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AU FORUM

Rendons-nous à l'évidence : ce n*est pas par elles-mêmes que cette place, que ces ruines peur vent nous intéresser, encore bien moins nous émouvoir. Elles n'agissent sur nous qu'en passant d'abord par notre mémoire et notre imagination; c'est d'abord et uniquement par son passé que le forum nous attire. En serait-il autrement, alors même qu'au lieu de cette douzaine de colonnes,

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de ces dalles pieusement recueillies, nous verrions tout ou partie des édifices qui décoraient la place? Nous nous soucions beaucoup moins d'eux en vérité que des grands événements dont ils ont été témoins : c'est de ce petit carré qu'est partie l'impulsion qui a abouti à la conquête de l'univers, et quand Rome était libre, c'est ici que se décidait ou qu'était censé se décider le sort des nations. Voilà ce que se dit tout moderne, ce qui seul nous importe. Il nous faut donc revenir à ces souvenirs historiques que nous avions provisoirement écartés ; après nous y être arrêtés, nous ajouterons quelques mots sur cette question de l'étroitesse du forum qui nous avait déçus d'abord.

Avant tout, nous voudrions retrouver quelque écho des voix qui retentirent à cette place, quelque souvenir des grandes journées dont l'histoire a consacré la mémoire. Où chercher l'éloquence, sinon au forum? Ici se prononçaient les éloges funèbres; ici les magistrats, les grands politiques et plus tard les empereurs haranguaient la foule. Ici « habitaient » les orateurs et ceux qui aspiraient à le devenir. C'est au forum qu'ont eu lieu les grands procès mi-politiques de Verres et de Milon. Ici défilait avec toute sa pompe le cortège triomphal des généraux vainqueurs ; ici se donnaient les fêtes, les grands jeux, alors que la foule, outre le spectacle qu'elle se donnait à ellemême, venait voir en même temps ses véritables

idoles, les chefs qui présidaient à la fête, et aussi

les dieux paternels défilant sur leurs chars d'apparat {tensœ).

Dans les moments troublés,- la vie était ici plus intense que jamais. Le forum était le champ de bataille où tout se décidait. Les partis adverses occupaient d'avance ou se disputaient les extrémités de la place et les édifices qui la dominaient, et d'où se pouvaient faire les poussées et les charges, qui passaient à travers la foule « comme des torrents* ». On se fortifiait parfois un peu plus loin, dans quelque maison du voisinage. Pour tenir tête à Saturninus et à Glaucia, Métellus avait entassé ses partisans « comme du bétail » dans sa maison du Palatin *. De là-haut ils débouchaient sans doute tout à coup au forum par la Voie Sacrée. Mais les points stratégiques disputés étaient avant tout les temples de la place, surtout celui de Saturne et celui de Castor; en outre les rostres et l'entrée de la curie. Comme les haines étaient extrêmes, comme les partis politiques se lançaient Fun contre l'autre des bandes de gladiateurs, que bien vite les pierres volaient, tandis que d'autres tiraient l'épée, que l'enjeu était considérable, on comprend qu'il y ait eu, en certains jours, de terribles batailles et que ce sol ait bu bien souvent du sang romain.

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