Esprit des lois, XXX
3. Maneat, quœso, duretqiie gentibus, si non amor nostri, at certe oclium sui, quando, urgentibus imperii fatis, nihil jam prypstare fortuna majus potest quam hoslium discordiani (Puisse rester et durer parmi ces peuples, à défaut de l'amour de Rome, la haine qu'ils ont les uns pour les autres, puisqu'à cette heure où les destins pressent l'empire, la fortune ne peut plus nous accorder de plus grande faveur que la discorde de nos ennemis).
4. Chap. XXXVI : ubi manu agitur, modestia ac probitas superions sunt (dès qu'on en vient aux mains, l'opinion [injuste comme elle est d'ordinaire] ne reconnaît modération ou probité qu'en celui qui l'emporte).
ennemis qui Tassaillaient ? Cette mention des destins qui pressaient Tempire {urgentibus imperii fatis) prouve-t-elle que Tacite ait prévu le danger d'une invasion générale des barbares? Plusieurs phrases montrent qu'il sentait combien coûtaient, et ce que valaient les triomphes remportés jusqu'ici sur de tels ennemis *. Avec eux tout était sans cesse à recommencer. Une partie du terrain autrefois conquis avait été perdu '. Ils avaient eu la gloire d'imposer aux Romains « autant de défaites qu'ils en avaient subies » ^^ et de rétablir ainsi entre les deux peuples une sorte d'égalité.
On se tromperait, suivant moi, en donnant une interprétation trop catégorique, quelle qu'elle soit, de la phrase discutée. Il est facile aux modernes de prédire après l'événement. Pour Tacite, il n'a nul besoin qu'on le gratifie de faux mérites. S'il prévoyait' l'invasion, c'était de très loin. Avec l'amertume de style qui lui est habituelle, il aura bien pu exagérer l'expression de ses craintes. Réserver une place à l'action obscure du destin, cela fait partie de ses idées sur la marche des
1. xxxvii : tam diu Germania vincitiir..,; proximis lemporibus triumphali mar/is quant victi sunt (voilà si longtemps que l'on vainc la Germanie...; dans ces derniers temps on a plus triomphé d'eux qu'on ne les a vaincus).
2. XLi fin : Albis, flumen inclutum et notum olim, mine tantum auditur (l'Elbe, fleuve célèbre et exploré autrefois, que nous ne connaissons plus que de nom).
3. xxxviï, 9 : multa invicem damna. Cf. Ilist., I, 1, : nobiliiatus mutuis cladihus Dacus (le Dace illustré par le seul fait de nous avoir imposé autant de défaites qu'il en avait subies).
302 HOME ET l'empire.
événements * ; c'est aussi un des effets littéraires qu'il affectionne. Mais il est bien douteux que son patriotisme ait jamais admis comme inévitable l'effondrement qui s'est produit. Malgré Gibbon et d'autres, il faut conserver le texte que donnent les bons manuscrits : urgentibus *. Les destins sûrement pressent l'empire qui, après sa période de conquête et de croissance, se trouve plutôt sur son déclin. Mais cela ne voulait pas dire qu'il fût à deux ou trois siècles dé sa chute.
D'autre part, n'est-ce pas un paradoxe que la thèse de M. Fustel, qui paraît croire que tout sentiment de crainte pour l'empire était très loin du cœur de Tacite? Ce serait ici en vérité se rejeter à l'autre excès. On supposerait l'historien bien aveugle, et il faudrait réduire à de purs effets de style la phrase que nous discutons et celles qui lui ressemblent : en a-t-on le droit?
C'est de Rome que Tacite décrit les Germains, et il les juge en Romain. D'autre part, il s'adresse à des contemporains qu'il n'est pas fâché de moraliser et d'instruire. Tel est le double point de vue de l'auteur, qu'il ne faut jamais oublier, dans la lecture de ce livre original 3.
A quelles sources Tacite a-t-il puisé les rensei-