‹ Rome & l'empire aux deux premiers siècles de notre èreChapitre 198 sur 246 · III · texte numérisé non relu

III

Los troupes auxiliaires se recrutaient exclusivement dans les provinces impériales. Elles portaient souvent des noms ethniques *; mais ces noms indiquent simplement en quel pays le corps a été formé au début. Il ne s'en suivait nullement qu'il réparât ses pertes de même et dans le peuple désigné. Le nom adopté se conservait dans la suite, alors même que le district de recrutement avait changé. On croit que le recrutement des troupes auxiliaires a dû changer de même que celui de la légion, et que, sous les Sévères, tous ou presque tous les auxiliaires venaient de l'Afrique. Il semble même, que, dans cette partie de Tarmée, le recrutement sur place ait été appliqué bien plus tôt que dans les légions.

3° Entretien des troupes.

Ainsi recrutées, comment se nourrissaient les troupes? L'État fournissait à toutes vivres, vêtements et équipement. Ce soin appartenait au pouvoir central. Quant aux vivres, ce n'était pas, pour l'administration, un tel surcroit. Rappelons-nous que la capitale tirait de l'Afrique les deux tiers de sa consommation en blé. Nourrir sur place en plus quelques milliers d'hommes, ne comptait pas à côté du reste. 11 n'y avait qu'à puiser dans l'un de ces nombreux greniers, semés le long du littoral, qu'on

1* Ainsi : ala Numidica; ala Pannoniotntm; cohors Hispanorum, LusUanorum, Maurorum, Commagenorum, Chalcidenorum\ numerus Palmyrenorum.

tenait toujours abondamment pourvus, et par lesquels on assurait la « sécurité du peuple romain » et de tout l'empire. Ajoutons comme caractéristique que l'armée d'Afrique avait ses troupeaux et aussi ses chasseurs {venatores).

Les vêtements et les armes, fournis par l'État, étaient réparés sur place.

L'argent de la solde était avancé par les agents de l'empereur, pour la plupart esclaves ou affranchis, qui le prélevaient sur les revenus de la province. Notons qu'en dehors de la caisse centrale ou irésov{fiscus castrensis)^ le procureur de Carthage avait à sa disposition un atelier monétaire,

4" Le culte dans l'armée.

Voilà pour les vivres, les vêtements, la solde. Il convient ici d'ajouter un mot des dieux qu'adoraient les soldats ; on sait quelle était, dans la vie de l'armée, l'importance du culte, et que la légion avait ses dieux.

M. Gagnât fait très sagement la distinction du culte officiel et du culte privé. Le premier s'imposait à tous; tous en effet adoraient le « Génie de l'empereur », les « images des empereurs » fixées à la hampe des enseignes; l'aigle et les autres enseignes, ces « dieux propres w des légions; ils adoraient de plus d'autres divinités qui nous font l'effet d'abstractions, niais qui n'étaient point telles pour eux : la « Discipline », le « Génie du lieu » où ils campaient, le « Génie de la centurie ». A la suite

278 ROME ET l'empire.

venaient les grands dieux du Panthéon romain. Tel était le culte imposé par la discipline.

C'est ailleurs, c'est dans le culte non officiel que nous chercherions plutôt les vrais sentiments des soldats et de leurs officiers. Ici en effet la distinction se marque et s'accentue. Tandis que les officiers dédient des monuments aux dieux du Panthéon romain, et seulement par exception à Mithra et aux divinités orientales, les soldats et même les sous- officiers s'adressent de préférence aux divinités locales, qu'adoraient les gens de leur condition : aux grands dieux puniques, Baal et Tanit , aux Dil Mauri ; aux Nymphes et à Hercule.

5° Les exercices.

Les exercices étaient ceux que Végèce nous a fait connaître. Dès l'origine, la jeunesse romaine en avait conservé la tradition au Champ de Mars; elle l'avait ensuite répandue jusqu'aux extrémités de l'empire. Le soldat se tenait placé devant un pieu {ad palos) qui représentait l'adversaire; il portait un bouclier et une épée en bois, d'un poids double que celui des armes normales ; là il apprenait à attaquer utilement sans se découvrir. La compagnie doublait ses files, se rangeait sur quatre rangs [quadrata acies)^ en cercle {in orbem)^ en triangle {in cuneum). Deux sections combattaient l'une contre l'autre; c'était la decurs'w. Les cavaliers poussaient des reconnaissances, chargeaient.

Ajoutez à cela les promenades militaires (edwcuw^wr ambulatum) et les exercices de natation.

Au camp, surtout si Ton avait la pensée que, d'un jour à l'autre, on pouvait se trouver en face de Tennemi ou de rebelles, les saines traditions se conservaient intactes, du côté de l'armée et de ses chefs. Nous avons dit que les empereurs avaient à cœur de les entretenir; par contre, transportés dan» ce milieu tout autre que la capitale, les chefs de l'empire retrouvaient aussitôt la gravité, la vigueur, la noblesse d'accent qui manquaient trop souvent aux discours et aux actes de leur vie civile '.

On ne se bornait pas à ces exercices techniques. Le soldat était de plus astreint à de nombreux tra-

1. Voir l'allocution d'Hadrien à la legio lll Aug. (C. /. L., Vlïl, 2332). L'empereur énumère les charges qui, dans ces derniers temps, ont pesé sur la légion et qui auraient pu excuser de sa part quelques défaillances; elle détache des postes nombreux; elle a envoyé des recrues aux autres legiones tertiœ : « Mais vous n'avez rien relâché de vos exercices; vous ne vous êtes pas mis dans le cas d'avoir besoin d'être excusés près de moi. Vous avez accompli tous les exercices avec énergie. » Et aux cavaliers : « Cavaliers de la légion, les exercices militaires ont en quelque manière leurs lois. Si peu qu'on y ajoute ou qu'on en retranche, on enlève toute valeur à la manœuvre; ou bien on la rend trop difficile; or augmenter la difficulté, c'est sacrifier l'élégance. Pour vous, dans des exercices qui n'ont rien de facile, vous avez fait ce qu'il y a de plus difficile; c'est cuirassés que vous lanciez le javelot. Je ne loue pas seulement le fait, j'approuve votre courage. »

A retrouver ces mâles paroles, qui méritaient bien d'être gravées sur la pierre et conservées jusqu'à nous, comme nous nous sentons loin de ces. petits vers d'Hadrien, mièvres et pleins de diminutifs, qu'a conservés l'Histoire-Auguste! Au lieu de l'amant d'Antinous, nous entendons ici un chef de l'armée, parlant aux soldats le langage qui leur convient.

vaux de construction ; c'est lui qui préparait les briques qu'on trouve partout en Afrique, marquées du nom de la troisième légion ; c'est lui qui a pavé les routes, dressé les arcs de triomphe, les portes, les aqueducs; qui a établi les thermes, les amphithéâtres dont nous voyons encore les ruines imposantes, ^ais pour rester dans la vérité, ajoutons aussi ce détail curieux : que ces soldats, capables à l'occasion de faire tant de choses, pouvaient, moyennant un sacrifice d'argent, reporter sur un esclave une partie de leurs fardeaux et de leur pénible besogne; que l'État autorisait cette sorte de remplacement et l'encourageait en instituant, comme récompense pour les soldats, l'appoint d'une demiration, ou d'une ration entière qui servait vraisemblablement à entretenir cette domesticité militaire '.

6° Le mariage des soldats.

Ne disons qu'un mot d'une question à laquelle nous avons touché et qui est controversée parmi les légistes ; nous venons de parler des esclaves de soldats; mais qu'étaient, suivant la loi, et que devenaient ceux qui étaient en fait, sinon en droit, leurs enfants et leurs femmes? Ici il importe de préciser les dates, attendu que, par des concessions ininterrompues, les empereurs ont passé d'une interdiction absolue à une reconnaissance légale

1. Soldats à double ration : duplicarii ou duplares; h une ration et demie : s^squiplicarii.

de la famille des soldats. Il faut de plus distinguer entre les divers genres de troupes, et aussi entre les simples soldats et leurs officiers.

Il est hors de doute que, sous Tempire, de très bonne heure, on autorisa non seulement le mariage des officiers, mais encore la présence de leur femme dans le camp. Des inscriptions de Lambèse associent les femmes des légats aux honneurs rendus à leurs maris. De même pour les auxiliaires; comme ils n'étaient pas citoyens, l'autorisation de se marier leur fut donnée plus tôt et d'une manière plus franche. La controverse porte sur ce qui concerne les légionnaires. De très bonne heure, on accorda aux enfants que, pendant le service militaire, ils avaient eus de leurs concubines, une quasi-légitimation. Bien plus, il semble bien qu'à partir dé Sévère, ils purent demeurer avec leurs femmes, leur présence au camp n'étant exigée que pour le temps du service. Au lieu d'être composée comme autrefois d'étrangers venus de tous pays, qui ne servaient qu'un temps et ne songeaient qu'à quitter au plus tôt le pays, la légion n'était plus composée à cette époque que d'Africains d'origine, qui, chargés de défendre leur pays, avaient leur femme et leurs enfants dans la ville voisine, et qui n'avaient, après la libération, qu'un désir, celui de ne pas trop s'éloigner du camp. L'ancienne armée était devenue, par cette attache, une sorte de milice territoriale, ne se souciant plus guère désormais que de ce qui regarde son argent.

7*" La solde et les caisses de la légion.

De la république à Tempire, la solde avait beaucoup augmenté; par an, plus de 112 deniers S au temps de Polybe ; 225 au temps de César ; 300 sous Domitien. Telle était la paie régulière, toujours augmentée par les gratifications extraordinaires, nombreuses à toutes les époques, mais surtout pendant les crises de TÉtat. Chaque soldat avait reçu de César 500 deniers; d'Auguste successivement 2 500, puis 500, puis 250 deniers. Les empereurs suivants, notamment Tibère, seront moins généreux. A sa sortie du service, le vétéran recevait 12000 sesterces (envirop 2 400 francs).

Que fera le soldat de ce qu'il touche pendant le service? Va-t-on le laisser dissiper cet argent au mépris de ses vrais intérêts, au grand dommage aussi de la discipline? Les empereurs fidèles aux vieilles traditions ne souffraient pas que les soldats eussent de l'or dans leur ceinture*. Ils n'admettaient dans leur bagage que le pain de munition, du vinaigre et du lard^.

De plus on imagina pour les soldats le prêt obligatoire à l'État, par lequel on crut parer à tout danger et protéger le soldat contre lui-même. Régulièrement, il était constitué, pour chaque soldat,

Page 1