantage, et n'eût admis (en
i. Cicéron (Tusc, H, 9) cite aussi son contemporain Philon, qui donnait, le matin, des leçons de rhétorique et,- le soir, des leçons de philosophie. . .
théorie tout au moins), pour la philosophie, que les services de Téloquence. En fait c'était de ces hommes au double talent, bien plus que des livres, que les disciples des rhéteurs attendaient le secours et Texemplé qu'on leur conseillait de demander à la philosophie.
En tête des maîtres de cette époque, viendrait Fabiénus, dont les lettres de Sénèque le fils, tout autant que les déclamations de son père, serviraient à < refaire le portrait. Sénèque avait prêté Toreille à d'autres enseignements ; il avait entendu le pythagoricien Sotion; Attale, le prédicateur de la pauvreté; Sestius, dont il ne pouvait relire une page sans retrouver l'enthousiasme dont il avait subi jadis la contagion. « Combien, grands dieux! il y a chez lui de vigueur, combien d'âme! » Il ne s'amuse pas à ergoter; il a la vie, la force {vivit^ viget), il est libre; il est au-dessus de l'homme*. Tel est bien le but que se proposait la philosophie de ce temps.
Mais à force de viser haut, elle ne pouvait manquer d'égarer les cervelles peu solides et de produire des fantasques au lieu de héros. Tel était sans doute cet Agrippinus, de haute naissance, dont Sénèque a raconté les bizarreries. A-t-il la fièvre? il fait l'éloge de la fièvre; on l'exile : il écrit sur l'exil ; au moment de souper, on annonce que Néron l'éloigné de Rome : « Eh bien, répond-il,
1 Ep. LXiv, 2.
nous souperons à Aricie ». Ajoutons ce trait, que, pendant sa préture, il s'attachait à persuader, à ceux qu'il condamnait, qu'il n'agissait que pour leur bien; doux médecin qui consolait, tout en Tavertissant, celui qu'il allait opérer *. Ces excès môme ne prouvent-ils pas quel puissant mouvement portait alors des Romains de tout rang et de tout genre d'esprit vers la philosophie?
Son influence se sent partout. On peut même dire qu'il y a plus ici que ce fonds moral, que cette philosophie éternelle (perennis quœdajn philosophia) que se transmettent les générations; Marc- Aurèle et Épictèté interprètent déjà une doctrine qu'ils ne connaissent pas. On sent bien aussi que la philosophie elle-même ne suffît pas à ces âmes avides; qu'elle répondra bien moins encore aux aspirations du grand nombre, et qu'une rénovation religieuse est proche. Sans le savoir, les ascètes que nous avons rencontrés, étaient, dans le monde laïque, de véritables précurseurs. L'heure approche où la parole de vie, portée d'un bout à l'autre de l'empire, va éclairer les esprits et remuer les cœurs. En attendant qu'à l'Orient se lève la lumière nouvelle, son aurore apparaît au cœur môme de l'empire. C'est à cause d'elle surtout que les livres de Sénèque, d'Épictète et de Marc-Aurèle, avec leurs inégalités, leurs lacunes, leurs faiblesses, mais si souvent pénétrants, doux, persuasifs, res-