A ERNEST LAFOND
Les verrues de Rome! à ces mots tu vas t'écrier comme la Philaminte de Molière :
Ses titres ont toujours quelque chose de rare.
Mai8 lu aurais tort d'ajouter avec Armande :
A eent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare.
Ceci est tout simplement une boutade inspirée par un mot de Montaigne :
J'aime Tantique Home aux splendeurs disparues^ J'aime Rome chrétienne aux sévères beautés, Montai^e aimait Paris jusque dans ses verrues *,
* Je ne veuli pas oublier oecy, que je ne me mutine jamais haut contre
iii LES VERRUES DE ROME.
Et j'aime Rome aussi jusqu'en ses -vieilles rues, Jusque dans sa misère et ses calamités.
Je ne suis pas d'accord sur ce peint avec mes compagnons de voyage ; ils n'aiment point Rome ; moi je ne les en aime pas moins pour cela :
Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.
Quant à Marie , elle s'écrie comme la Sabine de Corneille :
Je suis Romaine hélas! puisqu'Horace est Romain.
Rome a deux espèces d'ennemis parmi les voyageurs qui la visitent. Elle a ses faux dévots qui feignent de ladmirer par mode et par une sorte d'hypocrisie poétique ; elle a ensuite le groupe de ses détracteurs qui la haïssent franchement et carrément, et qui varient sur tous les tons le thème de Camille :
Rome ! Tunique objet de mon ressentiment.
Les uns , c'est par un préjugé politique, religieux ou économique ; les autres , c'est par une antipathie naturelle. On adore ou on déteste Rome ; on ne peut l'aimer à- demi ; quand on la prend en guignon, c'est pour tout de bon. On peut réduire à cinq les vermes qu'on reprojhe si amèrement à la Ville-Éternelle.
I" VERRUE. — Rome n'est qu'une ruine , c'est une ville morte. — C'est Byron, je crois, qui le premier a pro-
la France, que je ne regarde Paris de bon œil... Je ne suis françois que par cette ville... elle a mon cœur dez mon enfance. . Je l'aime tendre* mentjusques à ses verrues ei à ses fasches, {Essais, 1. m, rh. 9.)
LES VERRIES DE ROME. i45
page cette idée; Cbild-Harold prétend avoir entendu les pâtres de la campagne romaine chanter sur un air mélancolique :
Roma, Roma, Roma, Non è più corne era prima.
Et Yoilà ce que continuent à répéter dans leurs roucoalements funèbres les poétereaux de Técole byro-
nienoe :
Les petits lords Byroo, les Chateaubriand nains Qui pour se lamenter passent les Apennins.
Je ne puis comprendre ces voyageurs et ces écrivains qtji s'obstinent à eihumer uniquement Rome païenne , Rome morte et enterrée, Rome momie, embaumée pour Téiemité dans les divins aromates du Christianisme; je hais ces larmoyeurs sentimentaux qui portent le deuil éternel de la Ville antique et tirent leur mouchoir devant chaque ruine, en s'écriant sur tous les tons : Rome D^est plus ce quVIle était autrefois ! Sans aucun doute , Messieurs, et mille fois tant mieux :
MoDtons au Vatican et rendons grâce à Dieu.
Oni, grâce à Dieu! Rome n'est plus la reine du paganisme, elle est la reine de FÉvangile. Si en disant que Rome est morte, tous parlez de la cité antique, nous sommes d'accord; mais pourquoi ces ruines attristeraient* dks des yeux chrétîeiis? Ce sont des débris du monde paien, sapé par nos ancêtres cachés dans les catacombes; ce sont les trophées de leur immortelle tîctoire. Vous n'avez, pour dénigrer Rome, pas d'autre u iO
raison que celle de Sylla pour abdiquer : Son mépris pour les Romains. Vous prétendez que c'est un peuple dégénéré, et moi, je vous répète qu'il faut encore en rendre grâce au ciel.
Les Romains modernes n'ont plus la férocité implacable de leurs ancêtres , ni les guerres d'extermination, ni les boucheries du cirque, ni les orgies des Lupercales et des Bacchanales, ni les mystères infâmes de la bonne déesse ; ils ne s'entregorgent plus sur la scène pour plaire à leurs souverains; ils n'engraissent plus d'esclaves pour leurs murènes; ils n'exposent plus la moitié de leurs enfants dans les marais du Vélabre; ils ne se débarrassent plus de leurs pauvres et de leurs infirmes en les mettant sur le Tibre dans de vieux vaisseaux troués prêts à couler bas. Il est vrai que les anciens savaient mieux que nous l'art de jouir. « Rien ne leur coûtait, s'écrie Ozanam, pour élever leurs colysée», leurs théâtres, leurs cirques ; ils savaient mieux l'art de jouir ; mais nous les écrasons par les monuments élevés à la douleur et à la faiblesse , par ces innombrables hôtels-Dieu bâtis en l'honneur de la souffrance et de la pauvreté. » Le peuple de Rome chrétienne peut dire depuis des siècles :
Je rends grâces au Ciel de n'être plus Romain, Ppur conserver encor quelque chose d'humain *.
La Rome des Papes n'a rien à envier à la Rome de^
^ Le» esprits chagrins ne remarquent qae les vices chei les peuples chrétiens, parce que les vertus y sont l'état ordinaire et seul autorisa ^ comme des enthousiastes ne remarquent chez les païens que les vertus ^ parce que U vice y était à l'état commun et permis par les lois. (I^^ Bonald, du Divorce.)
LES VERRUES DE ROBiE. 147
consuls et des Césars. Sachez donc faire la diOérence des deux Rome; laissez la ville antique dans son tombeau , et ne dites plus que la i^ille moderne est morte aussi :
Les gens que tous tuez se portent à merveille.
Bifitiex la main sur le cœur de Rome chrétienne, et sentez s^il bat ; il est plus commode de dire qu'elle est morte ou qu'elle va mourir; cela répond à tout, et comme le disait M. de Champagny , on suppose la mort faute de savoir expliquer la vie.
2* VERRUE. ^— Insalubrité de Rome. — D'abord, c'est plutôt la campagne qui est insalubre que la ville « et cela seulement pendant les fortes chaleurs; insalubrité qui n'est pas particulière aux environs de Rome , puisqu'elle s'étend depuis les Maremmes de Toscane jusqu'aux côtes de Baie et de Pestum. Cette insalubrité n'est pas moderne; Tite-Live en parle ainsi que Tacite ^ Du reste , l'Agro n'a pas plus de fièvres que nous n'en avons dans la Sologne et dans la Camargue. A Rome même , la mal' aria a été fort exagérée ; c'est l'avis de Valéry , qui y a séjourné : « Il a été remarqué , dit-il , que l'air de Rome était bon aux vieillards , ainsi que le prouve l'âge avancé d'un grand nombre de ceux qui l'ont respiré, soit qu'ils fussent nationaux ou étrangers. Les voyageurs prudents et aisés ne courent donc aucun
' Un grand nombre de soldats campèrent dans les lieux les plus malsains du Vatican^ ce qui occasionna une grande mortalité^ et comme le Tibre était proche, les Germains et les Gaulois^ qui ne pouy^iant supporter les chaleurs^ ruinèrent par un usage immodéré des e^uif. du fl^TO leur corps disposé aux maladies. (Tacite, Hist., H, xciii.)
risque à venir en toute saison à Rome, à s'y établir et à se reposer des années agitées de leur vie dans cette noble retraite. »
3* VERRUE. — Malpropreté de Rome. — Oh ! voici un des griefs les plus vivement articulés contre elle; c'est celui que lady Morgan a ridiculement exagéré en disant, dans sa rancune anglicane, que Rome était Vimmondezzaio de Tunivers. J'avoue que la propreté n'est pas la vertu favorite de Rome. Notre docteur romain a fait làdessus un singulier calcul; il prétend prouver qu'à Rome on ne prend pas plus d'un demi-bain par personne une fois par an. Les anciens Romains se baignaient plus souvent, sans doute, parce que les thermes étaient publics et gratuits; mais la propreté antique n'était pas plus grande que ta moderne, si on en juge par l'inscription trouvée dans les ruines des Sette sale , qui faisaient partie de la maison d'or de Néron ^ et dont le peuple traversait les portiques pour aller du Gœlius à l'Esquilin :
DVODEGIM DEOS ET DIÂNAM
ET JOVEM OPTIMVM MAXIMVM
HABEAT IRATOS
QVISQVIS HIC MINXERIT AVT CACARIT.
Néron fut ainsi forcé de mettre la propreté de son palais sous la protection menaçante de tous les dieux de l'Olympe \ Aujourd'hui Rome n'a plus que la sauvegarde de la police, qui ne s'en occupe pas assez , il faut l'avouer; mais il serait juste d'ajouter que Rome n'a
*■ -Suétone, le Dangeaii de son siècle, nous raconte ^aTement que Claude voulait qu*on fût tout à fait à Taise à sa table, et qu'on y eût ses coudées Arancbes : Meditaius est edtctum, quo veniam daret flatum ère-
rien en ce genre qu*on ne rencontre dans toutes les villes du Midi, depuis Lyon et Marseille jusqu'à Naples et à Constantinople. La Ville-Éternelle n'est pas la Jérusalem céleste avec ses pavés de diamant et ses habitants angéliques; elle a, comme toute autre ville, ses misères et ses imperfections. C'est une magnifique médaille antique un peu rouillée et ternie par le temps, et qai a son revers; elle fait les délices de Tantiquaire et de l'historien ; mais le bourgeois lui préférera toujours une belle pièce de cent sous toute neuve. Il faut en prendre son parti, et se dire que la fange même de Rome est historique et consacrée. D'ailleurs, quand on admire et quand on décrit une magnifique scène de la nature , faut-il se laisser distraire par un peu de boue qui est dans un coin, ou par les animaux immondes qui grouillent dans le marais voisin? Faites de même en voyant Rome, et vous vous en trouverez bien.
4* VERRUE. — Misère romaine, — 11 faut dire plutôt misère italienne, car Rome en a moins que Naples, par exemple, mais on n'y regarde pas de si près. L'ex-célèbre ermite de la Chaussée-d'Antin a comparé la moderne Rome à une femme enveloppée dans les lambeaux d'une riche étofie , et qui laisserait voir qu'elle n'a pas de chemise. C'est une boutade à laquelle on peut répondre par un conte arabe. Un sultan s'ennuyait à mort ; un derviche lui propose un remède souverain : c'est d'endosser, quelque sale qu'elle soit, la chemise d'un homme
jdtumque ventris in cœna emittendi, cum periclitatum qiiemdam prœ pudore ex continentiaj reperisset. Traduise qui voudra ce pÏEissage et Hiucriptioii de Néron,
Le latin dans les mots brave rhonnètcté^ Mais le lecteur français veut être respecté.
i30 LES VERRUES DE ROME.
heureux. Après bien des recherches, le sultan rencontre enfin un pauvre diable qui se déclare parfaitement content de son sort; le sultan ravi lui offre un royaume pour avoir sa chemise , mais le pauvre diable n'en avait pas.
Il est vraiment plaisant de voir ces excellents touristes qui prétendent prouver à Rome, la bourse sur la gorge, qu'elle devrait s^anglaiser pour améliorer sa position sociale, politique, et sans doute religieuse. Pour ne parler que du paupérisme, êtes- vous statisticien? voulezvous des chiffres? En voici : l'Angleterre a 1 indigent sur 6 habitants, Tltalie n'en a que 1 sur 25 ^ SMl sem-
1 « Les auteurs les plus expérimentés (notamment MM. de Lurieuet Romand^ des Colonies agricoles), se servent communément de la table ci-jointe^ dans laquelle on peut justement contester les chiffres qui représentent le nombre absolu des pauvres^ mais non les proportions relatives établies entre les diverses nations :
Echelle comparative des nations européennes classées par rapport au nombre des indigents.
( Angleterre,
indigent sur
6 habitants.
Protestants.
Pays-Bas,
Suisse,
Allemagne,
âo
Catholiques.
\ France, ) Autriche,
Protestants.
Danemarck^
Catholiques.
j Italie, } Portugal,
Protestants.
Suède,
Catholiques.
Espagne,
Protestants.
Prusse,
Mahomet ANS.
Turquie,
Grecs. . . .
Russie^
Si Ton remarque que les deux dernières contrées sont des pays de ser-^ vage; — quMl n'a disparu qu'en 1807 et 1811 en Prusse, pays d'ailleurs si nouveau, si complètement transformé depuis cinquante ans (V. le livre
LES VERRUES DE ROME. ir>l
ble au voyageur qu'il y a plus de pauvres en Italie, c'est que ce pays n'a pas encore adopté Texcellent moyen qoe lui offre l'Angleterre, qui, ne pouvant plus faire la charité à ses pauvres , leur fait la chasse , les traque et les enferme comme des prisonniers de guerre, selon Texpression d'un des plus remarquables écrivains anglais qui aient- traité ce douloureux sujet *. H y a des misères apparentes, comme il y a des prospérités apparentes ; et misère pour misère , quelle différence entre la misère hideuse qui n'a plus forme humaine que recèle Londres, et cette misère joyeuse et pittoresque de l'Italie ! Si jamais je deviens guetix, je vous réponds que je n'irai pas me faire enfermer outre-Manche; mais je m'en viendrai à Rome, où les pauvres sont encore considérés comme les membres souffrants de Jésus-Christ, où tout est fait pour eux , non-seulement les hospices et les couvents, mais aussi les palais, depuis celui du Pape et des cardinaux jusqu'à ceux des princes romains. Les pauvres du bon Dieu sont les enfants gâtés du gouvernement, peut-être trop souvent paternel, des Papes. Nous voyions un jour dans le Forum des ouvriers, drapés
(te M. Oieterici), et composé de populations catholiques et protestantes ; — qoe la Suède et le Danemarck sont peu peuplés^ eu égard à leur territoire, etc., etc<;'— en un mot, si l'on se borne à comparer les contrées comparables, ravantage àllionneur des contrées catholiques est énorme.» (M. Augustin Gochin. — Lettre sur l'état du paupénsme en Angleterre, insérée dans la 2« édition du livre de M. A. Nicolas : Du protestantisme et de toutes les hérésies dans leur rapport avec, le socialisme.)
> 0 Ainsi, dit-il, après une guerre continue de cent quarante ans, uoBs ayons enfin gagné une complète victoire et fait nos ennemis pri- Moniers de guerre; mais, comme à Tissue d'une guerre civile, nous trouvons que nous avons épuisé nos ressources, dépeuplé notre pays^, vicié )>«> mœurs, énervé son énergie, etc. » (M. Charles Vf e^ion, Remarks on the poor laws, cité par M. Gochin.)
i52 LES VERRUES DE ROME.
dans des manteaux déguenillés , qui travaillaient à leur aise comme des grands seigneurs; nous allions les traiter de fainéants, quand on nous apprit que c'étaient des pauvres, la plupart malades ou infirmes, qu'on faisait travailler par charité. Jusqu'à ce que l'Angleterre ait trouvé moyen de résoudre le redoutable problème du paupérisme qui la ronge, nous nous contenterons de la solution qu'en a donnée, depuis des siècles, la charité de l'Église romaine *.
5* VERRUE. — Rome est inférieure à Paris et à Londres. Il serait souverainement injuste d'oublier que Rome a été la première en toute chose, et que si aujourd'hui elle paraît moins grande , moins belle , moins utile, c'est parce que nos jeunes capitales Font imitée dans ses monuments, dans ses arts, dans ses institutions de charité ; mais c'est la mère qui a fait les filles, c'est la source qui a produit les ruisseaux*. Et puis, nos villes modernes ont beau faire, leurs maisons neuves ne vaudront jamais les vieilleries de Rome ; jamais elles ne pourront enlever à leur profit cette couronne de sou-
* La conclusion peut se réduire à cette formule en quelque sorte mathématique : Étant donné le même degré de paupérisme et les mêmes ressources pour le combattre, le Protestantisme produit un effet incomparablement moins grand que le Catholicisme^ et cette diffét^ence n'ett explicable que par l'infériorité des moyens moraux dont dispose le Protestantisme. Avec peu, le Catholicisme fait beaucoup ; avec beaucoup, le Protestantisme fait peu et pour ainsi dire rien. (M. A. Cochin.)
* C'est une des plus redoutables difficultés des apologistes modernes de la religion d'avoir à prouver à l'homme que le Christianisme^ qui, après dix-huit cents ans, est devenu comme sa seconde nature, n'est pas sa nature elle-même, et que tout ce que nous avons de grand, de beau et de bon, nous le devons à cette source divine plus qu'à nous-mêmes. (M. Cochin, loco citato.)
LES VERRUES DE ROME. i5;
Yenirs que les siècles ont posée sur le front de la Cité-
reine :
Ancor la gloria deir etema Roma Risplende sï che tutle l'altre oscuraî... (Leopardi.)
Si Rorae eût été en France, par exemple, il y a longtemps qu'elle ne serait plus Rome : combien de fois n*aurait-elle pas changé de modes et de gouvernements ! Heureusement elle est restée à sa place , et elle a gardé ses habitudes et ses négligences de grand seigneur du passé, senior Roma. Elle a de magnifiques inconvénients auxquels il faut savoir se résigner ^ Ceux qui Faimentne la voudraient pas autrement qu'elle n'est, et redoutent pour elle nos innovations modernes. On aime justement dans Rome ce contraste perpétuel de grandiose et de naïveté. Ainsi disait, je crois, M. Ampère,
^ Quelques personnes, dont l'esprit est ainsi fait qu'il se préoccupe Men Tite du côté trivial des grandes choses, se plaignent de ne pas trouver certains quartiers de la ville dans un état aussi brillant et aussi commode que leur imagination se Tétait figuré. C'est qu'en effet, embarras- «e, à quelques égards, de ses propres grandeurs, Rome doit sacrifier des convenances matérielles ù sa dignité morale. Elle ressemble à une Kine que ses devoirs forceraient de porter constamment les anciens dianuuits de la couronne, et qui n'aurait ni l'entière liberté de se mouvoir ions cette Ténérable parure^ ni la permission d'adopter à son gré un costume moins gênant et plus conforme au goût du jour. Presque tous Je» quartiers de Rome sont parsemés de vieux monuments que la religion, la charité^ la gloire lui ont légués : obligée de garder sur elle ces jofaui des siècles, elle ne saurait se prêter, avec la même facilité que tTintres capitales^ aux arrangements modernes pour le percement des nies et l'élargissement des voies publiques. L'archéologie a le pas, chez eUe, sur la géométrie rectiligne : Rome est plus dévote aux grands sou- Teoirs qu'aux grandes rues, quoiqu'elle en ait de fort belles. Pardonnez cette superstition à la ville des Césars et des Papes : c'est une faiblesse vraiment romaine. (Mgr Gerbet.)
les simplicités du vieux Corneille sont un passage à ses grandeurs qui repose et qui plaît. Mgr Gerbet trouve une ingénieuse concordance entre la marche de l'âme et celle du corps à travers les inégalités du sol de Rome. c( Â chaque détour du chemin , et quelquefois presque à chaque instant, on passe brusquement de la vue d'une ruine qui attriste, quand ce ne serait que comme ruine, à la visite d'un monument de piété et d'espérance. Pendant que les points de vue physiques varient continuel* lement, à mesure que le corps monte et descend ces collines , la subite variation des points de vue moraux donne à Tâme un mouvement du même genre. Remuée, cahotée par des impressions si contrastantes, qui l'a* baissent et relèvent, elle aussi ne fait, pour ainsi dire, que descendre et monter. » 11 y a des gens qui regrettent de ne pas retrouver ici les agréments de Londres ou de Paris ; si c'est cela qu'ils cherchent, ils n'auraient pas dû, en effet, quitter le Roulevard ou le Strand. Les esprits légers ou sceptiques, qui n'aiment ni l'étude, ni l'art , ni la religion, ne peuvent se plaire à Rome ; ses ruines les attristent sans les instruire; ses églises les ennuient sans les consoler : tout cela pour eux ,
C'est le sombre plaisir d'un cœur mélancolique.
On peut diviser en deux classes les voyageurs en Italie : il y a les touristes-lièvres qui, dans leur incurable frivolité, ne voyagent que pour arriver, ne voient que pour dire qu'ils ont vu ; il y a les touristes-bûches , qui se trouvent mal partout , et regrettent sans cesse leur coin du feu qu'ils auraient mieux fait de ne pas quitter. Les gens qui aiment avant tout leur cercle et un diner
au café de Paris , devraietit se contenter de faire le voyage d'Italie en fumant leur cigare sur le boulevard des Italiens, et en prenant des glaces chez Tortoni. Ils sont en quête de la nouvelle du jour; à Rome on s'occupe moins du présent, parce qu'on y jouit d'un passé saUirae; ils y chercheront le confortable et le joli, ils Df rencontreront que le beau. Us peuvent donc être sûrs que Rome leur attaquera les nerfs, et qu'ils s'y trouveront dépaysés autant que d autres, au contraire, s'y naturalisent facilement.
Du reste, mamelles personnes qui sont dignes de sentir Ronie ont besoin quelquefois de faire une sorte d'ap^ ftmti^age de cette ville extraordinaire. 11 faut qu*elles y accoutument peu à peu leurs yeux et leur pensée; l'admiration vient par degrés, progresse et ne s'arrête plus. On s'ennuie parfois à Rome le premier mois , rarement le second , jamais le troisième ; si on y reste plus longtemps, on est saisi de l'idée de s'y fixer. (Je parle de ceux que Stendhal appelle the happy few,) On finit par s'y enraciner comme le vieux Du Bellay :
J'ai voulu mille fois de ce lieu m'étrauger^
Mais je seois mes cheveux en feuilles se changer^
Mes bras, en longs rameaux, et mes pieds, en racine.
<t Rôtne, dit M. Ampère, a un charme malaisé à définir et qui n'appartient qu'à elle ; ceux qui éprouvent ce charme l'entendent à-demi mot; pour les autres, c'est une énigme. » Pour goûter Rome, il faut croire en elle, il faut sentir. « Oui, tu es un monde, ô Rome! s^écriait Goethe , mais sans le sentiment le monde ne
serait plus le monde, et Rome même ne serait plus Rome. »
Eine Welt zwar bist du, o Rom; doch ohne die Liebe
Ware die Welt nicht die Welt^ ware denn Rom auch nicht Rom.
11 faut dire de Rome comme du Christianisme : voyez quels sont ses amis et ses ennemis. Je ne parle pas des grands hommes qui sont nés dans son sein et dont l'amour serait suspect, mais seulement des étrangers qui sont devenus des amis de la Fî7/e, selon l'expression du grand Bélisaire '. Le poëte gaulois Rutilius^ dont nous avons cité ailleurs les vers adressés à la Ville (lettre xvii) , Dante, Pétrarque,Tasse, Michel- Ange, Raphaël, Poussin, Claude Lorrain, Montaigne, Goethe, Chateaubriand, Byron, Lamartine, voilà quelques-uns des poètes et des artistes qu'on peut appeler les amants de Rom^e. On aime à se trouver en si bonne compagnie ^. Quant aux ennemis
* Ce général ayant arrêté le pape Silvère par ordre de rimpératrice Théodora, bâtit plus tard, pour expier ce crime, la petite église située près de la fontaine Trévi, et il y fit graver cette inscription :
HANC VIR PATRICIVS VILISARIVS VRBIS AMICVS
OB CVLPiC: VENIAM CONDIDIT ECCLESIAM :
HANC IDCIRCO PEDEM SACRAM QVI PONIS IN iEDEM
VT MISERETVR EVM SiEPE PRECARE DEVM.
* Il est remarquable de voir des protestants s'attacber autant à Rome: Milton^ Gibbon, Byron, Gœlhe, madame de Staël. Uancien représentant de la Prusse et de la science allemande à Rome, M. de Bunsen, y a passé de longues années à édifier son vaste ouvrage: Die Stadt Rom, Presque tous les ambassadeurs à Rome, catholiques ou non, s'y sont attachés de cœur. Le chevalier d'Italinski, ministre de Russie, y vécut dans rétude jusqu'à 83 ans. L'empereur Alexandre disait un jour à Napoléon: Que je voudrais être mon ministre à Rome ! J'ai déjà raconté (lettre xxiii) les amours de Rome et d'un ambassadeur d'Espagne, le chevalier de Vargas. La Ville Éternelle a été aimée et est le tombeau du noble
de la Ville-Eternelle , ils tombent si vite dans Toubli, que ce n'est pas la peine de pécher leurs noms dans les eaux du Léthé. Répétons avec Lamartine, dans son hymne à la Ville-Éternelle :
De tes ennemis même enyiée et chérie,
De tout ce qui naît ^and ton ombre est la patrie '.
On s'attache à Rome comme à une personne qu'on aime quand même, avec ses qualités et ses défauts. Je rappelais en commençant que Montaigne aimait Paris jusque dans ses verrues; il aimait aussi Rome de cette manière , et je puis dire que comme lui j'en suis emhahouiné ^. On va se railler de notre enthousiasme ; peu importe ! ce n'est pas chez nous une affaire de mode et de vanité ; c'est un sentiment très-réel et nullement exagéré y du moins selon notre façon de sentir. Nous
comte de Spaur, ambassadeur de Bayière, qui favorisa le départ de Pie IX. Demandez enfin à M. de Reyneval^ notre ambassadeur actuel, si depuis Chateaubriand l'amour de Rome n*est pas une tradition au palais Colonna.
* Oo ne se sent nulle part aussi peu étranger que dans cette ville. Ce sentiment n'est pas exclusivement propre aux catholiques; ceux qui ne le sont pas en reçoivent à quelque degré les émanations. L'antique fraternité religieuse les y obsède de ses monuments et de ses souvenirs. S'ils ne comprennent pas encore la force divine de l'unité, ils sentent du moins à Rome Timpression d'un souffle qui pousse à Tunion. Cette impression peut avoir un singulier contre-coup que j'ai eu Toccasion d'obserTer dans quelques-unes des personnes dont je parle. Elles demandent i leur imagination un moyen de s'étourdir sur les mouvements secrets de leur cœur. Elles s'évertuent à se fâcher des petites choses qui les choquent, pour se défendre contre rascendant des grandes qui les touchent, et Rome a le privilège, peut-être unique, d'être une ville qu'on boude parce qu'on Taime. (Mgr Gerbet.)
* Et en suis si emhabouiné, que l'estat de cette vieille Rome m'intéresse et me passionne Des choses qui sont en quelques parties
gr&ndes et admirables, j'en admire les parties mesme communes. {Es-
«tû, l. m, ch. 9.)
aimons mieux aimer que haïr, admirer qu^envier et critiquer. L'enthousiasme nous fait du bien, Tadmiratioo est pour nous un besoin et un bonheur/. Que les voyageurs pessimistes s'acharnent à faire ici l'inventaire du mal et du laid , nous leur laissons ce triste plaisir; nous cherchons partout le bien et le beau , et nous le trouvons avec bonheur : nous <;royons avoir choisi la rneU* leure part^ et elle ne nous sera point ôtée.
Mais aussi quelle seccaturu, comme on dit à Rome, quand un seccatore ^ vient vous arracher à vos études et à vos admirations! J'ai eu le malheur de rencontrer a Rome un fâcheux de cette espèce; j'ai le regret d'ajouter que c'est un de nos chers compatriotes. C'est un industriel, un faiseur, un Anglomane qui a jeté son dévolu sur les États-Romains. 11 voudrait civiliser Rome à sa façon, la moderniser en l'inondant de gaz , de vapeur et de fumée , et en faire enfin une ville comme une autre; le beau résultat ! Tout cela m'a donné ce soir tant d'humeur, qu'il m'a fallu soulager ainsi ma bile poétique :
^ Il n'y a que deux classes d'hommes distincUis sur li^ teri^ : ceUe qui sent Tenthousiasme, et celle qui le méprise ; toutes les autres diflërences sont le travail de la société. (Madame de Staël, Corinne.)
C'est par Tadmiration que Thommc se console de ne p«« égaler ce qui le surpasse. Elle le porte à imiter ce que sans elle peut-être il iraurait su qu'envier. . . L'admiration est Tamour et le culte de tout ce qiaa Dieu a fait de plus beau, de meilleur et de plus grand. (Réponse de M. le comte Mole à Alfred de Vigny, récipiendaire à l'Académie Française,)
' Mot excellent qu'on traduit mal par fikheux; il vient du vei1[>e sie^ care, dessécher. Le secoatore est en effet un esprit desséchant qui de son souffle moqueur flétrit la fleur de vos rêveries^ et tarit en vous les sources de l'enthousiasme tout le temps qu'il reste avec vous.
LES VERRUES DE ROME. iK9