II. — * Le Supplice d'Aman
A gauche, Assuérus, Esther et Mardochée assis à une table décident Je châtiment d'Aman. A droite, Assuérus, couché sur un lit, au pied duquel deux de ses officiers lui lisent les annales de son règne, étend le bras droit vers deux de ses serviteurs qui franchissent le seuil d'une porte et regardent le supplice d'Aman, cloué sur une croix.
« Cette ligure, vue en raccourci, est extraordinairement bien faite, le buste et le bras qui s'avance, les autres membres, au second plan, semblent non de la peinture, mais vivants et en relief. Cette figure est certainement, entre les difficiles et les belles, la plus belle et la plus difficile » (Vas., mi, 183).
« Parmi les innombrables gravures de la décoration de la chapelle Sixtine, il faut citer : Cherubino Alberti : les Prophètes et les Sibylles. Audran : David et Goliath. Domenico del Barbiero : différents groupes du Jugement dernier. Francesco Bartolozzi: la voûte et le Jugement dernier. JNicolo Beatrizet : le Jugement dernier, le Prophète Jërémie, la Sibylle Libyque, la Conversion de saint Paul. Bertelli : le Déluge, le serpent d'airain. Giulio Bonasone : la Création de la femme, Judith et Holopherne, le Jugement dernier. Cartari : Jugement dernier. Cavalleriis (Giov.-Batt.) : le Jugement dernier, les deux fresques de ta chapelle Pauline. D. Chiossone : le Péché originel. J. Coiny : la Création de la Femme. D. Cunago : les Prophètes, les Sibylles, les différents sujets de la voûte. L. Fabre : les Prophètes, les Sibylles. Fargat: David et Goliath. G. Fister : les différents sujets de la voûte, les Prophètes, les Sibylles. G. Ghisi : le Jugement dernier, les Prophètes et les Sibylles. A. Guillemot : le Jugement dernier. Lewis (Fr.-Chr.) : Création de l'homme, Isaïe, différents groupes du Jugement dernier. Lingéa : la Création de l'homme, le Serpent d'airain, Judith et Holopherne. Lucchesi : le Jugement dernier, le Martyre de saint Pierre et de saint Paul, le Prophète Ezéchiel. Metz : le Jugement dernier, la Création de l'homme, les Prophètes et les Sibylles. Normand : le Jugement dernier, les Prophètes et les Sibylles, la Conversion de saint Paul. Olivier : le Serpent d'airain. Ottley : Groupe du Jugement dernier. Piroli : le Jugement dernier, les Prophètes et les Sibylles. Marc-Antoine: Adam et Eve chassés du Paradis, les Enfants de Noë, les Anges sonnant la trompette au Jugement dernier. Savorelli : Aza. Soyer (Mme) : les Prophètes, les Sibylles, les différents sujets de la voûte. Trasmondi : le Péché originel. Vico : Judith et Holopherne, le Prophète Isaïe. Volpato : les Sibylles de Delphes, de Cumes, d'Erythrée, les Prophètes Joël, Zaccharie. Daniel. Consulter Passerim (La bibliog raphia di Michelangelo Buonarroti e gli incisori délie opère. Firenze, 1875).
« On est habitué généralement à regarder Michel-Ange comme un dessinateur qui n'a fait de la peinture qu'avec du dessin ; cependant,
quand on regarde la voûte de la Sixtine, on s'aperçoit, au premier coup d'œil, que ce vaste ensemble est plein d'harmonie, que la distribution du clair et de l'obscur y a été faite comme elle aurait pu l'être par un excellent coloriste; ses médaillons, peints en bronze, entre les grandes figures assises, donnent une tache sombre, qui alterne avec les taches claires formées par les enfants peints en marbre. La couleur de chair ressort à merveille sur ces deux valeurs. A cette alternance symétrique de vigueurs bronzées et de clairs marmoréens, s'ajoute naturellement la variété de couleurs employées dans les neuf compositions : le bleu nuancé des ciels, les dégradations du vert dans les paysages, le ton glauque des eaux et le ton brun du limon de la terre....
« Ce n'est pas tout; pour plus d'harmonie, des figures, placées deux à deux, dans les tympans des arcs aigus de la voûte, rappellent la couleur du bronze des médaillons, et des bucrànes, placés au sommet des mêmes arcs, rappellent la couleur du marbre, tandis que des festons de fruits et de feuillages, tenus par quelques-unes des figures assises sur les piédestaux, rappellent, à leur tour, les verdures de la création et celles de l'Eden. Enfin, l'œil est conduit progressivement, des petites cariatides d'enfants aux figures plus grandes imitant le bronze, de celles-ci aux personnages, plus grands encore, qui sont assis sur les piédestaux simulés, et de ceux-ci, aux images colossales des Prophètes et des Sibylles. Ainsi, la répétition, l'alternance, la symétrie, la progression, la consonnance, tous ces éléments de l'art décoratif sont combinés, balancés, mis en œuvre par Michel-Ange, vingt ans avant Corrège et tout aussi bien qu'ils auraient pu l'être par Corrège lui-même » (Ch. Blanc).
« Sous la main du grand décorateur de la Sixtine, la fresque a des suavités dont les autres procédés de la peinture ne lui fournissaient pas l'équivalent. Il faut surtout noter le fait capital, la modification qui s'était produite dans sa manière; grâce aux influences ambiantes, Michel- Ange, relativement sec dans la Sainte Famille d'Agnolo Doni, s'était renouvelé, et, disons-le, attendri. Cette grande révolution, commencée par Léonard, cette recherche de la morbidesse, les voilà précisées et mises en évidence, dans les figures nues de la Sixtine. Heure glorieuse pour la peinture : Michel- Ange continue Léonard de Vinci » (P. Mantz).
« C'est en contemplant cette voûte de la Sixtine qu'on peut voir combien est misérable cette prétendue doctrine du réalisme, renouvelée, de nos jours, par des ouvriers en peinture. N'est-il pas remarquable que des ouvrages, placés par l'admiration publique au sommet de l'art, des ouvrages impossibles à surpasser, à égaler, ont été faits par un artiste qui, enfermé tout seul dans la chapelle Sixtine, sans copier la nature, sans avoir besoin de faire poser le modèle, autrement que pour s'assurer d'une forme ou d'uu mouvement, a su créer, en vertu de sa science pro-
ROME
fonde, des êtres à la fois naturels et surhumains? Où donc les aurait-il trouvés, autre part que dans son âme, ces types qui représentent et qui résument les sentiments les plus élevés, sous des formes si puissantes et si génériques? Aurait-il suffi de se promener dans les rues de Rome, pour y rencontrer la sibylle Erythrée, ou la sibylle Persique ou celle de Libye? Quelle femme, quel modèle de profession, aurait eu autant de majesté dans son attitude, autant de profondeur dans son attention, et, dans son mouvement, autant de superbe ? Qu'on nous cite un peintre naturaliste qui ait inventé de pareilles choses, ou qui en ait seulement approché? Pourtant, elle est puisée dans l'essence même de la vérité, l'invention de ces figures de Sùbylles et de Prophètes ; mais, c'est une vérité choisie, épurée, primordiale, c'est-à-dire dégorgée de tous les accidents qui ont pu la défigurer ou la corrompre dans l'individu vivant; et c'èst ainsi que Michel-Ange nous enseigne par la seule éloquence de ses œuvres ce grand principe de l'art : qu'il faut prendre la nature pour modèle, et qu'il ne faut pas prendre un modèle pour la nature » (Ch. Blanc).
Nous ne pouvons quitter cette chapelle, sans rappeler à nos lecteurs les pages admirables que ces peintures ont inspirées à notre grand historien Michelet. Dans son volume de La Renaissance, il a consacré un chapitre à ce qu'il a appelé la situation de Michel-Ange comme prophète et, paraphrasant cette opinion de Dumesnil, dans Y Art italien: « Michel- Ange fut la conscience de l'Italie : de la naissance à la mort, son œuvre fut le Jugement, » il a tiré la philosophie des compositions dont l'ensemble forme la voûte de la chapelle et il s'exprime en ces termes :
« Dans quel ordre doit-on étudier ce livre sibyllin ? C'est une des plus difficiles questions que puisse poser la critique, une de celles qui nous ont le plus souvent embarrassé. Rien n'est plus important que la filiation logique des idées, la vraie série chronologique des travaux dans cette œuvre capitale, dominante de la Renaissance....
« C'est dans cette solitude absolue des années 1507, 1508, 1509, 1510, c'est pendant la guerre de la Ligue de Cambrai, où le pape porta le dernier coup à l'Italie en tuant Venise, que le grand Italien fit les Prophètes et les Sibylles, réalisa cette œuvre de douleur, de liberté sublime, d'obscurs pressentiments, de pénétrantes lueurs. La lampe que le grand cyclope portait au front dans l'obscurité de sa voûte, elle nous éclaire encore.... Grand souffle et grand esprit! Quel air libre circule ici, hors de toute limite de nations, de temps, de religion ! Tout l'Ancien Testament y est, mais contenu. Et ceci le déborde. Du christianisme, nul signe. Le salut viendra-t-il? Rien n'en parle, mais tout parle du Jugement. Ces anges mêmes sont-ils des anges? Je n'en sais rien. Ils n'ont pas d'ailes, Etres à part, enfants de Michel-Ange qui n'eurent jamais, n'auront
jamais de frères, ils tiennent de leur père, d'Hercule et de Titan....
« Eh! quoi donc? Michel-Ange avait-il brisé avec le christianisme? Non, mais visiblement il ne s'en est plus souvenu.... Cette douce parole de paternité, de salut, redite et ajournée toujours, du moyen âge, a contracté les cœurs. La dérision semble trop forte. La grâce, qui ne fut que vengeance, verge et flagellation, a apparu si rude que désormais le monde n'attend plus rien que la justice.
a Justice et jugement, la grande attente d'un terrible avenir, c'est ce qui remplit la chapelle Sixtine. Un frémissement de terreur y fait trembler les murs, les voûtes, et pour se rassurer, on ne sait où poser les yeux....
a Ah ! ah ! ah ! Domine Dens! Ce cri enfantin de Jérémie est tout ce qui peut venir, avec les larmes, en un malheur qui dépasse toutes les paroles. Mais si vous voyiez et qu'il voit ! votre cœur crèverait....
« Ce qu'il voit ! ce n'est plus seulement ceci qui arrache vos larmes, c'est ce qui va venir.... C'est Ravenne, c'est Brescia, vastes ruines et massacres d'un peuple, qui n'aura lieu qu'en 1512; deux ans après cette peinture, ce sont les tortures de Milan; plus tard encore, le sac de Rome.-... Un monde d'art, une complète umanità, noyée d'une vague et d'un coup, et la barbarie qui commence, l'horreur hérissée du désert, la prospérité du chardon, les moissons de la ronce....
« Dante n'avait pas vu ces choses à son dernier cercle. Mais Michel- Ange les vit et les prévit, osant les peindre au Vatican, écrivant les trois mots de Balthazar aux murs souillés des Borgia, des meurtriers Rovère. Heureusement il ne fut pas compris. Ils auraient fait tout effacer.
« On sait comment, plusieurs années, il défendit la porte de la chapelle Sixtine, et comment Jules 11 lui disait : « Si tu tardes, je te jetterai du haut des échafauds. » Au jour dangereux où la porte s'ouvrit enfin, et où le pape entra en grand cortège, Michel-Ange put percevoir que son œuvre restait lettre close; qu'en voyant, ils ne voyaient rien. Étourdis de l'immense énigme, malveillants, mais n'osant médire de ces géants dont les yeux foudroyaient, tous gardèrent le silence. Le pape, pour faire bonne mine, et ne pas se laisser dompter par la vision terrifiante, gronda ces mots : « Il n'y a pas d'or dans tout cela! » Michel-Ange, alors rassuré et sûr de n'être pas compris, à cette censure futile répliqua en riant, de sa bouche amère et tragique : « Saint-Père ! les gens qui sont là-haut, ce n'étaient pas des riches, mais de saints personnages qui ne portaient pas d'or et faisaient peu de cas des biens de ce inonde » (Michelet, Histoire de France, t. VII, ch. xn).