‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 23 sur 82 · LES CENDRES A SAINTE PRAXÉDE · texte numérisé non relu

LES CENDRES A SAINTE PRAXÉDE

Dyck, que nous avons admiré ensemble à Anvers. Sur Fautel de la chapelle, le clerc, ayant tiré un rideau^mc fit voir une mosaïque où la Vierge est entourée des deux saintes sœurs Praxède et Pudentienne. Je viens de revoir leurs deux églises, ces hôtelleries des martjrs transformées en temples. Uéglise de Sainte-Pudentienne doit intéresser les Anglais catholiques ; c'est le titre cardinalice de Mgr Wiseman : c'est Vépome mystique du cardinal archevêque de Westminster. Saint Charles Borromée, cardinal à vingt-deux ans, prit le titre de Sainte- Praxède , la restaura à ses frais et y plaça la statue des deux filles du sénateur Pudens. Voici la chapelle dédiée à saint Charles; on y montre sa chaire pastorale, et, dans un cadre doré, la table de bois fendue et tailladée sur laquelle il donnait chaque jour à manger à douze pauvres. Saint Charles donna à son église ces quatre colonnes en porphyre qui soutiennent le baldaquin du maitre-autel. Ce que j'aime dans Sainte- Praxède, c'est tant de simplicité antique réunie à tant de magnificence. On monte au maltre-autel par un escalier à deux rampes composé de degrés eu rouge antique , sorte de marbre très-rare dont les carrières étaient situées entre le Nil et la mer Rouge. A part les deux Faunes qui sont au Capitole et au Vatican , et les deux colonnes que possède la famille Rospigliosi , ce sont les plus gros blocs de ce marbre que Ton connaisse au inonde. Napoléon I", le César Français, devenu maître de Rome, avait ordonné de faire transporter à Paris ces degrés pour servir de marches à son trône : Dieu n'a pas permis qu'on dépouillât le temple de sa vierge Praxède, pour orner les trônes de la terre.

A HENRT MÉRIMÉE.

Jeudi 10 février.

La Bible l'a dit avant Homère , les voyages forna l'esprit de l'homme : c'est le conseil que l'Ecclésiî donne au Sage *. Ulysse est le type des touristes antiqu aussi Homère lui donne-t-il l'épithète de 7ro>uTpo7roç , vous nous traduisiez un jour ainsi : Un homme qui se retourner. Il faut avouer cependant que les anci ne voyageaient guère, surtout sur mer, que poui commerce ou la piraterie, ce qui était parfois la m^ chose : « D'où venez-vous à travers les plaines humid dit Polyphème à Ulysse. Voyagez-vous pour le nég( ou comme écumeur de mer? »

Ulysse plante une rame sur la tombe d'Elpenor, compagnon d'aventures. Ingres, dans son. Apoth

* In terram alienigenarum gentium pertransiet, bona enim et . in hominibiis tcntabit. (C. xxxix, v. 5.)

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d'Homère , a peint aux pieds du poëte ses deux lilles immortelles : V Iliade, guerrière ayant près d'elle son épée, et V Odyssée j avec une rame à ses pieds, symbole des voyages d'Ulysse. Il y a longtemps , cher Mérimée, que je vous ai donné aussi pour devise héraldique une rame d'or dans une mer d'azur, à vous qui avez sillonné en tous sens le poétique bassin de la Méditerranée ; à vous, à qui nous adressions en Grèce ce sonnet mélancolique que vous avez lu tranquillement sous le portique du Parthénon, tandis que nous étions sous le coup de la révolution de 1848 :

Lorsque de Sunium montant le promontoire Tu contemples ce ciel que rien n'a pu ternir. Des volcans d'Occident vois-tu la vapeur noire? De nos cris jusqu'à toi l'écho peut-il venir?

Tandis que du passé tu reconstruis la gloire. Nous voyons le présent, nous craignons l'avenir, Nous souffrons et luttons, et refaisons Thistoire De ces peuples vieillis condamnés à finir.

Oh! reste en cette Grèce où la mort même est belle; Mais vers tes vieux amis si ton cœur te rappelle. Si tout, joie ou douleur, doit nous être pareil.

Hâte-toi ! car plus tard, voyageur solitaire. Tu trouverais, hélas ! sur notre triste terre Des ruines de plus et de moins ton soleil !

L'Italie est la sœur aînée de la Grèce, et vous voyez çie je n^oublie pas à Rome d'être le pauvre helléniste que vous savez *. L'autre jour, à Saint-Pierre, j'appli-

* Une académie èf^ proTince, très-honnête fille qui n'avait jamais fait parier d'elle, envoie un jour une députation à Louis XVHÏ. Le roi-lilté- II 9

quais an Pape le vers d'Homère : « 11 n'est pas bon qu'il y ait plusieurs chefs; qu'un seul soit souverain, et que ce soit celui à qui le fils de Saturne (le Christ) a remis le sceptre et le pouvoir :

Ovx àyaQov Tro^uxoipavir} sic Koipavotç Ioto).

(Iliade, II, v. 204.)

Les poëmes d'Homère , c'est la Bible des religions antiques. Vous vous rappelez les Prières louches, ridées, boiteuses, suppliantes, qui ont tant de peine à escalader l'Olympe homérique : eh bien ! le Christianisme a redressé leur marche et leur a donné des ailes pour monter au cieL

J'ai trouvé hier, dans une lettre d'Ernest, vos deux cartes de visite , sur lesquelles vous avez crayonné quelques mots en ma faveur auprès de vos anciens amis de Rome. Votre jeune vicaire de Saint-Louis-des-Français est retourné en France; j'ai été plus heureux à la villa Medici.l

En m'y rendant , à VAve-Maria , je me suis arrêté en route à la fontaine de Trevi, œuvre magnifique de Sixte- Quint, ce grand fontainier, que le satyrique Pasquin appelait S. Q. Fontifex Maximus. Cette fontaine est alimentée par VAcqua Vergine, la plus pure de Rome; elle doit son doux nom à une jeune fille qui découvrit cette source aux soldats d'Âgrippa mourant de soif. Cette eau vierge arrive à Rome sur un aqueduc construit par

râleur lui demande s'il y a dans son sein beaucoup d'hellénistes. — Des hellénistes, répond l'orateur de la députatlon, nous en avions bien quelques-uns, mais racadémie les a chassés honteusement; à peine il y a-til dans le département trois ou quatre misérables qai regrettent encore le prisonnier de f^ainie-Héiène.

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Agrippa ; elle coule ainsi depuis le 9 juin de Tan 735 de Rome , 29 ans avant Jésus-Christ. Rome est la cité des fontaines; c'est pour elle un luxe utile et artistique : sur les places publiques, à Tombre des villas, dans le cloître des monastères , dans le préau des hospices, partout leau jaillit, fraîche et pure. Le Tasse a chanté les fontaines de Rome. La Trevi est celle que je préfère; j'aime y rêver et y fumer, assis à gauche dans Tendroit où les rochers humides d'écume forment une sorte de grotte favorable aux Numa qui attendent leur Égérie. Savez-yous à quoi j'y rêvais? Je songeais qu'on ne pouvait appHquer à cette onde intarissable l'énigmatique inscription que vous vouliez donner à notre naïade intermittente du Nozet : Non semper. Quand Trevi s'arrêtepour cause de réparation, quand on n entend plus sa yoix mugissante, il se fait un grand silence dans Rome.

Buveur d'eau que je suis, j'apprécie tout le mérite de l'eau de Rome, légère, limpide et savoureuse. Je me rappelle avoir bu avec délices, dans Agro romano, à une petite fontaine isolée qui portait cette inscription : Si- TisHTis PROvroENTiA. Quc co latin est yif et concis!

La vue du Pincio était belle aujourd'hui .' le Tibre débordé étendait au soleil sies nappes jaunes à travers la campagne romaine ; tous les dômes de Rome étincelaient, et Saint-'Pierre, dans sa majesté solitaire, se détachait do reste de la ville comme une ile de marbre et d'or.

Me voici enfin devant la villa Mcdici, sous l'allée de chênes verts, en face du gros suisse de l'Académie de France :

Dont la barbe fleurit et dont le nez trognoune,

comme celui de la duègne de Ruy-Blas. Les jardius de la villa, taillés à la française, avec leur terrasse et la vue des pins de la villa Borghèse, forment une promenade délicieuse; j'y vois flâner nos artistes pensionnaires; quels heureux mortels ! Ils me montrent la façade de la villa, attribuée à Michel-Ange; cet édifice fut élevé par le cardinal Alexandre de Médicis, depuis, Léon XL Je parvins, après mille détours dans le palais, aux appartements de l'excellent M. Le Go, secrétaire de l'Académie, à qui vous m'aviez adressé, et qui me reçut avec une obligeance extrême. Je trouvai chez lui M, le-chevalier Jaubert, qui revenait d'Orient. M. Le Go nae dit qu'il était sous l'influence nerveuse du sirocco :

Quand' Eolo Scirocco fuor disciogliè.

(Dante, Purg, xxviii.)

Nous parlons beaucoup de vous et de votre art de voyager, qui consiste à rester au moins un an dans chaque contrée, pour la voir sous les aspects divers que lui donnent les saisons qui divisent Tannée, et qui semblent, dit saint Chrysostome, quatre sœurs qui ont partagé l'héritage paternel, et qui, satisfaites de leur partage, s'accordent à nous faire part de leurs dons tour à tour.

Nous causons surtout de la France. Dans vos lointains voyages, vous avez éprouvé mieux que moi le charme des souvenirs du pays. Dans les lettres que vous nous écriviez de Grèce et d'Orient, nous remarquions que vous nous parliez peu des lieux célèbres que vous parcouriez , tandis que vous vous étendiez avec complaisance sur Prunevaux et sur Paris, et sur nos déjeuners homériques de la rue Saint-Florentin, précédés de ces

bonnes matinées littéraires où, sous votre présidence, nous relisions dans leur langue Homère, Dante et Cervantes. Puissions-nous reprendre au retour notre Décaméron nivernais, au Nozet , fécond en vignes comme Pédase : n^^x^ov àfiTTs^ôeffo-ov.

Pendant la révolution de Rome, le palais Medici a été ravagé par les démagogues, comme la villa Borghèse et tant d^autres. Les modernes Vandales brisèrent jusqu^aux œuvres de nos pauvres artistes, qui perdirent ainsi plusieurs années de travail et de ces inspirations de jeunesse qu'on ne retrouve pas. Les républicains romains se vengeaient, disaient-ils, de l'enlèvement de leurs chefs-d'œuvre, opéré par les Français, en 1798; vengeance de barbares, qui ne se vengent qu'en détruisant, tandis que nous, au moins, avions donné la place d'honneur, au Louvre, aux chefs-d'œuvre de l'art italien. Connaissez-vous le beau sonnet de Monti sopra i monumnti dell'arte presi a Roma da i Francesi :

Questi che daUe vinte attiche arène

Suir agreste passar Lazio guerriero,

Famosi marmi^ e al ^inciter severo

Gli error portaro, e le y'ivXù d Atene; Or nuoTO a Roma ad involarli Tiene

Fatal nemico con possente impero ;

E lo mertammo, chè il ^alor primiero

Perse Italia incallita aile catene. Ma Gallia un giorno pentirassi : erede

Deir arti Greche straccierà la chioma,

Se inerte il brando allô scalpello cède ; Chè, oV è fasto e mollezza^ Wi alfin doma

Muor Libertade ; e dolorosa fede

Il cernere ne fan d'Atene e Roma.

L'Académie de France, à Rome, fondée parLouisXlV,

subsiste encore dans toute sa splendeur. On a attaqué à tort cette institution du grand Roi. Lltalie sera toujours la grande institutrice des artistes ; Rome est encore la capitale et le centre des arts. Tous nos grands peintres anciens et modernes, sauf Lesueur, sont venus y puiser des leçons et des inspirations; aucun n'a quitté sans regrets la Rome de Raphaël et de Michel-Ange*. Nier rifîfluence heureuse et nécessaire de Fltalie sur les artistes, c'est nier )a nécessité de l'étude des modèles et des traditions, c'est nier Tinstruction des lieux, des exemples et des monuments. Pour nous en tenir à la France et à notre siècle : Louis David, Gros, Ingres, Sigalon ^^ Hprace Vernet, David d'Angers, Pradier, les gloires de Part français contemporain , ont été des grands-prix et des pensionnaires de notre Académie à Rome. Dans cette France où tout a changé en un demi-siècle, où Larocbefoucauld répéterait aujourd'hui avec un plus légitime étonnement son mot célèbre ; Tour aerive sn Fraitgr, deux institutions ont résisté à toutes les révolutions, pour Phonneur et le profit des lettres et des arts : une création du cardinal de Richelieu et une création de Louis XiV : l'Académie française, à Paris, et l'Académie de France, à Rome,

^ Chateaubriand raconte qu'oM temps de $on ambassade^ le vieux Buguet^ doyen des peintres français, essaya trois fois de s*arracber à Rome; trois fois il alla jusqu'à Florence, mais là, toujours le cœur lui faillit, et il revint pour toujours dans la Ville adorée.

s Sigalon mort à Rome du choléra ; la mort lui arracha le pinceau des mains quand il finissait sa belle copie du Jugement dernier de Michel- Ange. Lacordaire se trouva à son chevet, et Taida à passer de cette Rome terrestre à la Rome éternelle dont le Christ est le Romain. Quella Roma^ onde Christo c Romauo.

(Dante, Pury, mkii.)

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