‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 20 sur 82 · EST PERDUE · texte numérisé non relu

EST PERDUE

A M. D'ALVIMARF.

Mardi 8 février.

Le couvent de San-Francesco-a-Ripa doit ce surnom au voisinage de la rive du Tibre ; il est situé à Pextrémité la plus isolée du Transtevere, et se distingue par le grand palmier qui orne son jardin ; il n*est pas très-loin de la basiliquede Sainte-Cécile. Ici se trouvaient les prés que la République romaine donna à Mucius Scaevola en récompense de son courage, et là-bas on montre l'endroit du Tibre qui vit Faction héroïque de la jeune Clélie. A ces héroïsmes antiques, le christianisme a répondu par l'héroïsme du martyre et de la virginité, et l'héroïsme, peut-être aussi grand, de la pauvreté et de l'humiliation volontaires : à Clélie et à Mucius Scaevola succèdent sainte Cécile et saint François d'Assise.

C'est ici qu'habita le séraphin d'Assise à son arrivée à Rome, en 1219.

Un bon n>archand de draps d'Assise, qu'on appelait Pierre Bernardone, entretenait un grand commerce avec la France et y faisait de fréquents voyages. Un jour, en i 182^ qu'il revenait de Paris, il eut une grande joie en trouvant que sa femme Picca lui avait donné un fils ; la mère l'avait déjà nommé Jean, le père lui donna le surnom de Francesco, c'est-à-dire de Français \ en souvenir du beau pays où il venait de s'enrichir. « L'obscur vendeur de draps, remarque Ozanam, était loin de penser que ce nom ,de son invention serait invoqué par l'Eglise et porté par des rois. » Chef des jeunes gens d'Assise, brave jusqu'à la témérité, libéral jusqu'^à la prodigalité, amoureux de tous les plaisirs et de toutes les gloires, mauvaise tête et bon cœur, François, dans sa jeunesse, semblait avoir pris, avec son nom, la plupart des qualités et des défauts du génie français que Dante, son contemporain, tance si vertement en disant à Virgile, au chant xxix de VEnfer : « Fut-il jamais une nation plus vaine que la nation siennoise? Non, certes, pas même la nation française. »

Ed io dissi al poeta : or fut giammui Gente si vana corne la Sanese ?

Certo non la Francesca si d' assai.

François avait donc une secrète sympathie avec ce pays de France auquel il devait son nom ; son père lui en avait appris la langue , qui était dès lors considérée

^ Ea vieux gaulois comme en italien François et Français étaient synonymes; ainsi on disait de François I'^ quHl portait le même nom que son peuple. Johannes prius vocatus est a maire ; a pâtre vero tune redeunte a Frnncia, Franciscus postmodum nominatus. ( Vita S. Francisci, 1. i.)

conime le plus délectable langage et Tud des plus répandus '. Le fils de Bernardone parlait notre langue avec ses frères ; il faisait retentir de cantiques français les forêts d^Âssise. Dans les premiers temps dosa pénitence, on le voit mendier en français sur les marches de Saint-Pierre de Rome, et lorsqu'il se fit maçon pour aider à reconstruire l'église de Saint-Damien, il s'adressait en français aux habitants et aux passants, pour les inviter à relever la maison de Dieu '. a S'il empruntait l'idiome de nos pères, dit Ozanam, s'il se nourrissait de leur poésie, il y trouvait des sentiments de 'courtoisie et de généror site qui passaient dans son cœur et dans sa conduite, n Comme sainte Térèse, saint François avait aimé les romans de chevalerie : ces livres n'avaient pas d'aventures qu'il n'eût rêvées ^. Quand il fonda sa milice des Frères-Mineurs, il voulut en faire la chevalerie errante delà charité, instituée, aussi bien que l'autre, pour le redressement des torts et la défense des faibles. Cette comparaison lui plaisait, et quand il voulait louer ceux de ses disciples qu'il préférait : a Ce sont là, disait-il, mes paladins de la Table-Ronde. » Comme tout bon

* Brunetto Latini, le maitre de Dante qui le rencoutre dans son voyage mystique, a écrit en français un livre curieux qu'il appela le Trésor. 11 dit dans sa préface : « Et si d'aucuns demande porquoy chis' livre est écrit en ronoans, selon le patois de France, puisque nous somes Italiens, je diroé que c'est pour deux raisons ; Tune est porceque nous somes en France, l'autre si est porceque François est plus délitaubles langages et plus communs que moult d'autres. »

« Eleemosynam gallice postulabat, quia libenter linguu gallica loquebatur... gallice cantans... {Vita.)

^ Il eut le projet d'aller soutenir, <lau8 sa lutte contre Tenipereur, Giiilhier de Brieuiic qui avait épousé la tille do Tancrède, roi de Sicile.

104 FRAf^lS ET ^RA/HClSGAUt^S^

chcifralier, il devait prendre une dame de 9eêpetiséei ' ,* 41 choisit Madame la Pauvreté. Le pinceau du Giotto a représenté leurs mystiques fiançailles, et la poésie de Dante les a célébrées.

Francesco e Povertà per questi amanti • Prendi oramai del mio parlar dîffuso^ etc.

Saint François était troubadour aussi bien que chevalier : il s'en allait chantant ses délicieux cantiques, errant et pauvre comme Homère et Dante. Il avait aimé les arts, la musique, la poésie, sa patrie et sa liberté ; il avait combattu les Gibelins de Pérouse et supporté, avec une gaité toute française, Tennui de sa captivité. Sa prédilection pour la France se révéla encore lorsque, se partageant le monde avec ses disciples, les envoyant en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Orient, il se réserva la mission d'aller en France, à l'université de Paris, qu'il aimait. c( Et ce peuple de France, dit M. Morin, qu'on accuse d'ingratitude, parce qu'il n'a gardé aucun souvenir de celle foule de ministres, de conquérants, de rois

* On rappelait le cheyalier d'Assise , et un franciscain espagnol, Gabriel de Mata, a composé un poëme intitulé : El caballero Asisio, enel vocimientOj vida y muerte dal serafico padre san Francisco, « Qui n'a lu le Cid de Guillem de Castro? Ce n*est plus le héros de Corneille, taillé à la stoïcienne et sacrifiant une fois pour toutes son amour à son devoir; c'est une âme qui à chaque instant déborde d'héroïsme, est enivrée de combats et de gloire. Partout des coups d*épée, partout de Taudace, partout de l'enthousiasme, ce délire de la vaillance ; le lecteur peut à peine respirer au milieu de cette explosion de fierté et de grandeur. Saint François est parmi les saints ce que le Cid de Guillem de Castro est parmi les chevaliers. Ses vertus ont je ne sais quel caractère lyrique qui les met dans un rang à part. Sa vie est un hymne eu action. Sa sainteté va parfois jusqu'à ce terme extrême où elle effleure, sans les dépasser, les limites de la raison trop étroites pour elle. » (F. Morin, Sainl François et les Franciscains:.] , ./ji i'- '

sortis d€ son seîn^ il n'n pas oublié le mendiant d'A0§ise; et il donne encore son nom à la moitié de ses enfants, comme s'il savait d'instinct qu'entre saint François et nous, il y a une mystérieuse filiation ! »

Lorsque François vint à Rome, sa pieuse amie^ Jacoba deSettesoIi, à laquelle il légua son petit agneau, lui obtint, pour lui et ses Mineurs, une partie de Thôpital de San-Biagio, qui^ plus tard^ leur fut concédé en entier par Grégoire IX , . et doTint San-Francesco^a-Ripa. L'église est humble et belle comme l'Ordre mendiant qu'elle abrite. Je l'ai lisitée hier : un jeune franciscain me fit voir l'étroite et sombre cellule du patriarche seraphique, convertie en chapelle ; on y voit un portrait curieux de François, les mains jointes, dans toute la ferveur de son ascétisme : Vudsi depinto, me dit le Mineur, luivivente daUa hecUa Giacoma de* SetlesoU; puis, allumant deux cierges, il tire un rideau et me montre l'autel de la chapelle, qui forme un grand reliquaire avec une foule de tiroirs et de casiers. En ma qualité de Français^ il me fit voir un morceau de la tunique de saint Louis ; une foule d'ex-voto, de tableaux et portraits, foi;it de cette cellule un musée religieux.

Pour maintenir l'idéal de l'Évangile et honorer les pauvres et les petits, François se fit, lui et ses disciples, . les moindres, les mineurs de leurs frères ; il acquit, par ses prédications, une influence prodigieuse. Un écrivain remarque que le pouvoir trop court d'O'Connell n'en présente qu'une faible image. Il prêchait partout la paix, l'union, la fraternité chrétienne, dans cette Italie en proie aux factions et aux déchirements. On vit des partis et des villes rivales se réconcilier à sa voix. Non-seulement il

106 FKANÇAIS ET FRANCISCAINS.

régna de son temps sur les esprits, mais il étendit sa royauté jusque dans les siècles futurs en fondant un vaste empire, en créant un ordre religieux, le plus nombreux ^ui ait existé et qui, avec celui de Saint-Dominique *, se chargea pendant trois siècles de Téducation morale et intellectuelle du monde chrétien.

L'institution du Tiers-Ordre fut une des conceptions les plus originales et les plus fécondes de saint François. Cette confrérie, qui embrassait des multitude^ d'hommes et de femmes, ne les arrachait pas au siècle, mais réglait plus chrétiennement leur vie et leurs occupations; ils trouvaient dans cette association des forces mutuelles pour servir Dieu et les hommes, et des secours énergiques pour résister à l'oppression des tyrans de Tltalie, et à amener le triomphe de la justice sur la force brutale. Les Tertiaires eurent à lutter contre les empereurs allemands, oppresseurs de Tltalie. On vit une ville s'insurger contre Frédéric II à la voix de cette sainte Rose, que nous avons vénérée à Viterbe ; « ce tribun virginal, cette héroïque enfant dont les oiseaux, aussi hiefn que les peuples, connaissaient la voix, et qui fut tout ensemble l'effroi des empereurs et l'amour des tourterelles*-. »

• Voir dans Lacordaire ( Vie de saint Dominique) la touchante rencontre de Dominique et de François, et par suite la fraternité héréditaire qui existe entre les deux ordres. Dante a fait un beau portrait de ces deux fondateurs :

Degno è che dov' è 1' un V altro s' induca, S\che cora' clli ad una militaro, Cosi la gloria loro insieme luca.

iParnd. xi.)

^ Les Tertiaires créèrent en Italie des institutions de crédit mutuel, chose merveilleuse au xiii« siècle. (Fr. Morin, Saint François et tes Franciscains.) Cet auteur a très-bien expliqué l'influence du tiers-ordre

Le Tiers-Ordre, cette chevalerie de rhumilité, a eu pour membres ce qu'il y avait de plus petit et de plus grand dans le monde. Saint François a eu pour disciples notre saint Louis , qu'on appelait un franciscain couronné; sainte Elisabeth de Hongrie, Bêla IV, roi de Hongrie, et encore , dans ce pieux royaume , la princesse Zinga et Charles-Martel ; Charles II et Robert, rois de Sicile et de Jérusalem ; Sancia, reine de Sicile ; AmédéeVII, duc de Savoie; Charles IV, roi de Bohême, empereur d'Occident, et sa femme Elisabeth; Marguerite de Lorraine , duchesse d'Alençon : un très-grand nombre de rois, de princes, de grands seigneurs, ont ceint la corde franciscaine en signe d'humilité. De nos jours, Philippe III, roi d'Espagne, a voulu mourir avec l'habit de Saint-François; la reine Elisabeth, femme de Philippe IV, et la princesse Marie, sa sœur^ ont fait profession du Tiers-Ordre. La Science vint à son tour abaisser son front, aussi noble qu*un front royal,, devant l'humilité de saint François, dans la personne de Raymond Lulle et de plusieurs autres savaots\ Enfin, la Poésie, cette autre royauté immortelle, vint déposer sa couronne aux pieds du patriarche d'Assise, au nom des deux plus grands poètes de l'Italie et de l'Espagne, Dante Alighieri et Lope de Vega, qui étaient tous deux du Tiers-Ordre, et qui ont chanté tous deux magnifiquement les louanges de saint François -.

au point de vue politique^ industriel et économique ; mais il l'a peut-être^ eiagérée en disant que le Tiers-Ordre a vaincu la féodalité^ et que c'est du TierS'Ordre qu'est sorti le tiers-état.

' Ghavin de Malan^ Histoire de saint François.

* On dit même que Dante, dans sa jeunesse, était entré dans un cou*

i08 FRANÇAIS ET FRANCISCAINS.

C'est aujourd'hui le mardi -gras. Ce matin je suis allé en parapluie au Capiiole, et, selon ma coutume presque journalière , je suis monté à rAra-Cœli. J'aime ce couvent des humbles Frères-Mineurs, élevé avec ^n église sur TArx du Capitole, sur l'emplacement du temple de Jupiter Capitolin. C'est sous l'impression de ce contraste que Gibbon raconte avoir conçu l'idée de son Histoire de la chute de l'empire romain. Ce monastère fut construit par Paul III, qui, habitant alors le palais de Venise, le relia à l' Ara-Cœli par une galerie suspendue dont on montre encore une arche. Jules III et Pie IV embellirent ce couvent et y demeuraient pendant l'été, car sur cette hauteur l'air est très-pur : a C'est un des endroits les plus sains de Rome , me disait un Franciscain , et nous y faisons venir nos frères malades de nos autres couvents de Rome et des environs. T) H y a quelques semaines, je demandai à visiter la bibliothèque qu'on appelle l'Ara-Cœlitana. Un vieux Franciscain, très-robuste et très-gai, me servit de guide; il me conta qu'il était un ancien négociant de Milan , et qu'il avait appris le français en faisant des affaires avec l'armée du général Bonaparte, qu'on appelait alors Liber atore d*Itcdia, istitutore délia repubblica Cisalpina. Le vieux moine ajoutait en souriant : a Français et Franciscains, c'est presque synonyme; nous sommes un peu

veut de Frères-Mineurs; il en sortit, mais il resta jusqu'à sa mort dans le Tiers-Ordre. Au chant xtp de TEnfer il fait allusion au cordon franciscain^ en disant qu'il espérait vaincre avec lui la panthère tigrée dont il, fait le symbole de la luxure :

lo aveva una corda intorno cinta^ E con essa pensai alcuna volta Prender la lonza alla pelle dipinta.

FRANÇAIS ET FRANCISCAINS. i09

compatriotes. Saint François aimait tant les Français dont il portait le nom ! » Le bon Milanais a beaucoup Toyàg^y et il me citait à ce propos ce charmant passage du discours de saint François à ses missionnaires : « Que pendant votre voyage votre conduite soit aussi humble et aussi pure que si vous étiez dans un ermitage ou daiis vôtre cellule; car, en quelque lieu que nous soyons, nous avons toujours avec nous notre cellule. Cette cellule, c'est notre frère le corps , et l'âme est l'ermite qui y demeure pour contempler Dieu et le prier; que si l'âme d'un religieux ne demeure pas en paix dans la cellule du corps , les cellules extérieures lui serviront de peu. »

L'Ara-Cœli est le chef-lieu de l'Ordre de Saint-François : c^est un vaste monastère qui a deux cloîtres élevés l'un sur l'autre ; le dernier a un double étage au haut duquel on est étonné de trouver un puits, symbole du puits de Jacob, où Jésus trouva la Samaritaine. J'y ai vu souvent un tableau tout fait, tandis que quelque jeune novice y tirait de l'eau, pâle et silencieux comme un fantôme. La bibliothèque fut élevée par Clément Xil qui y dépensa 8,000 écus , m'apprit le frère bibliothécaire; le cardinal Passeri conclut dans cette salle le concordat arrêté entre Benoît XIV et Joân V roi de Portugal ; on y voit un tableau qui représente cette scène , et qui y fut placé par le plénipotentiaire portugais, le P. Giuseppe Maria da Evora.

Cette bibliothèque est une salle immense, suspendue en l'air en haut du monastère, comme un nid de science d'où s'est envolé plus d'un aigle théologique. C'est comme une presqu'île attachée à la terre-ferme; elle ne

110 KHANÇAIS ET FRANCISCAINS.

tient que d'un côté au reste du couvent ; des trois autres angles elle s'avance en promontoire , et forme un vaste* belvédère; de ses hautes fenêtres on a une vue magnifique sur les deux Rome. Que de fois, pour reposer mes yeux et mon esprit de mes lectures iarchéologiques, je me suis accoudé au balcon de fer pour contempler, à droite , le Colysée , le Latran , Sainte-Marie-Majeure ; plus près, la tour des Milices que le peuple appelle la tour de Néron ; à mes pieds , la colonne Trajane et les dômes des deux églises qui lui font face. L'Ara-Cœlitana est isolée et n'a pas les lecteurs de la Minerve et de VAngelica; parfois même j'y suis seul, à ma grande satisfaction. Qu'on est bien là pour étudier et pour méditer! Que de douces matinées j'y ai passées, étudiant Rome, tantôt dans les livres, tantôt par les fenêtres I A la voûte de cette pièce est peinte une Assomption encadrée d'écussons et de travées dorées. Elle sert de salle de chapitre. Un matin, j'y tombai au milieu d'une assemblée générale de l'Ordre de Saint-François; il fallut me sauver au plus vite. Je n'ai pas tardé à faire ample connaissance avec le Pore bibliothécaire, excellent homme, gracieux et hospitalier comme ses confrères de la Minerve : quelle différence avec ces messieurs de notre bibliothèque royale , nationale et impériale * I Ce bon Franciscain vit au milieu de ses chers bouquins; sa cel-

' A tous ceux qui Toudraient écrire l'histoire, abrités par de doux silences, nous dirons : Allez à Rome.; yous y trouverea de riches bibliothèques comme celles de la Minerve et des Augustins^ ouvertes à diverses heures de la journée. Ne craignez pas de tourmenter la patience des conservateurs : la patience entre dans leurs attributions ; c'est une vertu que le supérieur leur recommande et que Dieu leur accorde pour salaire. •Manuscrits, livres, brochures, tout est à vous, jusqu'à rintelligence des gardiens^ trésors qu'ils sont obligés de donner à qui en a besoin. Vous

Iule est attenante à la bibliothèque; j^y pénétrai une fois : cest un vrai capbarnaum de bibliomane; il y a encombrement de livres jusque sur son grabat, jusque sur son unique cbaise; je gage quMl dort sur des matelas dMn-folio. Ou aime a le \oir ainsi, nageant sans distraction dans cet océan délivres imprimés et manuscrii<i, au milieu desquels on est heureux de Tavoir pour pilote. 11 est d'une complaisance toute chrétienne, et n'est sévère que sur un article , celui du silence , qu'il nous rappelle parfois en nous montrant du doigt Tinscription gravée au-dessus de la porte : Silentivm, Il sort de temps en temps de sa cellule pour nous inspecter, et circule autour de la table immense, lisant, rêvant, rangeant des bouquins, ou bien marmottant son bréviaire ou son chapelet.

J'ai pris l'habitude d'aller là travailler presque chaque matin, parfois, comme hier, soufflant dans mes doigts, car cette salle énorme n'est pas chaude l'hiver. Mais j'y suis si bien ! le Père bibliothécaire m'accorde sa confiance et me laisse grappiller et fureter sur tous les rayons. Ma lecture favorite est la Roma Subterranea d'Arringhi, et les Inscripti&ns de Fabretti. Dès le premier jour, le chat du Père , le genius loci , est venu s'installer près de mon in-folio , poussé par je ne sais quelle mystérieuse sympathie. J'ai toujours eu un certain attrait craintif pour le chat : c'est le tigre domestique. Je caresse celui-ci respectueusement , quoique l'autre jour il ait renversé l'encrier à une ligne de la Rame Souter-

leriez bien malheureux en quittant ces vastes nécropoles, si vous n'emportiez avec vous l'amitié des pères à qui la garde en fut confiée. (Audin, Histoirerie Léon X.)

112 raANÇAIS ET FRANCISCAINS.

raine : il s'en est Tallu de Tépaisseur d'un cheveu quMl n'y créât un lac d'encre, ce qui aurait pu renouveler en ma faveur l'aventure de P.-L. Courier à la bibliothèque de Florence , où son fameux pâté d'encre sur le manuscrit de Longus lui attira tant de récriminations : il y a de plus grands crimes , mais il n'y en a point de plus nùir$. Le chat de l'Ara-Cœlitana est un animal cabalistique ; il se promène sur la table gravement et silencieusement, flairant en connaisseur les in-folio et s'asseyant sans façon sur celui qui lui est le pli^s sympathique ; il me fait souvent l'honneur de choisir celui que je lis pour faire sa toilette : c'est un chat savant qui pourrait au besoin remplacer son maître le bibliothécaire. Je ne m'étonnerais pas de trouver un jour ses mémoires manuscrits dans le genre de ceux du chat Murr d'Hoffmann. Les poètes aiment les chats; Pétrarque et le Tasse en étaient fous. Je n'ai pas oublié, dans ma traduction des sonnets de Torquato, celui qu'il adresse à sa gaXtay et je ne manquerai pas, en allant à Venise, de faire ma visite à la chatte de Pétrarque qu'on conserve empaillée à Arqua.

11 faut aller de bonne heure à l' Ara-Cœlitana ; la bibliothèque se ferme à V Angélus de midi, c'est l'heure du dîner. Je m'égarai le premier jour , et je tombai dans le réfectoire des moines, lequel n'exhalait pas, il faut l'avouer, une odeur appétissante. Le Franciscain milanais me remit sur la voie ; il me dit qu'ils étaient ici plus de cent moines. L'Ara-Cœli est le chef-lieu de rOrdre de Saint-François et la résidence du général. Outre ses habitants ordinaires, le couvent s'ouvre sans cesse à des Franciscains des quatre parties du monde ,

du roi saint Louis et fils de Charles-le-Boiteiix , roi de Naples, embrassa à Rome, en 1297 , la règle de saint François, et renonça à ses droits à la couronne en faveur de son frère Robert. Le Pape le nomma évéque de Tou* louse. Le 5 février, il se rendit d'Âra-Cœli à Saint- Pierre , pieds nus , revêtu du froc et de la corde : la population de la ville le suivit à la basilique où il devait prêcher. Saint Louis de Toulouse mourut en 1299, à Brignoles en Provence , à Tâge de vingt-trois ans.

Chaque année, à Noël, on dresse à l'Ara-Cœli un simulacre de rétable de Bethléem , et on expose durant l'octave le Santissimo Bambino , statuette de TEnfant-Jésus, qu*un Frère-Mineur sculpta à Jérusalem du bois du jardin des Oliviers. Il est d'usage à Rome, pendant cette octave 9 de laisser prêcher des petits enfants devant l'image de Jésus : c'est la récompense de leur sagesse et de leur piété.

« L'église d'Ara-Cœli, disait Ozanam, est un des lieux les plus attachants de cette Rome dont on ne sait pas se détacher; au dehors, elle est pauvre et nue; à l'intérieur, elle est pleine de grâce et de beauté ; si l'on sort par le portail latéral , on a une longue échappée de vue sur le Forum , le Colysée et le désert de la campagne romaine. C'est bien l'image de cette vie prêchée par saint François, où tout est pauvreté au dehors, grâce au dedans , avec une sereine perspective de l'éternité. »

nisiïie. La robe seule de ce moine était éloquente ; elle proclamait que les pauvres du Christ étaient montés en triomphateurs au Capitole pour asseoir sur le trône de Jupiter Gapitolin Marie, la reine de la prière, de l'art et de la poésie.

L'Ara-Cœli possède le tombeau de la mère de Constantin , sainte Hélène ; la dernière chapelle à gauche offre des fresques délicieuses du Pinturicchio qu'on peut appeler le frère aine de Raphaël ; elles représentent divers traits de la vie de saint Bernardin de Sienne ^

Le tombeau remarquable du frère Matthieu d'Acquasparta, général de l'Ordre, mort cardinal en 1302, n'a aucune inscription, singularité, dit Valéry, qui n'avait pas échappé à l'ardente et minutieuse investigation du Dante sur les choses de l'Italie, lorsqu'il opposait la débonnaireté du frère Matthieu d'Acquasparta à la rigidité d'Uberlin de Casai, autre chef de l'Ordre de Saint- François :

Ma non sia da Casai ne d' Acquasparta Là onde Tegnon tali alla scrittura Ch' uno la fugge e V altro la coarta.

[Par ad. xii.)

Un dernier souvenir français terminera cette étude sur les Franciscains. Saint Louis de Toulouse , petit-neveu

* Cest dans cette chapelle qu est enterré Pietro délia Valle, célèbre an xvi« siècle ptr ses voyages en Orient. Ce voyageur romain^ que Gibbon appelle an acuie observer, et qui fut aussi un élégant écrivain^ repose ici à côté de sa femme chérie, Sitti-Maani Giicrida, jeune babylonienne qu'il avait convertie et épousée à Ra^ad. Elle fut la fidèle compagne de ses voyages et de ses combats en Perso contre les Turcs ; il eut le désespoir de la voir m(»urir entre ses bras près du golfe d'Ormus; il ramena son corps, à travers rOrient, comme une relique d'amour, et il l'enseveiit dans cotte é^ise où il lui fit faire de pompeuses funérailles.

du roi saint Louis et fils de Charles-Ie-Boiteiix , roi de Naples, embrassa à Rome , en 1297 , la règle de saint François, et renonça à ses droits à la couronne en faveur de son frère Robert. Le Pape le nomma évéque de Toulouse. Le 5 février, il se rendit d'Ara-Cœli à Saint- Pierre , pieds nus , revêtu du froc et de la corde : la population de la ville le suivit à la basilique où il devait prêcher. Saint Louis de Toulouse mourut en 1299, à Brignoles en Provence , à l'âge de vingt-trois ans.

Chaque année , à Noël , on dresse à TAra-Cœll un simulacre de rétable de Bethléem , et on expose durant Toctave le Santissimo Bambino , statuette de TEnfanl-Jésus, qu'un Frère-Mineur sculpta à Jérusalem du bois du jardin des Oliviers. Il est d'usage à Rome, pendant cette octave, de laisser prêcher des petits enfants devant Tiinage de Jésus : c'est la récompense de leur sagesse et de leur piété.

<c L'élise d'Ara-Cœli, disait Ozanam, est un des lieux les plus attachants de cette Rome dont on ne sait pas se détacher; au dehors, elle est pauvre et nue; à l'intérieur, elle est pleine de grâce et de beauté; si l'on sort par le portail latéral , on a une longue échappée de vue sur le Forum , le Colysée et le désert de la campagne romaine. C'est bien l'image de cette vie préchée par saint François, où tout est pauvreté au dehors, grâce au dedans , avec une sereine perspective de l'éternité. »

A EUGÈNE HARLÉ.

Mercredi 9 février.

// santo Natale, la Pascua ed il santissimo Carnecaley tel est le proverbe qui prouve quelle importance les Italiens attachent au très-saint carnaval. Les uns prétendent que ce mot vient de carn aval, manger de la viande ; les autres, de carne taie, adieux à la chair. Che peccato ! nous disent les Romains^ le carnaval est de trop bonne heure cette année, il se passera mal. En effet, il fut arrosé d'un véritable déluge le premier jour de son apparition. Un vieux poète castillan du treizième siècle, don Juan Lorenzo de Astorga, a fait de jolis vers sur ce petit mois de février, si court et si inconstant : a Don Février, dit-il^ se chauffait les doigts; tantôt le soleil luit, tantôt l'été et l'hiver se livrent bataille ; don Février vient les séparer, se plaignant de ce qu'il est le plus petit des mois. »

du roi saint Louis et fils de Charles-le-Boiteùx , roi de Naples, embrassa à Rome , en 1297 , la règle de saint François, et renonça à ses droits à la couronne en faveur de son frère Robert. Le Pape le nomma évêque de Toulouse. Le 5 février, il se rendit d'Âra-Cœli à Saint- Pierre, pieds nus , revêtu du froc et de la corde : la population de la ville le suivit à la basilique où il devait prêcher. Saint Louis de Toulouse mourut en 1299, à Brignoles en Provence , à Tâge de vingt-trois ans.

Chaque année, à Noël, on dresse à l'Ara-Cœli un simulacre de rétable de Bethléem , et on expose durant Toctave le Santissimo Bambino , statuette de TEnfant-Jésus, qu*un Frère-Mineur sculpta a Jérusalem du bois du jardin des Oliviers. Il est d'usage à Rome, pendant cette octave, de laisser prêcher des petits enfants devant Timage de Jésus : c'est la récompense de leur sagesse et de leur piété.

(( L'église d'Âra-Gœli, disait Ozanam, est un des lieux les plus attachants de cette Rome dont on ne sait pas se détacher; au dehors, elle est pauvre et nue; à l'intérieur, elle est pleine de grâce et de beauté ; si Ton sort par le portail latéral , on a une longue échappée de vue sur le Forum , le Colysée et le désert de la campagne romaine. C'est bien Pimage de cette vie préchée par saint François, où tout est pauvreté au dehors, grâce au dedans , avec une sereine perspective de l'éternité. »

fort devoir chaque matin, en face de son palais, une fenêtre sans vergogne étalant effrontément un de ces vases où Ton ne met pas ordinairement des fleurs : la dame eut beau s'en plaindre, rien n'y fit; enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'arme un jour d'un pistolet, et, d'une main sûre,

Fait Toler en éclats cette urne qui Tofifusque ; L'antiquaire en gémit^ c'était un vase étrusque *.

Le carnaval de Rome avait, naguère encore, une réputation méritée; la dernière révolution l'a gâté, comme beaucoup de choses plus sérieuses. En 1849, ce fut le carnaval de la démagogie; quel mardi-gras! mais le mercredi des cendres est venu. Le carnaval romain est encore le seul carnaval du monde. Rien de joli comme la longue rue du Corso garnie de gradins, les balcons tendus de draperies, et une foule serrée le long des trottoirs où on loue des chaises un prix fou — pour Rome; de longues files de voitures découvertes circulent de la place du Peuple au palais de Venise. Le carnaval à Rome, c'est un bombardement général ; les projectiles sont les confetti, bonbons en plâtre qu'on se lance à tours de bras, et qui, en s'écrasant sur les habits, couvrent les combattants d'un nuage de plâtre, au bruit des cris joyeux, des lazzis et d'un tumulte général. Les gens

^ Paulus soupait avec plusieurs convives ayant au doigt le portrait de Tibère sur une pierre précieuse. Je serais un sot^ dit Sénèque^ si je cherchais un détour pour dire qu'il prit un pot de chambre. Maro, un des plus actifs délateurs de ce temps, s^en aperçut^ et prit les convives à témoin que rimage de l'empereur avait été profanée ; il dressait déjà une dénonciation^ quand un esclave, qui avait tout suivi et avait dérobé à temps ranneau de Paulus, le montra à son propre doigt. (M. de Champagny, ies Césars.)

en voitures lienneDi à la main un masque en fil de fer qu'ils mettent dès qu'ils craignent une attaque; souvent ils sont surpris, et leur visage est sillonné de meurtrissures; mais il n'y a pas moyen de se fâcher.

De balcon à balcon, c'est une petite guerre amusante, mêlée de bavardages et d'éclats de rire. Nous avons fait un approvisionnement formidable de confetti; le balcon au-dessous du nôtre est celui du digne seigneur de Angelis qui l'a loué à de belles dames, auprès desquelles il s'est réservé une place. C'est là où je dirige mes projectiles : dès que Tune de ces dames allonge le cou pour regarder dans le Corso, pan ! elle reçoit une grêle de confetti qui la force à se retirer comme une colombe effarouchée dans son nid. Le seigneur de Angelis est furieux de ces attaques ; il s'avance et me lance des regards et des gestes désapprobateurs, pan ! il a du plâtre plein les yeux : cela lui apprendra à vouloir attenter aux libertés du carnaval.

Voici plusieurs de nos troupiers qui ont loué une calèche découverte et qui, ayant devant eux de larges paniers remplis de munitions, ouvrent un feu bien nourri sur la foule; ils n'y vont pas de main-morte, ils lancent les confetti à tours de bras. C'est plaisir de les voir s'en donner à cœur-joie, à bouche que veux-tu ; mais les Romains ne se laissent pas bombarder sans défense par les artilleurs français, ils ripostent vigoureusement : nos soldats perdent leurs shakos dans la bataille et finissent par être enfarinés comme des meuniers, de la tête aux pieds. Que diront demain leurs chefs en inspectant leurs uniformes détériorés? Mais, aussi, quel souvenir à rapporter dans leur village du carnaval de Rome!

liO DON CARNAVAL ET DONA CARÊME.

Il pleut aussi parfois des fleurs, des dragées et des petits morceaux de chocolat de la même dimension que les confetti. Parfois, de galants cavaliers présentent aux dames des balcons des bouquets placés sur la double pince d'un scaletto, qui s'allonge comme ces jouets d'enfants où des soldats, alignés sur des bandes de bois croisées, se meuvent en avant et en arrière.

Chaque jour de carnaval se termine par la course des barberiy chevaux libres qui courent seuls, et qui semblent doués de la passion de la gloire, comme les humains. Cela fait peur, disait M*"^ de Staël, comme si c'était de la pensée sous cette forme d^animal. Il faut ajouter:

Ow*> ^ur leui-s brunes croupes

Ou met rapidement de brûlantes étoupes Oui, pour les libres flancs de l'agile coursier. Sont comme un caTalier à l'éperon d'acier.

C'est charmant de les voir passer, comme des éclairs, de la place du Peuple à la place de Venise, laissant derrière eux une longue traînée d'étincelles sur le pavé. L*un d'eux tombe sous nos fenêtres et se œuronne de lui-même ; on le sifUe impitoyablement.

Au Tibre le maudit... honte du carnaval. Accidente, malheur à l'ignoble cheval !

Et bientôt le vainqueur au son de la musique. Paré de l>eaux plumets Ta par la ville antique^ Recevant les bouquets et les joyeux bonbons Que de tous les côtés font pleuvoir les balcons. Et saluant ainsi que le ferait un honmie: Voilà ce que jai vu lorsque j'étais à Rome.

AtTOM l»ESCMAlirS.

Un malheureux chien qui, avant la course des barber i, s'était fourvoyé seul dans le Corso, fut accueilli par de telles huées et de tels sifflets, qu'il parcourut toute cette longue rue, la queue entre les jambes, fou de terreur et de désespoir ; il a dû en devenir enragé.

11 y avait cette année peu de mascarades ; les pensionnaires de l'Académie de France ne s'étaient pas mêlés d'en faire. Les paysans et paysannes de la campagne de Rome avaient seuls de beaux costumes qu'ils portaient d'autant mieux que c'étaient leurs habits habituels.

Ce carnaval romain est charmant par sa gaieté innocente et spirituelle; on n'y trouve rien de la joie grossière de la populace de Paris et de Londres; aussi, nous remarquons à des fenêtres hautes quelques bons religieux qui s'amusent de ce spectacle comme des enfants.

II n'y a besoin d'aucun déploiement de force pour contenir la foule qui, ne songeant qu'à s'amuser, se précipite dans le Corso au premier coup de canon, et, au dernier, se disperse tranquillement.

Le mardi-gras, à la chute du jour, on enterre le carnaval à la lueur des moccoli : ce sont des petites bougies allumées qu'on tient à la main. C'est à qui éteindra le mccolo de son voisin : mouchoirs, chapeaux, bouquets, mfetti, tout s'emploie avec frénésie pour ce but; l'infortuné qui a sa bougie morte est 'montré au doigt, et on lui crie aux oreilles avec dérision : senza moccolo ! ^nza moccolo! la bella principessa è ammazzala! che ilsi- P^e abbate sia ammazzato! Mais, cette année, la pluie s'est chargée de mettre tout le monde d'accord en éteignant à la fois tous les moccoli.

Les Romains sont fiers de leur carnaval et fort jaloux

de ses libertés; ils en ont donné une preuve remarquable. En 1808, après l'entrée hostile des Français à Rome, le général Miollis avait ordonné que les divertissements du carnaval eussent lieu comme à l'ordinaire; Pie Vil, prisonnier au Quirinal, fit, pendant la nuit, afficher une notification où il engageait les Romains à s'abstenir de ces plaisirs bruyants pendant Taffliction de l'Église et la captivité de son Chef; le Saint-Père leur rappelait la conduite des fidèles de la primitive Eglise, que retracent les Actes : a Pierre était en prison ; l'Église adressait à Dieud'incessantes prières pour sa délivrance. »

Les Romains refusèrent de carnevaieggiare ; il fallut employer la force pour trouver des ouvriers et faire construire les gradins et tapisser les balcons. A l'ouverture du carnaval, portes, fenêtres, boutiques, tout se ferma; Rome fit la morte ; on ne vit circuler dans le Corso que des Français désappointés. Le lendemain, le peuple romain répétait qu'on ne faisait pas de lui comme on fait d'un ours de la foire, qu'on amorce et qu'on fait danser quand on veut avec un bâton.

Un vieux poëte espagnol du quatorzième siècle, l'archiprêtre de Hita, a laissé un joli poëme burlesque qu'il intitula : La gueire de don Carnaval et de dame Carême, Guerrade don Carnai y de dona Quaresma. Don Carnaval, à table, est assailli par dame Carême, avec son armée de poissons. Grande bataille ; alourdi par la bonne chère,* don Carnaval est vaincu et chassé; mais après quarante jours d'abstinence , sa digestion faite , il revient à la charge, et dona Carême, exténuée par le jeûne, est à son tour mise à la porte.

La veille de Pâques, nous aurons à Rome un curieux

spectacle dans les boutiques des charcutiers qui se réjouissent de la fin de Tabstinence : le soir, leurs boutiques, au coin des rues, seront illuminées ; des bandelettes en papier d*or et d^argent brilleront sur les jambons, et on verra de tous côtés des guirlandes de fleurs et de saucissons.

En attendant, nous allons \ivre de graisse et de chocolat pendant le carême; à Rome, on jpermet d'accommoder les légumes à la graisse, à cause de la rareté et de la cherté du beurre. Quant au chocolat, c'est tout une histoire iFernand Cortez avait trouvé des chocolaterias dans rempire de Montezuma ; les Espagnols prirent bien vite goût à cet aliment, qui portait déjà au Mexique le nom de chocolatte, mot du pays exprimant le bruit que fait le chocolat quand on le prépare : chocOy bruit, et latte, eau. Ce précieux aliment fut introduit en Italie par Antonio Carletti qui l'apporta d'Espagne où il l'avait connu à la cour d'Anne d'Autriche, fille de Philippe II. Le premier traité sur le chocolat a été fait par le cardinal Bracancio. Alors s'éleva une grande dispute théologique entre les casuistes espagnols et italiens, pour savoir si le chocolat rompait le jeûne; il fut décidé que, pris au lait, il le rompait en effet; mais qu'en le prenant à l'eau, on n'enfreignait pas le commandement, d'après le principe que le liquide ne rompt pas le jeûne, liquidum jejunium non frangit. Nous allons donc jeûner sans scrupule en prenant chaque matin un dé plein de chocolat à l'eau; nous ne nous mêlons pas d'être plus catholiques que les Romains, ni plus papistes que le Pape.

Page 1