A M. GUSTAVE SERVOIS
Mardi 15 février.
Voilà déjà un mois et demi que nous sommes à Rome, et je vois avec chagrin quMl faudra un jour la quitter; notre temps estiimité, et encore, février n'a que vingthuit jours ! Jamais je ne l'ai plus regretté.
Il pleut à verse aujourd'hui, le ciel a ouvert tous ses réservoirs; tant mieux ! cela sera plus tôt fini. A Paris, cette eau là mettrait trois mois à tomber.
Ce matin ^ M. A. et moi sommes allés visiter l'immense collège Romain, fondé par Grégoire XIU et dirigé parles Jésuites; il porte ces mots gravés sur sa porte : Religion! ac bonis artibvs. En entrant dans sa vaste cour, entourée de deux rangs de portiques étages l'un sur l'autre, nous avons remarqué sur un placard relatant la distribution des prix la curieuse division des classes de ce collège : les classes de grammaire sont parti li
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tagées en deux camps : les Romains et les Carthaginois.
Annibal l'a prédît : eroyons-en ce grand homme ; Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.
Les classes d'humanités sont divisées en quatre sections, en souvenir de celles des jeux du grand cirque : la première s'appelle la blanche, la deuxième la rouge, la troisième la bleue, la quatrième la verte. Les écoliers de rhétorique forment quatre académies : la Tusculane et la Formiane luttent pour la prose ; le Bois Arcadien et le Bois Héliconien se disputent les palmes de la poésie.
C'est ainsi qu'on stimule l'émulation des jeunes Romains, en les parant des grands souvenirs du passé.
Cela me rappelle avoir trouvé dans les archives de mon grand-père des décrets de la première République française, où l'on ordonnait que dans les collèges le premier de sa classe s'appellerait Marat, le dernier, le Roi; dans les pensions de filles, la première s'appellerait Théroigne de Méricourt, la dernière, Mademoiselle !
Le collège Romain a d'admirables professeurs. Quels réservoirs de science accumulés là ! Le P. Perrone, recteur général, est l'auteur d'un beau livre : le Protestantisme et la Règle de foi; le P. Passaglia, écrivain et orateur éloquent, a fait des conférences fort suivies au Gesù; les PP. Patrizzi, Ballerini, ont composé des ouvrages remarquables en italien et en latin ; enfin, les PP. Crud et Taparelli rédigent avec talent la Civiltà cattolica.
M. A. a des lettres pour le P. Marchi : c'est un des jésuites les plus savants de Rome comme antiquaire et comme explorateur des catacombes. Nous le trouvons
LES MATINÉES DU P. MARCHl. iOS
dans son musée du collège Romain, entouré d'une douzaine de jeunes gens en soutane rouge, que nous prenons d'abord pour des cardinaux en herbe : ce sont les élèves du collège Germanique qui portent ce costume.
Le Père nous reçoit à merveille ; il nous montre tous ses trésors : d'abord, son médaillier, en nous rappelant que pecunia vient depecm, les troupeaux étant la grande richesse des peuples primitifs; il nous fait voir des masques romains et de petites caricatures antiques trèsdrôles; il croit qu elles servaient de jouets aux enfants : tel est un petit sauteur en bronze qui fait des culbutes comme Auriol. Remarquez ces petites pierres qu'on lançait avec la fronde; chacune porte le nom de la légion romaine qui s'en servait. Sur l'une d'elles, le Père nous fait lire ces mots : Emris et me celcts ! Il les explique ainsi très-ingénieusement : Caïus César assiégeait Pérouse; les assiégés mouraient de faim, mais ne voulaient pas se rendre; les Romains leur lançaient, avec leurs frondes, ces pains de pierre en leur criant avec une cruelle ironie : Voilà de quoi manger î Tu as faim, Pérouse, et tu me le caches !
Un petit soldat de bronze porte sur son dos une brouette chargée de son bagage et de son sac. Quand le chemin le
permettait, il poussait devant lui sa brouette, sinon, il la
mettait sur son dos: Pascal n'est donc pas l'inventeur de
cet ingénieux véhicule ?
Je remarque dans un coin une large épée à coquille : '
— Mon Père, à en juger par sa forme, ceci n'est pas une
épée romaine?
— Non, mon fils, c'est une épée française. Je l'examine : c'est une riche épée ciselée à Milan ; le