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L'Enfer

A la partie supérieure, dans les espaces cintrés, à droite et à gaucho de la retombée de la voûte, deux groupes d'anges, sans ailes, portent les instruments de la Passion (1 et 2); ceux de droite enlèvent la colonne, ceux de gauche sont suspendus à la croix; d'autres volent, tenant, dans leurs mains, le roseau, l'échelle, les verges, la couronne d'épines et la lance avec l'éponge; « et ils s'élancent tous, du fond des cieux, avec des mouvements de colère , comme s'ils étaient poussés par un ouragan, et ils semblent en vouloir écraser l'humanité, coupable d'avoir rendu inutile le supplice du fils de l'homme ».

La deuxième rangée se compose de trois groupes distincts : le Christ,

CHAPELLE SLXTINE

Cliché Anderson. Typogravure Jean iualvaux.

Buonarotti (Michel Angelo) dit Michel-Ange. Le Jugement dernier (Détail).

au milieu (3), entre des saints et des saintes; sur les côtés, l'armée des bienheureux dont les âmes pardonnées vont augmenter le nombre. Le Christ est représenté au moment où il prononce la sentence du jugement; sa main droite levée menace les réprouvés; et, ce mouvement est si formidable qu'il jette l'épouvante ; la Vierge détourne la tête avec effroi, tandis que les martyrs, pour attirer sur eux la clémence du souverain juge, lui offrent les instruments de leur supplice (4 et 5) ; saint Laurent se couvre du gril sur lequel il brûla; saint Barthélémy présente sa peau d'une main, et, de l'autre, le couteau avec lequel il fut écorché vif; saint Biaise 4ient les râteaux qui mirent son corps en lambeaux; saint Sébastien fait voir les flèches dont sa poitrine fut percée; sainte Catherine (primitivement nue et que Daniele daVolterra consentit k revêtir d'une robe) se penche sur sa roue, qu'elle soulève, dans ses bras, comme un glorieux témoignage de son martyre; d'autres saints portent les croix sur lesquelles ils furent liés. A gauche du Christ, Adam qu'Abel saisit par le bras et ces patriarches qui comptaient leurs années par siècles, et que leur extrême vieillesse empêche de se tenir debout; au-dessous des anges, les Vierges, qui ont assisté aux scènes du Calvaire et de la Résurrection, semblent implorer le Sauveur en faveur de toutes les femmes, parmi lesquelles on remarque une mère, rappelant, par son mouvement, l'antique Niobé, qui rassure sa tille éplorée.

La troisième rangée se compose également de trois parties distinctes. Au milieu (6), les sept anges sonnant la trompette dont parle le livre de saint Jean, accompagnés d'assesseurs montrant aux damnés le livre de la loi qui les frappe et aux trépassés le livre de la loi qui va les juger; à gauche (7), les âmes du Purgatoire montant au ciel. « Pour montrer que le christianisme a pénétré jusque dans les pays les plus éloignés, une figure nue entraîne, avec un chapelet, deux nègres, dont l'un est vêtu en moine. A remarquer ^une figure sublime qui tend une main secourable à un pêcheur dont la tête, au milieu de l'anxiété la plus dévorante, tourne cependant les yeux vers le Christ avec quelques lueurs d'espoir. »Dans le groupe des damnés (8) entraînés, à droite, par les démons, « Michel-Ange a traduit en peinture les noires images que l'éloquence brûlante de Savonarole avait jadis gravées dans son âme. Jamais aucun peintre n'a rien fait de semblable, aucun n'a, déployé avec plus d'énergie et d'audace, sa vigueur dans l'expression du terrible, sa science prodigieuse de dessinateur, ses contours imprévus, mais d'une confection rassurante, son effrayante facilité à vaincre le difficile, à triompher de l'impossible. » Ici encore, on fit appel au pinceau de Daniele daVolterra pour cacher aux regards certains détails de torture que Michel- Ange, s'élevant à la dignité de prédicateur, avait infligé aux morts coupables. Vers le milieu de la fresque, un des damnés, puni du

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vice d'envie , la tête dans la main et tourmenté par un serpent, est emporté par deux démons. « Ce groupe seul suffirait à immortaliser un artiste; c'est l'image la plus horrible du désespoir; le corps humain, présenté sous les raccourcis et dans les positions les plus étranges, est là pour l'éternel désespoir des peintres. »

La partie inférieure de la fresque se passe sur la terre. A gauche (10), les morts, réveillés par la trompette, sortent du tombeau et reprennent la forme humaine; les uns sont déjà revêtus de chair, d'autres montrent encore leur squelette, d'autres, toujours opprimés par le lourd sommeil de la mort, ont peine à soulever la pierre de leur sépulcre ; à l'angle de la composition, sous les traits d'un moine, Michel-Ange, la main gauche levée vers le Sauveur, la droite posée sur la tête d'un homme qui s'éveille. Dans une caverne, figurant sans doute le Purgatoire, l'on aperçoit deux âmes que les anges arrachent au démon. Au milieu (9), dans une barque pourvue d'ailes, Caron chasse, à coups de rame, les damnés qu'entraînent dans l'Enfer des démons armés de piques et de fourches. Dans ce groupe (11), Michel-Ange a introduit par vengeance, en lui donnant des oreilles d'âne, Messer Biagio, maître des cérémonies du pape Paul III. On sait qu'un jour, accompagnant le Pape, dans une de ses visites à Michel-Ange, ce courtisan avait déclaré que toutes ces nudités étaient faites pour orner une étuve ou une hôtellerie plutôt qu'une chapelle. Lorsqu'il se plaignait au souverain pontife, de figurer sous ce travestissement, dans la fresque du jugement, celui-ci lui répondit, en riant : « Si tu avais été placé dans le Purgatoire, j'aurais essayé de t'en tirer; mais je n'ai aucun pouvoir en "enfer; il n'y a pas de rémission. »

Michel-Ange était occupé à terminer le tombeau de Jules II, lorsque Paul III, élu pape à la mort de Clément VII, lui ordonna de cesser tout autre travail et d'entreprendre sans retard la fresque du Jugement dernier. Le maître lit aussitôt dresser sur la muraille contre l'autel (paroi décorée comme nous l'avons indiqué ci-dessus, p. 146) un revêtement de briques que l'on recouvrit d'un enduit spécial, et se mit aussitôt à l'œuvre. Ce n» lut que le 15 décembre 15M que le public fut admis à contempler, con stupore et maraviglia, ce travail gigantesque auquel Michel-Ange avait consacré huit années d'un labeur continu. « Il semble cependant que, bien avant 1535, Michel-Ange avait conçu la pensée de peindre ce terrible sujet aux murailles de la Sixtine. Aucun document ne le prouve; mais comment croire qu'au moment où le peintre achevait, au plafond, les figures des sibylles etdes prophètes, il n'ait pas obéi à quelque vision secrète en distribuant à des places déterminées ces austères personnages? Michel-Ange ne faisait rien au hasard. Au bas de la voûte qui s'appuie sur la paroi où l'on voit aujourd'hui le Jugement dernier, il posa fièrement la belle figure de Jonas. Dans l'Ancien Testament, .lonas, englouti vivant aux flancs du monstre marin, et miraculeusement rendu à la iumière, est l'image prophétique de la résurrection universelle. II est donc vraiseraolable, qu'en peignant la voûte de la Sixtine, Michel-Ange avait conçu le projet de représenter plus tard les morts émergeant du sépulcre et comparaissant devant leur juge. Le Jonas aurait été, dans ce cas, comme une pierre d'attente posée, bien longtemps à 1 avance, en vue d'une construction future » (P. Mantz). — « Le grand défaut de cette

LA CHAPELLE SlXTINE.

œuvre puissante, dont le mauvais état de conservation produit déjà un effet défavorable, tient au caractère même de Michel-Ange. Gomme depuis longtemps, il avait renoncé aux types de l'art sacré, aux souvenirs de l'esthétique religieuse, comme il donnait toujours à l'homme, quel qu'il fût, une puissance physique extraordinaire, dont le nu était l'expression essentielle, chez lui, il n'y a pas de différence appréciable entre saints, bienheureux ou damnés. Les formes des groupes supérieurs n'ont plus d'idéal, leurs mouvements n'ont pas plus de noblesse que n'en ont les groupes d'en bas. En vain, cherche-t-on cette gloire calme d'anges, d'apotres et de saints qui, dans les autres compositions du même sujet, par leur seule symétrie, relèvent la figure principale, le Juge, ou même, comme chez Orcagna et Fra Angelico, par la merveilleuse expression de l'âme, lui font une sorte d'auréole spirituelle. Des ligures nues, telles que Michel- Ange les aimait, ne pouvaient se prêter à de telles intentions : elles veulent le geste, le mouvement, et une tout autre gamme de motifs.... Mais, quelque importance qu'une réflexion plus attentive accorde aux motifs poétiques de l'œuvre, c'est, en somme, l'intention pittoresque qui a été le motif dominant. Michel-Ange s'épanouit dans la joie d'être un Prométhée, et d'appeler à la vie toutes les combinaisons possibles de mouvement, d'attitude, de raccourci, de groupement de la pure forme humaine. Le Jugement dernier* était la seule scène où il eût la liberté absolue de prendre son essor. Aussi, au point de vue strictement pittoresque, est-ce une œuvre assurée d'une éternelle admiration. 11 serait inutile de vouloir insister sur chaque détail isolément; aucune partie de l'immense composition, à cet égard, n'a été négligée. Partout, on peut demander le pourquoi et le comment d'une attitude ou d'un mouvement; partout, on aura la réponse. Et bien que le groupe, autour du Juge, brandissant les instruments de torture et demandant brutalement la récompense, excite quelque répugnance; bien que le Juge du monde lui-même soit une figure comme les autres, — et des plus gauches même, — ■ l'ensemble cependant reste une œuvre unique dans le inonde » (Borck., 66t).

« Quoi qu'il en soit, l'œuvre est encore unique, pareille à quelque fanfare déclamatoire, sonnée à tout rompre par la poitrine et le souflle d'un vieux guerrier. Des figures, des groupes entiers y sont dignes de ce qu'il a fait de plus grand. La puissante Eve, qui maternellement, serre contre son flanc, une de ses filles épouvantées, le vieil et formidable Adam, colosse antédiluvien, souche de l'arbre immense de l'humanité, les têtes bestiales et carnassières des démons, le damné qui colle son bras sur sa face pour ne pas voir l'abîme où il s'engloutit, celui qui, enlacé par un serpent, demeure immobile, avec un rire amer, roide d'horreur, pareil à une statue de pierre, surtout ce Christ foudroyant, comme le Jupiter qui, dans Homère, renverse, dans la plaine, les Troyens et leurs chars; tout à côté de lui, presque cachée sous son bras, reployée, craintive, avec un geste de jeune fille, la Vierge, si fine et si noble, voilà des conceptions égales à celles de la voûte. Elles vivifient l'ensemble; on cesse de sentir l'abus de l'art, la recherche de l'effet; la domination du métier; on ne voit plus que le disciple de Dante, l'ami de Savonarole, le solitaire nourri parmi les menaces de l'Ancien Testament, le patriote, le stoïcien, le justicier, qui portait, dans son cœur,' le deuil de sa cité, qui assista aux funérailles de la liberté et de l'Italie ; qui, au milieu des caractères avilis et des âmes dégénérées, seul survivant et tous les jours plus sombre, passait neuf ans sur cette œuvre immense, l'âme remplie par la pensée du Juge suprême, écoutant d'avance les tonnerres du dernier jour » (Taine, 291). — « Cette sublime peinture doit servir de modèle dans notre art, et la iivine Providence fit ce présent au inonde pour montrer combien d'intelligence elle peut départir à certains hommes qu'elle envoie sur la terre. Le plus savant dessinateur tremblera en contemplant ces contours hardis, ces raccourcis merveilleux. En présence de cette œuvre céleste, les sens se trouvent paralysés, et on se demande ce que peuvent être celles qui se sont faites et qui se feront. On peut s'appeler heureux, quand on a vu ce prodige de l'art et du génie. Oh! fortuné Paul III, le ciel t'a permis de protéger cette gloire ! ton nom vivra éternellement à côté de celui de Buonarroti, dont la renommée remplit déjà l'univers » (Vas., vu, 215;.

Malheureusement la fresque du Jugement dernier a beaucoup souffert et n'est plus

ce qu'elle a dû être à l'origine. « On peut tenir pour certain que, lorsque Michel-Ange l'acheva, elle avait, dans sa tonalité sévère, une unité forte et soutenue. Cette harmonie a été détruite. De grandes taches d'un hleu discordant salissent la muraille, et la trace du repeint apparaît en maint endroit. Ces embellissements ne sont pas tous de la même époque. Comme on ne restaure pas une fresque, les corrections inspirées, les unes par la petite morale, les autres parle caprice de la mode, ont dû être faites à l'huile ou à la détrempe, et la différence de procédé crée, pour le regard, un nouveau motif d'inquiétude et d'irritation. Il faut faire un véritable effort d'esprit pour débarrasser l'œuvre véritable de la poussière qui la ternit et des maculatures qui la déshonorent » (P. Mantz). On sait que c'est sur l'instigation de l'Arétin, dontla pudeur se trouvait blessée du scandale de cette œuvre qui méritait de classer Michel-Ange parmi les hxlhévïens (Lettre à Eneas Vico) Voir également sa lettre au peintre en avril 1545) que Paul IV eut, parait-il, un instant l'intention de recouvrir la fresque entière ; en tous cas, ce fut, sous son pontificat que. pour la première fois, une main sacrilège osa toucher au Jugement dernier. Daniele da Volterra lut chargé de vêtir de draperie certaines nudités qui offusquaient les amis de l'Arétin, et gagna, d'ailleurs, à cette collaboration peu honorable, le surnom de Braghettone. En 1566 , sous Pie V, un certain Girolamo da Fano continua ce singulier habillement. Enfin, sous Clément XIII, en 1702, Stéphano Pozzi compléta par de nombreuses retouches, ces iniques restaurations. » J'ai vu, raconte dans 3011 Voyage d'Italie, curieux et nouveau, I'abbé Richard, de très médiocres artistes occupés à recouvrir de draperies les plus belles ligures nues du tableau et du plafond. » La copie de Marcello Venusti, que possède le inusée de iNaples, est le seul document qui permette de reconnaître le Jugement dernier tel qu'il était dans son premier état.^îne copie réduite du Jugement dernier par Hobert Le Voyer, peintre d'Orléans, au musée de Montpellier, datée de 1570, semble avoir été faite d'après la copie de Marcello Venusti, conservée alors au palais Farnèse (document inédit sur un Jugement dernier do Michel-Ange au palais Farnèse, copié en 1570, par Robert Le Voyer, d'Orléans. Mémoire de L. Jarry, dans Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des Déparlements. 19° somm. 1895, p. 61C-62C.) A l'École des Beaux-Arts, à Paris, une copie, de même grandeur, par Sigalon, 185o.

B. — Peintures de la Youte (1508-1512).

Buonarroti (Michèle Angelo). — Michel-Ange.

Une lettre de Michel-Ange à Fattucci nous apprend, à quelle époque et dans quelles conditions, l'artiste fut chargé par le Saint-Père de décorer le plafond de la chapelle Sixtine. En 1508, il était à Bologne et travaillait à la statue de Jules II — celle-là même que le peuple brisa lors de la rentrée des Bentivoglio dans la ville — lorsqu'il fut appelé à Rome.

« Dès mon retour, écrit-il, le pape Jules ne me permit pas encore d'exécuter son tombeau, mais me força de peindre la voûte de Sixte, et il fut convenu qu'il me payerait pour cela 3000 ducats. D'après le premier projet, je devais exécuter les douze apôtres dans les lunettes et remplir le reste avec les ornements d'usage. En abordant le travail, il m'a semblé toutefois, et je le dis aussitôt au pape, que cela ne serait jamais qu'une bien pauvre chose. Il me demanda pourquoi, et je lui répondis : « Parce que les apôtres étaient bien pauvres, eux aussi. » Alors il me

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