‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 34 sur 82 · FECIT ANN. V ET MESES VII · texte numérisé non relu

FECIT ANN. V ET MESES VII

« A Valentine , épouse bien méritante , son époux a fait cette tombe. Elle vécut dix-sept ans sept mois , et avec son mari cinq ans et sept mois. »

— c( Maintenant, me dit le Carme, quand j'eus noté ces inscriptions, descendons per la gran bocca di scda; prenez garde de tomber, l'escalier n'a pas de rampe et ses degrés s'éboulent sous nos pieds; nous sommes ici sous la villa Pamfili. »

Nous étions à fond de cale ; trois étages de tombeaux pesaient de tout leur poids sur nos tètes et sur nos pensées; une triple profondeur de ténèbres nous environnait. Mgr Gerbet l'a dit : a Quiconque ne sait pas sentir le contraste qui existe, dans les catacombes, entre leurs ténèbres physiques et leurs clartés spirituelles, entre l'aspect lugubre de ce réduit et la splendeur morale de ce sanctuaire, ignore une des impressions les plus solennelles que puisse produire l'apparition de Dieu dans les monuments des hommes. Je conçois que l'on ait dit :

Et ni Tastre des nuits, ni les célestes sphères,

Lettres de feu.

Ne m'avaient mieux fait lire en profonds caractères

Le nom de Dieu. »

LMnimense labyrinthe devient peu à peu un réseau inextricable ; les galeries sont de plus en plus étroites et basses; bientôt il nous faut marcher la tête nue et courbée, et parfois ramper sur les genoux et sur les mains. Convien andarsi moUo chino , disait gravement mon guide , que rien n'arrêtait et qui rampait avec l'agilité d'un serpent. Pour moi , j'étais très- fatigué de cette marche tortueuse; l'air épais et lourd me suffoquait, ainsi que la fumée de la torche; tout à coup je me laisse tomber sur le sol ; la tête me tourne ; il me semble que je réalise ce cauchemar qui m'a souvent tourmenté dans mon enfance; c'est la sensation horrible d'être engagé entre les deux parois d'un puits qui se resserrent à vous étouffer.

Le bon Carme est fort embarrassé de moi ; il ne peut me porter dans ce couloir étroit; à peine pouvait-il s'y traîner. <i De l'air, de l'air, lui disais-je. — Hélas , signor, il n'y a pas là de fenêtres. • — Un peu d'eau , il doit y avoir là des sources. — Il y en a une fort belle, dont les chrétiens se servaient pour se désaltérer et se baptiser; elle n'est pas loin d'ici; essayez de Tatteindre; » Ranimé par cet espoir, je me traîne en lui donnant la main; déjà mon imagination croyait entendre bruire cette source souterraine, filtrant à travers les tombeaux, et dont l'eau, après avoir baptisé tant de chrétiens, s'est mêlée à leur sang et au vin du samt sacrifice 1 Oh ! qu'une source est riante, au soleil, gazouil-

228 CATACOMBES DE SAINTCALÉPODE.

lant parmi les prés et les bois! raais qu'elle doit être l^elle aux catacorabes, semblant jaillir des cieux sur le front des catéchumènes ! Préservée de tout usage pro^ fane , elle coule toujours pure comme la grâce dont elle est Femblème ; elle coule inutile depuis des siècles, mais aujourd'hui quel service elle va rendre à un fils obscur des premiers chrétiens ! Ainsi je pensais; tout à coup mon guide s'arrête : le sentier est obstrué par de récents éboulements; impossible d'aller plus loin et d'arriver à la source. J'eus un moment de désespoir; mais, d'après le conseil du Carme , je fis comme les voyageurs dans les déserts de l'Orient; j'appliquai ma bouche et mon front sur le sable humide dont la fraîcheur me fit d» bien ; je pus continuer ma route jusqu'au bout , c'est-àdire jusqu'à un cubiculum ou salle sépulcrale assez grande et élevée pour me donner de l'air et de l'espace. J'y respirai librement, et mon malaise se dissipa. C'était une petite chapelle catacombale avec une abside , et un tombeau de martyr qui servait d'autel. 11 y a deux entrées : l'une servait aux hommes et l'autre aux femmes. Le Carme m'apprend que nous sommes ici sous la porte Saint-Pancrace. Il me fait remonter un étage, et me mène enfin à l'endroit le plus intéressant de ces catacombes : c'est la chambre sépulcrale de saint Félix et de sa femme Blanda, martyrisés avec le consul Palmatius, le sénateur Julius, Simpliciuset toute leur famille ^ Je me couchai sur le tombeau du saint martyr , et je m'y

* Fosscro ancor sepelitiS. Palmatio console, con sua moglie et figliuoli, e quaranta due altri di casa sua, e S. SimpUciocon sua moglie, e seUanta Otto délia famiglia sua, S. Felice e sua moglie S. Blanda, tutti battezzati del medesimo S. Calixto papa, e per ordine dell' istesso Alessandro SeTcro ftitti morire. (Bosio, l II, c. 10.)

reposai de mon voyage , comme il s'y était reposé luimême de la course de la vie. Ce sépulcre est ouvert et vide; les reliques de saint Félix sont sous* l'autel de réglîse de Saint-Pancrace. Son tombeau est plus vaste et plus grand que les autres et servait d*autel. La crypte qui le renferme n'a qu^une issue, et a une forme absidiale. A la lueur des torches j'en fais un dessin, et je crayonne mes notes. Quand j'eus flni, le Carme, élevant sa lampe, me dit : « Voyez, cette chapelle souterraine a une voûle peu élevée , mais bien formée , comme celles de nos églises modernes ; au centre de la voûte , observez cette antique peinture : c'est la figure d'un enfant ou d'un petit ange ; c'est, dit-on , l'ange de paix , Vangioletto délia pace. »

Cette image me surprit par sa fraîcheur et sa conservation; rien de plus gracieux et de plus consolant, au fond de ces souterrains funèbres, que cette tête jeune et rayonnante ; elle me fit penser à ma petite fille et aux auges du ciel. Bosio assure qu'il n'a pas trouvé de peintures dans ces cimetières; il faut que ce Chrigtophe Colomb des catacombes n'ait pas poussé jusqu'ici sa navigation souterraine. Mgr Gerbet,qui a vu comme moi cette image, en parle ainsi : « Cette gracieuse figure, la seule que j'aie aperçue en parcourant ces lieux, fait un heureux efiet dans ces catacombes, qui ont été, pour la vie éternelle , le berceau d'un jeune martyr de quatorze ans. »

Autour de cette tête charmante, on remarque des symboles , à demi effacés, peints sur les murs; voici la colombe , l'étemelle messagère de l'espérance , depuis l'histoire de Noé jusqu'à la fable antique de Pandore ; voici le poisson, le dauphin, emblème du Christ et des

chrétiens. Tout est là : l'espérance céleste, Tange gardien qui montre la porte du ciel, et le Christ qui nous Touvre. Le Carme Ine fait remarquer que d*indignes visiteurs ont osé écrire ici leurs noms fragiles sur ces parois immortelles :

Vain outrage d'une heure.

Que fait tout ce qui passe à tout ce qui demeure.

(V. Hugo.)

D'autres , des Anglais, prétend-il , se sont amusés , triste plaisir des enfants du spleen , à noircir de fumée avec leurs torches ces peintures vénérables, ostnt Inglesi I s'écriait le bon moine dans son indignation. « Et pour* tant , comme dit Mgr Gerbet, Tenfant le plus dissipé se recueille lorsqu'on le mène prier sur les tombeaux de sa famille; les catacombes sont, pour la famille des chrétiens, le caveau des ancêtres, visiblement situé, non pas simplement sur les limites des deux mondes , mais aux portes mêmes du ciçl. Toute pensée y devient presque forcément ou un grand souvenir, ou une grande espérance. » Les catacombes de Sainte-Agnès, si riches en antiques peintures , ayant subi de semblables dégradations , on a été forcé d'en interdire Tentrée sans permission spéciale. Stupides et sacrilèges profanations !

Nous remontons enfin les éiages supérieurs, et, malgré l'intérêt sacré que m'inspiraient ces lieux , j'étais encore si oppressé par cet air lourd et épais, que je revis avec joie la lueur vague qui m'annonçait le jour et la vie. a Pourtant, me disait le Carme, ces lieux saints n'exhalent pas d'odeur de mort ; ils sont purs et sacrés comme ceux qu'ils renfermaient. » Nous gravissons les derniers degrés, et nous nous retrouvons dans l'église de Saint-

Pancrace, après avoir fait retomber le couvercle de fer qui scelle rentrée de ce royaume ténébreux. Je remercie le bon Carme, et je reprends, sous les rayons d'un doux soleil, le chemin de la porte Saint-Pancrace , marchant à petits pas , et m'asseyant de temps en temps pour savourer en paix la vie et la lumière. Je me trouvai avoir fait ces vers en arrivant à Rome :

Par cette belle matinée Où, dans la lumière nageant.

De pics de neige enTironnôe Rome a sa couronne d'argent ;

Tandis^ ma petite Térèse, Qu'on t'emporte Toir au Pincio Les pins de la villa Borghèse, Et Saint-Pierre et le mont Mario;

Tandis, qu'au bras de ta nourrice.

Jeune plante heureuse au soleil^ Tu cueilles sous ce ciel propice Des roses pour ton teint yermeil;

Ton père^ au fond du Janicule, A la lumière des yiyants Préfère l'afifreux crépuscule D'une torche aux reflets mouvants.

Il s'enfonce dans les ténèbres, Il se perd dans les corridors De ces labyrinthes funèbres, Pour palper la cendre des morts.

Un jour, tu comprendras, j'espère, La sainte Rome des martyrs, Tu la vois sans la voir, ton père Te refera des souvenirs.

Enfoui dans les catacombes Sous la yilla des Pamfili, Dans ]e silence de ces tombes Vivant j'étais enseveli,

Lorsque, dans une de ces salles De la souterraine cité.

Parmi les pierres sépulcrales.

Dans cette vague obscurité.

J'aperçus à la voûte peinte Une douce image d'enfant, Qui rayonnait dans cette enceinte Comme un symbole consolant.

Ma Térèse, cette peinture Me fit soudain penser à toi :

Qu'adorable est cette figure Dans ce berceau de notre foi !

Que cet emblème d'innocence.

Va bien avec ces saints tombeaux Où les chrétiens prirent naissance, Ces vieux chrétiens toujours nouveaux !

Que les esprits superbes tremblent, Imitons les petits eufSeuats ; Car c'est pour ceux qui leur ressemblent Que s'ouvrent les Cieux triomphants !

L'en&nt, c'est une souvenance De l'ancien Paradis perdu ; L'en&nt, c'est encor l'espérance Qu'un jour il nous sera rendu.

Mais si toujours l'âme de l'homme Aime espérer près des berceaux, Dans ces catacombes de Rome Comment douter sur ces tombeaux?

Que ton nom soit béni, fossoyeur courageux, Toi qui, creusant la terre, as su trouTer les deui. L'abbé A. Cordibb, Ldtret à Edouard.

La garde des catacombes est confiée au cardinal-vicaire , qui a sous ses ordres un conservateur général : c'est aujourd'hui le Père Marchi. Je vais le voir pour le sommer d'accomplir la promesse qu'il nous a faite de nous conduire aux catacombes de Sainte-Agnès, et j'obtiens un rendez-vous, à cet effet, pour dimanche prochain. Je raconte au savant Jésuite mes aventures dans le cimetière de Saint- Calépode, et je réclame de lui quelques explications sur son bel ouvrage , que j'étudie avec bonheur. 11 n'en a publié que le premier volume , un in-quarto de deux cent soixante-douze pages , avec cartes , plans et dessins ; il y traite de l'architecture de Rome souterraine, et s'occupe des peintures catacombales dans le second volume , qui est tout prêt , mais qu'il ne veut pas faire paraître avant la publication de

M. Louis Perret, qui s'exécute aux frais du gouvernement français. Le Père Marchi craint , pour l'honneur de Rome souterraine , que les dessins recueillis par M. Perret ne soient inexacts , et que le texte qui les accompagne ne soit insuffisant.

« Ecco, me dit le Père, voilà de bonnes et fidèles peintures de nos cimetières sacrés; elles ont été reproduites sous mes yeux et fout l'ornement de mon studio. » Ce sont de grandes aquarelles; j'y remarque le sujet de l'Adoration des Mages , répété dans quatre catacombes différentes. Dans ces tableaux primitifs, les rois d'Orient sont d'abord deux , puis trois , puis quatre. On les voit plus loin devant Hérode, qui a une curieuse figure, pleine d'inquiétude et de soupçon ; entre lui et les Mages, apparaît l'étoile miraculeuse.

Le Père Marchi me raconte qu'il est originaire de Venise; mais il y a si longtemps qu'il est à Rome, qu'il se croit et se dit Romain. Il n'a jamais quitté la Ville, sauf pendant la dernière révolution qui chassa les Jésuites. Loin de Rome, il avait le mal du pays, et il y est revenu vivre et mourir, s'il plaît à Dieu. Il n'a jamais trouvé le temps de visiter l'Italie , et n'a même pas vu Naples ; il rie veut connaître , n'aimer et n'étudier que Rome, et Rome souterraine ; ce n'est pas trop de toute une vie consacrée à cette étude sans limites. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il n'avait pas d'abord la moindre vocation pour ce genre de travaux ; il eut à vaincre une répugnance naturelle, vincendo una mia naturale ripugnanza, pour s'ensevelir ainsi de longues années dans les catacombes. Maintenant il y passe sa vie avec bonheur; il aime et connaît son empire ténébreux «

comme un père de famille, sa maison , comme un roi, ses États.

Les catacombes , longtemps négligées, furent comme redécouvertes au seizième siècle par la piété de saint Philippe de Néri et de saint Charles Borromée, et par le génie investigateur d^Ântonio Bosio, savant maltais, agent de Tordre de Malte à Rome, qui a mérité le surnom de Christophe Colomb des Catacombes. Ses immenses travaux furent mis en ordre et publiés en 1632 par le Père Severano , puis traduits en latin par le Père Aringhi. Depuis Bosio , Boldetti , Marangoni , Bottari, Muratori, Lupi , Foggini , Bianchini, Fabretti, Benoit XIV, Buonarotti , Mamachi , Visconti , etc. , ont creusé ces mines sacrées où sont enfouis tant de trésors : Queste gemme, dit Boldetti, fossero a guisa deW oro, sepellite sotto il terreno. Six écrivains français se sont occupés successivement des catacombes; ce sont nos deux savants Bénédictins Mabillon et Montfaucon, et après eux Seroux d'Agincourt, Raoul Rochette, Mgr Gaume et Mgr Gerbet.

Le Père Marchi , par ses travaux , se place directement à la suite de ces trois grands navigateurs, quMl appelle ses maîtres : Bosio , Boldetti , Marangoni * . Sa gloire , c'est d'avoir prouvé victorieusement que les catacombes sont l'œuvre exclusive des premiers chrétiens ; nous parlerons plus loin de cette découverte, que ses^ devanciers lui eussent enviée. Marchi «st aujourd'hui le patriarche de Rome souterraine. A l'aide des monuments

^ I tre scriUoriche a me sono stati e sono maestri scrivevano délia Roma sotterranea con quella calma di spirito, con ciii descritto avrebbero la propria casa. (Marchi, p. 6.)

236 DIOGÊNE LE FOSSOYEUR.

fossiles qu'il y a trouvés , il a reconstruit tout le Christianisme primitif. Je l'appellerais volontiers le Cuvier des catacombes. Il léguera un jour sa science et son cerino à son digne élève, le cavalier G. B. de Rossi, qui a marché sur les traces du maître , et a fait pour son compte de nouvelles découvertes dans les sentiers déblayés des catacombes, dans ce champ inépuisable qui, après avoir été labouré en tous sens par la science et la piété, rend encore aujourd'hui de si précieuses moissons. Le cavalier de Rossi va publier la collection raisonnée des inscriptions de Rome chrétienne pendant les cinq premiers siècles.

Jamais , et c'est un signe remarquable et consolant , jamais on ne s'est tant occupé de Rome souterraine qu'en ces derniers temps ; la Papauté y pousse de tous ses vœux et de tous ses encouragements ; elle ne craint pas de faire voir ses origines et de mettre au jour ses racines arrosées par le sang des martyrs. Malgré son grand âge, Grégoire XVI a voulu , peu de temps avant sa mort, se faire descendre dans les profondeurs des catacombes. Pie IX a soutenu et encouragé le zèle des archéologues chrétiens; il a fait acheter, sur sa liste civile, des terrains où des fouilles heureuses ont été pratiquées ; plusieurs fois il a honoré de ses visites ces sanctuaires vénérés qui gardent l'empreinte de la foi, du culte et de la discipline de l'Eglise primitive.

c( L'histoire, disait le Père Marchi, jette des rayons de lumière sur ces monuments; mais que de clartés aussi ces monuments font rejaillir sur l'histoire : La storia gitta molti raggi di luce su i monumenti; moUi raggi ne riverberanno / monumenti sopra la storia, »

DIOGÉNK LE FOSSOYEUR. 257

Mais, pour être éclairé de ces rayons, il faut s'enterrer dans les ténèbres des catacombes; il faut devenir cette racetaupinière et ennemie du jour y comme on appelait les premiers chrétiens, IcUebrosa et lucifugax natio, dit Minutius Félix. Marchi se moque finement de ceux qui veulent étudier la Rome souterraine devant leur bureau , dans les mollesses du cabinet : A tavolino tra le morbidezze del proprio gabinetto. 11 lui a fallu des années, un courage persévérant , et une santé vigoureuse pour accomplir ces immenses études au milieu de dangers de toute espèce. Que de fois, sous la pluie ou le soleil, il est arrivé à pied aux portes des cavernes sacrées, pour y pénétrer encore tout couvert de sueur ou de Teau du ciel, ce qui lui a occasionné plus d'une maladie *. Il est intéressant de l'entendre raconter ses courses aventureuses , ses voyages de découverte , ses navigations souterraines à travers l'océan des catacombes, avec ses deux fidèles compagnons, l'ingénieur Thémistocle Marucchi, et l'architecte Francesco Fontana, qui a dessiné et gravé les nombreuses planches de son ouvrage. En 1841, le cardinal Lambruschini mit à sa disposition six des plus anciens élèves de l'école d'artillerie pontificale pour lui dresser le plan du cimetière de Sainte-Agnès. Savez-vous comment cheminait souvent notre savarîl

^ Piove o arde il sole, e convieii antlare al cimiterio... e non una Yolta mi è accaduto di prendermi ora un' imbeccatura o'ra una doglia dall' entrare bagnato d^acqua o di sudore nella fredda ed umida temperatura de' cimeterj. (P. 234.)

Persona privatissima, com' io sono^ non ho la virlù, non le facoltà^ non il tempo necessario... Un^ assistenza sempre presento di sei interi mesi, e di fotiche et di dispendj pienissima, costano a me i soli disegni délie quatro prime tavole di questi monumenti. (P. 84.)

voyageur à travers les décombres et les voies obstruées des catacombes ? « Nos coudes et nos genoux, dit-il, nous servaient de pieds et de jambes : 1 gomiti e le ginocchia ciaveanfattolufftzio de* piedi e délie gambe, » Un jour, après de longues fatigues dans le cimetière de Sainte- Agnès, il eut le bonheur de trouver une belle pierre sépulcrale qu'il estime n'être pas postérieure au commencement du troisième siècle. Le cardinal Lambruscbini lui permit de la placer dans le musée du Collège Romain. Une ancre et une colombe avec le rameau d'olivier sont gravées sous l'inscription, qui est en grec, et que Marchi traduit ainsi : « L'innocent petit enfant Dionisios (Denis) repose ici dans la compagnie des saints. Souvenez-vous aussi, dans vos saintes prières^ de nous, graveur et écrivain. ))

A l'occasion de cette inscription , Marchi , dans une page touchante de son livre , se rappelle que sa bonne mère lui avait enseigné à s'élever à Dieu par l'entremise des saints et surtout des martyrs. « Aussi, ajoute-t-il, je me suis mis de cœur sous la protection de sainte Agnès et de tous les martyrs qui ont reposé et qui reposent encore dans cet auguste cimetière, quand j'en fis l'objet de mes principales études; j'étais sûr que ces saints protecteurs m'obtiendraient de Dieu la persévérance et la sécurité nécessaire pour arriver au but de mes travaux, sans qu'aucun accident malheureux vienne décourager ni moi , ni les miens , ni ceux qui , après nous , sont venus méditer dans ces lieux. J ai puisé une nouvelle force dans l'enseignement que nous donne cette pierre sépulcrale; son inscription nous apprend qu'un graveur d'emblèmes chrétiens et un graveur d'é-

DIOGÉNE LE FOSSOYEUR. 239

pilaphes , tous deux consacrés peut-être au service des martyrs et des fidèles de ce cimetière, s'adressent aux saints et les conjurent de se rappeler toujours d'eux dans leurs saintes oraisons. Il était bien juste qu'un aTertissement aussi antique et aussi solennel m'excitât à redoubler mes vœux pour mieux me concilier la douce protection de ces saints intercesseurs. C'est ce que j'ai fait, et je serais un ingrat, si je n'attribuais pas à la vertu de leur intervention, outre d'autres faveurs, la santé inaltérable que Dieu voulut bien conserver à moi et aux miens à travers tant de travaux et tant de dangers ^» Le Père Marchi remarque ailleurs que tous les voyageurs qu'il mène aux catacombes regrettent de ne plus les voir dans leur intégrité primitive. Cette bonne forlune est arrivée quelquefois au savant Jésuite, entr'autres en 1839, dans une portion inexplorée du cimetière de

* n faut lire ce morceau charmant dans Toriginal : « Uscivo io appena dalla infanzia, quando la mia buona madré m' insegnava di farmi scala a . Dio, il patroctnio interponendo e la mediazioiie de' santi e pio de* santi raartiri. L'effetto sperimentato présente in moite mie occorren/e miavea cresciuto neir animo e il conforto e la fiducia di si cara divozione. Quindi erami si io di cuore messo sotto la tutela di S. Agnese e de' martiri tutti che riposarono e riposano in questo auguste cimitero, quaudo aveva intrapreso di fare in esso i principali miei studj ; e tenavami certo cbe mi avrebbero da Dio ottenuto costanza e sicurezza, talchè il lavoro arrivasse im giorno al suo termine^ seuza che i mali incontri venissero mai a sconfortare ne me, ne i miei, ne qaelli che dietro a noi sarebbero venuli quivi entro a meditare. Ma vie mcgiio mi rinfr&ncai air ammaestrainento che davami questra pietra. Due intagliatori, l'uno di simboli, Tal* tro di christiani epitafj, consacratisi forse al servizio de' martiri e dei defunti in queste ôscure spelonche, si rivolgono ai santi perché gli abbiano ogiiora presenti nelle santé loro orazioni. Un avviso cosi antico e solenne era ben giusto che mi muovesse a raddoppiare i voti per meglio conciliarmi la protezione amorevole de' miei avvocati. E si che il feci ; e sarei un ingrate, se da altri e non daUa virlù del loro patrocinio riconoscessi, oltre i molti favori, la sanità raantenuta da Dio inaltérabile a'' miei ed a me fra i tanti travagli e perïcoli. (P. 105.)

Sainie-Cyriaque, près de Saint-Laurent-hors-des*Murs. Là, il a rencontré tons les loculi entièrement intacts, et en a fait graver un dessin très-curieux «.

Les catacombes sont le chef-d'œuvre de la foi , de la patience, du génie et de la charité de nos pères. Marchi pense que l'idée de ce refuge au fond des entrailles de la terre fut peut-être suggérée par les Juifs convertis au Christianisme et qui étaient en grand nombre à Rome. La Bible parle des grottes funéraires d'Hébron et de Mambré. C'était un usage eu Israël, parmi les prophètes persécutés, de se cacher dans les cavernes du mont Oreb (le mont du Corbeau). Saint Paul le rappelle dans son Épitre aux Hébreux : « Ces persécutés, dont le monde n'était pas digne , erraient dans les déserts et dans les montagnes, et se cachaient au fond des grottes et des cavernes souterraines. » Les chrétiens adoptèrent cette tradition patriarcale, qui, comme tant d'autres, rattachaient l'Évangile à la Bible.

Mais quels furent les architectes de cette Rome souterraine ? Ce sont les fossores, les fossoyeurs.

c< C'était , dit le Père Marchi , un collège de héros, coUegio d'eroiy une confrérie qui faisait partie du clergé de Rome ; ils consacraient leur vie à creuser les cimetières, à recueillir les corps de leurs frères et à leur donner la sépulture. Représentez - vous les obstacles sans nombre qu'ils avaient à vaincre, les dangers qu'ils

^ Non ho trovato persona, la quai Tenendo con me a percorrere per breT* ora qualcbe tratto délia Roma sotterranea, in Tedeme lo spogliamento e la desolanone présente, non me U sia udita uscire in questo desiderio : oh quanto sarei stato pin sodisfaUo, se ayessi potuto vter la sorte di Teder questi luoghi nella loro intégrité e conserraiione primitiTa! Cotai sorte toct^a talora ai nostri caTatori e a noi... (P. 112.)

couraient en disputant aux bourreaux , par prière ou à prix d'argent, les dépouilles sanglantes des victimes; voyez-les, tels que des voleurs nocturnes, enlevant les corps saints et les transportant sur des brancards ou sur d'humbles birotes \ le long des voies publiques, pour les ensevelirsecrètementaufonddes cavernes sacrées; figurezvous l'obscurité, l'humidité, le manque d'air, les miasmes pernicieux qui les éprouvaient dans leurs travaux souterrains ; rappelez- vous la faim, la soif, l'inquiétude qui les ont dévorés si souvent, et vous vous rendrez compte de la vie de ces magnanimes, la vita di que* magnanimi^ qui, soutenus par la seule espérance d'une rémunération future, ont créé de leurs mains, cimenté de leurs sueurs et parfois de leur sang cette Jérusalem souterraine, sainte de la plus sublime sainteté que Dieu ait accordée à la terre, et vous reconnaîtrez avec moi que la foi chrétienne n'a pas eu dans Rome de champions plus intrépides et plus dévoués; oui, si dans un martyr ordinaire je trouve un confesseur qui a donné une fois sa vie pour son Christ, je reconnais dans le fossoyeur un martyr qui s'est sacrifié cent fois pour son frère régénéré en Jésus- Christ 2. »

* C'étaient des chariots à deux roues, comme leur nom Tindique^ et comme on en voit encore dans la campagne romaine, menés avec deux chevaux attelés à un timon et conduits par un homme qui monte en postillon. « Ce moyen de transport favorisait le secret des convois, pendant les persécutions. C'était celui dont les gens de la campagne se servaient pour apporter à Rome toute espèce de denrée, et pour remporte^ chez eux des provisions. Il était bien aisé d'y cacher les corps et les linceuls sous des sacs, sous des couvertures, sous un peu de foin pour le cheval^ sans éveiller de soupçons. La rencontre de ces charrettes dans les alentours de la ville, même à une heure avancée de la nuit, n'étonnait personne. Les passants disaient peut-être : Voilà un paysan bien attardé, et le glorieux mort s'en allait tranquille. » (Mgr Gerbet.)

< Se nel martire comune ritrovo un confessore che una volta diede per

Il \6

C'est cju' alors, pour les chrétiens , il ne s'agissait pas de vivre, mais de mourir, et d'être ensevelis en terre sainte auprès de leurs frères. « 0 temps lamentables, lit-on dans l'épitaphe du jeune martyr Alexandre , où nous ne pouvons pas même êlre en sûreté dans les cavernes, et y offrir nos prières et nos saints mystères! Quoi de plus misérable que la vie , mais quoi de plus misérable que la mort, puisque nous ne pouvons pas même être ensevelis par nos amis et par nos proches *?»

Les fossoyeurs n'étaient occupés qu'à donner aux fidèles cette dernière consolation qu'ils réclamaient avec tant d'instance. « Le Christianisme, remarque Mgr Gerbet, avait ennobli cette humble profession par les idées très-hautes qu'il y avait attachées. Les fossoyeurs étaient considérés comme les successeurs de Tobie, qui, en prenant soin des choses visibles de la mort, se hâtaient vers les invisibles ; ils devaient travailler en vue de la résurrection future des corps, et se souvenir que chaque coup de bêche qu'ils donnaient en faveur de ces se^ menées confiées à la terre, leur serait compté quand le jour de la grande moisson serait venu. »

Le Père Marchi raconte qu'en 1842, ayant fait ouvrir et déblayer deux cryptes des catacombes de Sainte-Agnès, il put s'assurer , a suo bel agio , de toutes les difficultés

il «uo Christo la TÎta^ nel fossore riconosco un martire che cento e mille volte per il proprio fratello rigenerato in Gcsù Christo si sacrifico. (Marchi, p. 10.) Aussi Tertnilien raconte que les païens disaient : Voyei donc connue les chrétiens s'aiment^ et comme ils sont prêts a mourir les imsponr * les autres : Vide ut invicem se diligant, et utpro eUterutro mari êintparati^

^ 0 tempora infausta quibus inter sacra et vota ne in cavernis quiden^ saWari possumus ! Quid miserius vita, sed quid miserius in morte, cun^ ab amicis et païf ntibtis sepoliri nequeant?

MOGËNE LE FOSSOTEIH. 243

qu'ayaient dû reocootrer les fossoyeurs dans lears premières excavations. Il Toolat se mettre lui-même daos un des loculi ouverts, pour se rendre compte de leurs dimensions et de la manière dont les cadavres y étaient placés '-

Ce sont encore les fossoyeurs qui , après avoir fermé les loculi avec une pierre scellée , y gravaient les emblèmes et les épitaphes. Comme la main devait leur trembler d'émotion en traçant cette inscription , par eiemple, trouvée avec la fiole de sang dans le cimetière d^Ostriano :

pamiTiTs 15 piŒ on posr

MVLTIS A5GTSnAS

FORTISSIHTS MARTYR

XP ET nXIT A55IS F. M.

XXXniI. C03WTG. SVO

PCRDTLdSSnO RE5E XERE^m FECIT.

« Primitios , dans la paix , qui , après beaucoup de tourmenta , fut un très -courageux martyr dans le Cluist; il vécut environ trente-huit ans. A son très-doux nciari, bien méritant, Tépouse a fait ce monument, d

Les fossoyeurs ne creusaient pas seulement à coups de l^^he les tombeaux, mais aussi lesrues^les salles, les chapelles, les églises de Rome souterraine. Les uns, simples ^^anoBuvres, maniaient la pioche et le ciseau ; les autres, ingénieurs et entrepreneurs, dirigeaient, sur un plandé- ^rminé, la construction de la cité mystérieuse ; le clergé l«ar donnait la direction supérieure et orthodoxe. Cha-

* VoUi io meUermi dentro uno di qiiesti sepolcri, si per prender le '^lesnre che mi erano necessarie, si molto più per istodiare iD quai ^sa ^rtQo stâti i eadaTeri qoÎTi entro coUocati. (P. 116.)

que paroisse de Rome avait son cimetière souterrain hors la ville , et un collège de huit ou dix fossoyeurs attachés à son service. Ils étaient divisés en travailleurs [laborantes) , doyens [decani) , porteurs des cadavres ijporticani) , carriers [arenaiHf) , gardiens des martyrs (mar<j/ram').N'aimeriez-vous pas connaître les noms de quelques-uns de ces sublimes ouvriers,de ces soldats du génie de l'armée chrétienne, qui, à force de miner la Rome païenne , ont fini par la faire écrouler?

Voici quelques noms de fossoyeurs recueillis sur les épitaphos des catacombes qu'ils ont creusées : Sergius, Junius, Palernus, Félix , Rare , Sévère, Maius, Proculus, Calligonus, Laurent, Apronius, Viator, Calevius, Antiochus, Anastase, Celerinus, Asellus, Forlunat, Demetrius, Successus.

Le Père Marchi cite cette inscription trouvée sous la voie Tiburline : Cvmparavi satvrninvs a svsto locvm

VISOMVM AVRI SOLIDOS DVD IN LVMINARE MAIGRE QVE PO-

siTA EST iBi QVE FviT cvM MARiTO AN XL. (( Moi , Saturnin, j'ai acheté de Sextus, pour deux sous d'or, une tombe à deux places, sous le grand lucernaire; celle qui y repose déjà a vécu quarante ans avec son mari. » Le lucernaire est une ouverture, en forme de tuyau de cheminée, qui donne de l'air et du jour à certaines catacombes. Une autre inscription , trouvée par le cavalier de Rossi, relate que les époux Gennaro elBrizia ont payé un loculus un sou et demi d'or, en l'an 426, aux fossoyeurs Bordone, Micinus et Moscus. D'après la valeur comparative des monnaies, calculée par le Père Marchi, on peut évaluer le prix de la première tombe à 30 francs, et celui de la deuxième, à 22 francs 60 centimes. On voit

par là que les familles qui le pouvaient payaient aux fossoyeurs le prix de leurs sépulcres, afin, disent d'autres épitaphes, de n'être pas à charge à l'Église. C'était donc l'Eglise qui se chargeait des frais de la sépulture des pauvres. Le premier grand monument de la charité chrétienne à Rome, ce sont encore les catacombes. Du reste, pendant les persécutions, quel prix les fossoyeurs pouvaient-ils tirer de leurs travaux; il n'y avait pas d'or qui pût suffire à payer leurs périls et leurs sacrifices. Ne croyez pas que la race de ces pieux ensevelisseurs soit éteinte à Rome. Deux confréries, établies depuis longtemps, rappellent, selon les besoins des temps, l'antique corporation des fossores. L'une, qui se nomme la Confrérie de la Mort , se voue à la sépulture des pauvres et de ceux qui meurent d'accident sur les voies publiques, dans la campagne déserte, le long des rivières et des marais ; l'autre, qui est sous l'invocation de saint Jean décollé, pourvoit au salut de l'âme et à l'ensevelissement du corps des condamnés à la peine capitale ; des laïques de noble condition, des prêtres et des prélats en font partie.

Mais revenons à ces premiers mineurs du Christianisme, qui avaient des tombeaux pour demeure, et pour soleil une lampe de terre ornée du monogramme du (>hrist. Ils ont tous sur les épitaphes le titre de fossor; les instruments de leur profession sont gravés sur leurs tombes; un compas, une équerre, un triangle avec un plomb , une bêche, une pioche, une mesure linéaire. Ne voudriez-vous pas contempler le portrait d'un de ces héros chrétiens? En voici un trouvé sur un tombeau de& catacombes de Calixte. Le fossoyeur est debout, avec des sandales aux pieds; se& cheveux sont courts , sa tunique

246 DIOGÉNE LE FOSSOYEUR.

ne va que jusqu'aux genoux. Sur Tépaule gauche lui descend un morceau d'étoffe velue, que peut-être il repliait pour porter les paniers de terre. L'épaule droite supporte un pic dont le manche repose dans la main droite placée sur la poitrine. Il tient de la main gauche une petite lampe avec une chaînette destinée à la suspendre aux parois des galeries. Des outils de son métier gisent autour de lui. Trois petites croix sont gravées sur la tunique, deux à la partie inférieure, une autre à l'épaule droite. Deux colombes sont représentées de chaque côté de répitaphe , ainsi conçue :

Page 1