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Que j'aime à me figurer ici saint Bernard ramenant la papaulé légitime à Rome, et répétant aux portes de la Ville Étemelle Thymne du dimanche des Rameaux : Atlollite portas, principes, vestras; et elevamini, partœ (Bternaies, et introibit Bex gloriœ !
Par suite du schisme qui divisait Rome, Innocent II s'était réfugié en France, et était allé voir à Clairvaux ce Bernard qui lui avait écrit : a L'Église a appris à l'école de l'Apôtre qu'elle n'est jamais plus forte que quand elle parait le plus faible : c'est dans notre faiblesse qu'éclate notre puissance. » Au concile national d'EtampeSy en présence de Louis VI, Bernard proclame
qu'Innocent est le véritable chef de l'Eglise y et toute la France le répèle avec lui. Il fait reconnaître le Pape par les principales puissances chrétiennes, et détermine l'empereur Lothaire à marcher sur Rome pour en déposséder l'antipape Ânaclet. Bernard entre aussi en campagne ; deux fois il franchit les Alpes, il rend la paix aux républiques italiennes, étonne Milan par ses miracles, préside au concile de Pise, et accourt à Salerne au camp de Roger, roi de Sicile, qui soutient l'antipape; il lui prédit une défaite , s'il résiste à Tordre de Dieu : Roger s'obstine, et est en effet vaincu. Bernard , durant la bataille , se tenait les mains élevées vers le ciel, comme Moïse sur la montagne. L'anti pape Anaclet meurt de chagrin , et l'antipape Victor, nommé après lui, vient faire sa soumission à l'abbé de Clairvaux. Le schisme est fini, l'Eglise est pacifiée, Rome est dans l'ivresse, et reçoit Bernard comme un libérateur, a Lorsqu'il se montrait dans les rues, dit un biographe contemporain, les nobles lui faisaient cortège, le peuple poussait des acclamations , les dames le suivaient avec respect. Mais combien de temps supporta -t -il cette gloire ? combien de temps jouit-il de son repos , après de si longues fatigues? Il ne prit pas seulement un jour de relâche pour chaque année de labeur; et lui, qui avait employé sept années entières à combattre la discorde, à rétablir la paix , à cimenter l'union, ne put se résoudre, malgré toutes les instances, à demeurer plus de cinq jours à Rome, après l'extinction du schisme *. » Bernard est proclamé à Rome restaurateur de l'Église et père de la patrie ; mais l'humble abbé de Olair-
* Vie de saint Bernard, par M. Tabbé Ralisbonac.
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vaux oe voulaii avoir de triomphe qu^aii Capitole in* visible de rÉternité. Ce vainqueur se sauve bien vite, chargé des seules dépouilles opimes qu'il ambitionne : œ sont les reliques des saints; Rome entière l'escorte jusqu'au pont Milvius '.
Innocent II avait vu à Clairvaux la vie religieuse dans toute sa perfection; il voulut en avoir une image aux portes de Rome, et quand il rebâtit Tabbaye de Saint- Anastase, il demanda pour la peupler des enfants de Clairvaux', Bernard vînt aux Eaux Salviennes, et y laissa douze moines auxquels il donna pour abbé frère Bernard de Pise , disciple et digne fils du saint dont il portait le nom. Une glorieuse destinée l'attendait , sans que personne s'en doutât , et lui moins qu'un autre. C'était un homme sans études, faible, timide, et d'une humilité singulière. Lorsqu*il était moine à Clairvaux , ses fonctions, disent les Annales de Citeaux, consis-
* J'ai vu dernièrement au Quirinai une vigoureuse peinture de Sébastien del Piombo^ le vaillant élève de Micfael-Angc. 11 y représente saint Bernard en moine, une lampe à la main, la nuit, daus son cloître, terrassant dans un combat nocturne le démon aux cornes menaçantes, et le tenant vaincu sous ses pieds.
* Yi fece venire San-Bernardo di Chiaravalle co' îuoi monaci per abitarvi, assegnando poderi e vigne pel mantenimento di essi. S. Bernardo vi mandô per primo abbate un monaco chiamato dom Pietro Bernardo Pisano, che fatta papa assunte il nome di Eugenio III. (ItcUia sacra.) Saint Bernard fonda aussi près de Milan un monastère qu'il appela Chiaravalle. Ce Clairvaux italien n'était pas digne de son nom par sa situation : ce n'était point la claire vallée ; sou atmosphère était fort obscurcie par les brouillards que produisent les rizières du voisinage. L'église aujourd'hui n'est plus qu'une paroisse de campagne; elle possède une très-belle statue de saint Bernard qui était jadis dans la bibliothèque du couvent. Son clocher est d'un riche et hardi gothique ; des bas-reliefs en bois, chef-d'œuvre de GaravagUa, représckitant la vie du saint abbé, ornant les stalles des anciens moines.
taient à soigner le chauffoir, et à faire du feu aux religieux qui étaient transis de froid après matines , parce qu'ils étaient peu vêtus. Nommé malgré lui abbé de Saint-Anastase , frère Bernard le fut pendant cinq ans. Il eut tant à souffrir des vexations et des calomnies d'un faux frère, qu'il craignait, écrivait-il à saint Bernard, de devenir la fahle et la risée de la ville; il sollicitait son retour à Clairvaux. a 0 mon Père! depuis que je suis éloigné de vous , ma vie se consume dans Taffliction. Malheureux que je suis ! je n'entends plus votre voix douce qui charmait si délicieusement mes oreilles ; je ne vois plus ce visage qui m'était si cher et si désirable. Que ferai-je donc, accablé comme je le suis? » Ce fut ce moine , si faible et si humble , auquel pesait la charge d'un seul monastère, qui apprit tout à coup que les cardinaux, d'une voix unanime, l'avaient élevé sur la Chaire de saint Pierre. Mais l'abbé de Saint-Anastase, devenu Eugène III, se montra un autre homme , et , soutenu par la grâce de Dieu , il se distingua bientôt par sa haute sagesse et par sa fermeté apostolique. A la nouvelle inattendue de son exaltation , saint Bernard lui écrit de Clairvaux : « J'attendais qu'un de mes enfants vînt me dire : Joseph , votre fils est vivant , et il règne sur tout le pays d* Egypte... Je n'ose plus vous nommer mon fils; vous l'avez été , et aujourd'hui vous êtes mon père. Ma joie est tempérée par la crainte. Je suis ébloui de Téclat de votre dignité, et je frémis des dangers de votre élévation. C'est la place de Pierre que vous occupez ; les cendres de son tombeau se soulèveraient contre vous, si vous ne suiviez son esprit et ses exemples. >>
C'est alors que l'abbé de Clairvaux adressa à Eu-
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gène 111 une suite dMnstructioDS qui forment ce livro célèbre de la Considération, où la Papauté est considérée à son point de vue le plus juste et le plus sublime '. ce Saint Bernard , dit Bossuet, dans son sermon sur rUnité, regardait dans le Pape seul tout ce qu'il y avait de plus grand dans Tun et Tautre Testament, un Abraham, un Melchisédech, un Moïse, un Aaron, un saint Pierre, en un mot, Jésus-Christ même. »
Grâce à un tel guide, Eugène III régna pendant huit ans avec la prudence et la fermeté d'un apôtre. Mais c'était l'abbé de Clairvaux qui, du fond de sa cellule, gouvernail l'Eglise et l'Europe. c< Hélas ! écrivait-il à. Eugène, on dit que c'est moi qui suis Pape, et non pas vous , aiunt non vos esse Papam , sed me; de tous côtés on a recours à moi, et on me surcharge d'affaires. » Bernard était devenu le tuteur de l'Eglise , le conseil de la chrétienté.
A la nouvelle de la prise d'Édesse, tombée aux mlsiins des infidèles, il réveille le génie des croisades; il écrit au Pape : « Il est temps que les deux glaives remis à Pierre soient tirés du fourreau, l'un par votre ordre, l'autre par votre propre main. C'est le temps ou jamais
1 Cest là qu'oo trouve cette définition du Souverain Pontife : « Quis es? sacerdos magnus^ summus pontifex. Tu pfinceps episcoporum^ tu herus apostolorum, tu primatu Abel^ gubernatu Noe^ patriarchatu Abraham jOrdine Melchisedecb, dignitate Aaron^ auctoritate Moyses, jU^icatu Samuel^ potestate Petrus^ unctione Christus. Tu es cui claves traditse, cui oves creditœ sunt. Sunt quidem et alii cœli janitores et gregum pastores, sed tu tanto gloriosius, quanto differentius utrumque pnc cseteris nomen haereditasti. Habent illi sibi assignatos grèges, singuli singulos, tibi universi crediti, uni unus. Née modo ovium sed et pastorum. Tu unus omnium pastor. Unde id probem quaeris? Ex verbo Domini. Gui enim, non dico episcoporum, sed etiam apostolorum^ sic absolute et indiscrète, tôt® commisse sunt oves? »
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d'en faire usage pour la défense de l'Eglise d'Orient... Imitez le zèle de Pierre dont vous ténea la place. J'entends la voix de Jésus-Christ qui vous crie : Je vais à Jérusalem pour y être crucifié de nouveau *. »
A la voix de l'abbé de Clairvaux , l'Europe se lève comme un seul homme, et se précipite sur TOrient pour essayer encore de conquérir ce saint tombeau , dont un ministre français osait dire à la tribune, il y a quelques années : « Comprend-on qu'on mette l'Europe en feu pour un cabinet de quelques toises situé à mille lieues de nous au delà des mers ? » Grâce à Dieu , la France considère aujourd'hui la question des Lieiix- Saints d'une manière plus conforme à l'esprit de saint Bernard.
Après avoir restauré le Saint-Siège, l'abbé de Clairvaux lui rendit un dernier service en lui signalant les hérésies d'Arnold de Brescia, disciple d'Abeilard. Ce tribun, précurseur de Rienzi, qui avait pris l'habit monastique pour donner plus de poids à ses paroles , avait profité des troubles de Rome pour y venir prêcher la république et l'abolition du gouvernement temporel des Papes ; c'est alors que Bernard écrivit au peuple romain cette épître célèbre qu'on lut au Capitole ^ :
« 0 peuple illustre et sublime ! un être , qui mérite à peine le nom d'homme par sa faiblesse et l'exiguité de sa taille, ose décrire aujourd'hui. Ce n'est pas sans rougir que j'ai pris la plume, en considérant mon humilité
* Allusion touchante ù la tradition de Téglise Domine quo vadis, rap< portée dans la lettt*e xxxiii.
* S. Qgrqardi, epift. 243. Nou$ empruntons h traduction de M. Mary* La ton.
et ta grandeur; mais il vaut mieux faillir aux yeux des hommes, qu'être condamné pour son silence au tribunal
de Dieu Lorsque le mal est dans la tête, tout le
corps souffre, et le membre le plus vil a le droit de se, plaindre. Or, je vous le demande, Romains, la Papauté, tête vénérable de l'Eglise, n'est -elle pas douloureuse en ce moment à tous les chrétiens? et ne puis -je élever la voix pour dire que je souffre? Quel est l'homme faisant le signe de la croix qui ne se glorifie de cette têtç sainte, glorifiée au prix de leur sang par tous les princes de la terre ? Tout chrétien est blessé de l'outrage fait aux apôtres ; et de même que leur parole retentit dans tout l'univers, de même tout l'univers soufi're et gémit de leur blessure. A quoi songez -vous donc, Romains, en ce moment, et quelle fureur insensée vous aveugle? .Renverser le Saint-Siège au mépris des rois qui le défendent et de Dieu qui l'a mis si haut! Mais c'est détruire votre gloire! Ne voyez-vous pas que vous abattez une tête qui est celle de Rome et du monde?... Vos pères ont rendu la Ville, l'honneur de l'univers; vous allez , vous , l'en rendre la fable. Voilà que vous avez chassé de la cité qu'il illustrait l'héritier de saint Pierre; voilà que vous avez démoli leS maisons et pillé les biens des cardinaux et des ministres du Seigneur. 0 peuple léger et inconséquent! 0 facile et folle colombe! ne pensais-tu point par cette tête? n'y voyais-tu pas avec ces yeux? Que serait Rome sans la Papauté? un tronc mutilé, un corps sans chef, un front sans yeux, un visage de ténèbres. Ouvre donc les yeux, peuple misérable, ouvre-les vite , et regarde les calamités et la ruine que te prépare ta folie. On a dépouillé les églises : orne-
ments sacrés, vases d'or et d'argent, images des saints, la main des impies a tout ravi : que t'en reste-t-îl maintenant? Le remords de voir la demeure du Seigneur nue et profanée. Ah! malheur! trois fois malheur! non à tes glaives , mais aux lèvres perfides qui t'ont séduit ! Malheur à la langue menteuse qui t' égara ! Rassembletoi donc à ma voix, troupeau si d^lorablement dispersé ; regagne ton pâturage, et revient repentant vers le Pasteur des âmes. »
Cette lettre , écrite aux Romains du douzième siècle , ne semblait-elle pas s'adresser aussi aux Romains du dix-neuvième, quand, séduits par un autre Arnold de Brescia, ils ont cru un instant que Rome pourrait se passer de Pie IX ?