LES GRAFFITI
Pour bien voir Pompéi tel qu'il était, nous souhaiterions volontiers Tune de ces lunettes merveilleuses des contes qui peuvent supprimer le temps et l'espace. Il nous plairait de suivre, en ce raccourci, le mouvement de la vie romaine, et de saisir une des grandes agitations de la petite ville. Nous le pouvons en partie : seulement au lieu' de regarder, nous écouterons. Les paroles ne suffisant pas sans doute aux Pompéiens, les uns écrivaient et les autres lisaient, et beaucoup. Nous connaissons leur langue, et les murs nous ont conservé ce qu'ils se disaient * : nous n'avons qu'à lire à notre tour. Que verrons-nous sur les murs? D'abord les inscriptions -solennelles, dédicaces votives, épitaphes, remerciements; mais à côté, ou entre les lignes, sont aussi tels mots, telles phrases, tels vers que les Pompéiens se jetaient à la face sournoisement, les édifices publics étant constitués porteurs peu discrets de ces singulières missives. Ces graffiti représentent pour nous la vie des Pompéiens dans sa nudité naïve ; ils sont là avec leurs vices, leur impétuosité de sentiments.
d. Les murailles, a-l-on dit brutalement, sont le « papier de la canaille ».
leur laisser aller et parfois leur grâce. Jamais pointe sèche n'atteignit plus de vérité et une plus grande précision *.
On a trouvé des graffites ailleurs qu'à Pompéi ; ainsi dans les dernières fouilles de Rome, au Palatin et ailleurs *. Partout on les a soigneusement recueillis. Jusque dans le Sahara, près des puits, dans les oasis, on a relevé les inscriptions berbères, gravées sur les parois des grottes ou au flanc des rochers, avec la pointe d'un poignard. La conversation, commencée il y a dix-huit siècles^ est ainsi suivie d'un écho quelque peu imprévu qui se prolonge jusqu'à nous.
Quel ordre adopter dans notre revue des graffites de Pompéi ? Mettons d'abord à part toute une partie d'entre eux, la plus grande sans doute, et qui s'étale dans le tome IV du Corpus :, celle des injures obs* cènes. Il s'agit de ces misères humaines qui ne relèvent chez nous que de la police ou des médecins. Pompéi était une ville grecque, un séjour de plaisir, et, par rapport à Rome, une sorte de banlieue : rien d'étonnant qu'on y vît et qu'on y dît des choses peu édifiantes. On a soin chez nous de faire effacer ces sortes d'écrits; mais à Pompéi on n'avait pas, ce semble, nos scrupules» Mettons que
4. On trouvera un choix des inscriptions et des graffites de Pompéi dans les Exempta Inscr. lut. de Wilmanns, n" 1893 et suiv.
2. M. Correra vient de donner une bonne étude des Graffiti di lloma*
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ces graffîtes garantissent du moins la sincérité de . tous les autres.
Séparerons-nous les vers de la prose? Ce serait à tort. Les vers n'ont ici presque jamais aucune prétention littéraire; ce sont des improvisations rapides, faciles, sans prétention, de la prose rythmée, avec une pointe plus ou moins affinée. On classerait avec plus de raison les graffiti d'après les moyens matériels ou la couleur employée. Recourir à deux couleurs, comme dans les dipinli^ suppose plus d'apprêt; et Ton peut croire a priori plus simple et plus sincère ce qui a été tracé avec un morceau de charbon, avec un style, ou tout bonnement avec l'ongle rayant le stuc.
Remarquons avant tout le grand nombre de graffiti relevés à Pompéi *. Comme on pouvait le présumer, ils s'accumulent surtout aux endroits où se portait la foule. : dans la basilique, sur les murs du théâtre couvert et sur ceux de l'amphithéâtre. Là, ils s'ajoutent, se mêlent et l'on ne s'étonne pas qu'un plaisant ait, dans les trois endroits, admiré le mur de n'avoir pas croulé sous ce poids*.
Bien souvent il y a une succession marquée.