‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 44 sur 82 · A MISS O'REILLY · texte numérisé non relu

A MISS O'REILLY

Manibvs intaminatis.

— Devise dcg O'Riillv.

La Longara, la plus longue rue du Transtevere, ost bordée de petites églises et de couvents de femnnes. Au bout de la ruelle de Saint-François-de-Sales et de la Visitation, est l'entrée de la villa Lante, coquettement posée sur le penchant du Janiculc. On nous avait recommandé de la visiter pour jouir de sa vue admirable, mais notre cocher nous assure que la villa est close aux visiteurs depuis qu'elle est habitée par les Françaises. Ce n'était pas une raison à nous faire reculer; nous répondons : Vive la France, et .en avant! On frappe à la porte; une tourière ouvre, et nous apprend, en bon français, que c'est ici le noviciat de nos dames du Sacré-Cœur qui y élèvent des orphelines. La supérieure, madame de Limingues, nous permet de visiter l'église et le jardin, sous la conduite d'une aimable religieuse n ^1

irlandaise. Vous savez combien nous aimons vos compatriotes ; celle-ci , tout en nous parlant d'O'Connell et de la verte Érin , nous montre ce beau et vaste couvent bâti depuis quelques années au pied du Janicule. La chapelle, qui vient d'être achevée, est d'un gothique flamboyant; nous avons plaisir à retrouver au milieu de Rome ce beau style ogival, qui est national pour nous autres, septentrionaux; l'Irlandaise nous disait que c'était aussi pour elle un souvenir de la patrie. Le jardin s'étend sur les pentes du Janicule; en haut de la colline on trouve la villa Lante, avec ses trois pins, d'où la vue est magnifique sur Rome tout entière ramassée sous vos pieds et sous vos yeux. C'est ici que Jules Martial avait sa campagne, qui a été célébrée par son célèbre cousin, le poète Valère Martial :

Hinc septem dominos Tldere montes Et totam licet îEstimare Romam.

Pendant le dernier siège de Rome, l'armée française, qui s'était établie sur le Janicule, s'empara de la villa Lante. Nos dames du Sacré-Cœur ont logé nos soldats malades et blessés , et sont devenues pour eux des sœurs hospitalières. Ici l'air est pur et sain ; l'Irlandaise nous assure que, pendant l'été, il n'y a pas de fièvres dans le couvent.

En continuant la Longara, au cQÎn de la via délia Penitenza, on trouve le couvent de Sainte- Croix-de-la-Pénitence , qui contient une sorte de maison d'arrêt connue à Rome sous le nom de le ScaieUe; c'est là qu'on renferme les femmes mariées qui se conduisent mal ; ces femmes repenties sont confiées aux soins de nos da-

mes du Bon-Pastcur d'Angers. La France est encore là, comme vous voyez, et vous ne vous en plaindrez pas, vous, Irlandaise, qui êtes aussi Française et Romaine.

Les Ursulines furent établies , à Rome , derrière l'église des saintes Rufine-et-Seconde , par deux Françaises, Françoise de Montjoux et Françoise de Gourcy. La première était partie seule de Paris, à l'âge de quinze ans , pour faire un pèlerinage à Rome et à Jérusalem ; la délicatesse de sa santé la contraignit à rester à Rome. Françoise de Gourcy vint de Flandre à Rome pour le Jubilé de 1600 , et elle s'y logea humblement, avec la foule des pèlerins, à l'hospice de la Trinité *.

Parmi les grandes œuvres de la charité à Rome , nous aimons à compter trois institutions toutes françaises : nos bons Frères de la Doctrine Chrétienne instruisent les enfants à Sainte-Marie-des-Anges ; nos Dames du Sacré- Cœur élèvent des orphelines ; nos Dames du Bon-Pasteur sont à la tête d'une maison pénitentiaire. Enfin, celles que nous appelons par excellence les Sœurs de CAarilé, sont aussi revenues à Rome ; la dernière révolution les en avait chassées, c'était dans l'ordre; notre comité de salut public les avait bien remplacées par les tricoteuses de la guillotine *. Pie IX , n'étant encore qu'archevêque d'imola , les avait appelées à Fhôpital de cette ville ^

* M. (le la Gournerie. Rome chrétienne.

* Loi du 3 octobre 1793 (15 Yeiidémiaire an ii], citée par M. de Cham* pagny dans ses Césars.

' Valéry raconte ranecdote suivante qu'il tieut d'Artaud de Monter.

L'Irlandaise de la villa Lante nous avait engagés à vîsiler le couvent des Dames du Sacré-Cœût à là Trinitédu-Mont. Nous y montons , de la place d'Espagne , par ce magnifique escalier élevé, dans le dernier siècle , par un legs d'Etienne Gueffier, ancien secrétaire de rambassadë française à Rome , et qui s'y était fixé , comme tant d'autres. En 1825, à l'occasion du sacre de Char-, les X , M. le duc de Laval Montmorency , ambassadeur du roi très-chrétien, fit faire sur cet escalier une distçibution do comestibles à toute la population pauvre de Rome. L'ambassade de ce duc fut splehdide et digne de lu France * ; c'est lui qui disait : Tai des devoirs dans le sang; Rome, mieux qu'une autre, comprenait cette devise des Montmorency : ÀTtluvr,;,

Vous allez me dire :

ancien chargé d'afTaires de France à Rome : Un jour que celui-ci entrait chez Pic VU ^ il le trouva au mlUeii d'une multitude de lettres en diverses langues. A la vue de notre compatriote, le Pape éclata par les pli» ma^ gnifiqucs louanges de notre nation; puis il ajouta que, désirant introduire des sœurs grises en Italie, en Allemagne et en Irlande, il avait déniaïidé là-dessus do nombreux rapports dans les trois paysi, et que, dîaprôs tes réponses qu'il avait reçues, ce projet était reconnu impraticable : \a femme italienne n'avait point assez de courage et de force morale pour se soumettre à tant de fatigues; rÂUemande était trop facile {bt^kxiona); VKn^ glaise ne manquait ni d'humanité, ni d'exaltation, mars elle 4tait trfp sostenuta (mot difficile à rendre, et qui emporte un certain reproche de pruderie); la femme française seule possédait l'adresse^ la contiaace, là résolution, le commandement doux, la piété sévère, indispensable à u^ tel état.

« Aux yeux de tant d'âmes incertaines qui cherchent le vrai soms les traits du bicu, quelle exposition de la foi que la vie d'une fille de saint Vincent de Paul ! Le livre de Bossuet ne vaut pas celui-là. » (Mgr Gerbet.)

i II fit accorder au chapitre de Latran «ne indemnité annuelle de 24,000 fr. en compensation de Tabbaye de Clairac, qui lui avait été donnée par Henri IV et qui fut vendue révolutionnairen^ent. (Revoir lu lettre

txu4

Excu^ez-nuoi, MoDsieor^ je n'eaiends pas le grec*

Éh bîén ! pour ra)m)Mr du grec, on peut vous traduire cette devise par : Immuable.

Vous voyez que nous sommes ici en pleine. France. En haut de Pescalier, on voit à gauche l'Académie de France, en face l'obélisque de Salluste, l'église et le couvent de la Trinité-du-Mont-Pincio.

Saint François de Paule, qui s'appelait le Minime des Minimss , fut attiré en France par Louis XI , et contribua à faire faire à ce roi une meilleure mort que sa vie ne l'avait fait espérer. Le jeune Charles VIU avait troiivé dans le saint ermite de Calabre un ami , un guide, un père et un protecteur auprès de Dieu. Quand à Fornoue le chevaleresque roi , n'ayant que 8,000 hommes, combattit contre 40,000 *, il attribua cette victoire extraordinaire aux prières de çaint François, qui, dix<*s^t jours avant la bataille, avait redoublé, lui et ses religieux , de jeûnes et d'oraisons en faveur de l'armée française qu'il savait en péril. Ce fut en actions de grâces des triomphes qu'il avait obtenus dans sa cam* pagnd dltalie, que Charles VIII fit élever à Rome, sur le Mont-Pincio, le monastère royal de la Sainte-Trinité pour les religieux français de saint François de Paule. Toute autre nation que la France ne pouvait y avoir de

> Cependant le roi^ malgré sa faiblesse ^ sa petite taiUe, combattit vaillamment^ et sembloit que ce jeune homme fût tout autre que sa nature ne portoit,' ni sa taille^ ni sa complexion ; car il étoit fort craintif à parler^ et est encore aujourd'hui... mais le cheval le montroit grande et sembloit bien que frère Hieronyme Savonarole m'avoit dit vrai, quand il me dit que le roi auroit bien à faire en chemin^ mais que rbonneur lui en dcmeureroit... vu le petit nombre que nous étions^ nous étions déconfits sans remède^ mais Dieu nous donna aide. (Commines.)

ses sujets , sauf le cas, prévu par le saint lui-uiêine, où les Français y seraient en nombre insuffisant. L'église fut consacrée par Sixte-Quint, et ornée de peintures par Tordre et l'argent du cardinal de Lorraine. Les Minimes français ont occupé le couvent jusqu'en 1816. A cette époque , l'église se trouvant fort dégradée, Louis XVUl la fit restaurer magnifiquement par Mazois, sur les instances du comte de Blacas , son ambassadeur à Rome. Le couvent, qui tombait aussi en ruine, ne contenait plus qu'un seul des religieux français à qui il avait été primitivement donné. Nos religieuses du Sacré-Cœur étant appelées à Rome par Léon XU , qui venait d'approuver leur Institut , la France leur donna la maison de la Trinité-du-Mont, sous la condition qu'elle serait toujours habitée par des religieuses françaises, comme elle l'avait été juèqu'alors par des religieux de notre nation. Cest ainsi que les Dames du Sacré-Cœur occupent à Rome les deux collines opposées : le Janicule à la villa Lante, le Pincio à la Trinilé-du-Mont, sur l'emplacement des jardins de Lucullus, possédés ensuite par Messaline.

Nous frappons discrètement à la petite porte dû couvent. Une bonne religieuse vient nous ouvrir, et se met à notre disposition en qualité de compatriotes. Elle nous fait visiter l'église, à laquelle Sixte-Quint attacha le titre de cardinal; c'est ordinairement un cardinal français "qui possède le litre de la très-sainte Trinité-du-Mont- Pincio. Il a été porté par le cardinal Maury, et c'est aujourd'hui le titre cardinalice de Mgr de BonalJ, archevêque de Lyon. L'église n'a qu'une seule nef; elle possède des peintures intéressantes; dans le chœur, une

LES FRAiNÇAlSES A ROME. 327

antique fresque rcprcsenlo la procession solennelle que fait saint Grégoire-le-Grand pour obtenir la cessation de la grande peste. Il voit Tange exterminateur qui remet son épée au fourreau, au-dessus du Môle d^ Adrien , à qui fut donné en souvenir le nom de Chàteau-Saiut- Ange.

Daniel de Volterre, ce digne élève de Michel-Ange, avait travaillé pendant sept ans dans cette église; mais toutes ses fresques ont péri , et sa célèbre Déposition de Croix aurait eu le même sort , si les Français n^avaient eu l'adresse de la détacher du mur et de la transposer sur toile en 1811. Poussin la citait comme un des trois premiers tableaux de Rome. Rubens à Anvers n'a pas •mieux reproduit que Daniel le corps du Sauveur qui tombe véritablement corne corpo morto cade , comme dit Danto au chant v de VEnfer. Les chapelles du Sacré- Cœur et de rimmaculée Conception ont de belles compositions de Satz et Wait, artistes allemands de Técole d'Owerbeck. Les élèves et les maîtres de l'Académie de France ont laissé quelques pages à la Trinité; on y voit le Saint Louis déposant sur Tautel la couronne d'épines, par Thevenin; une Flagellation de Léon Pallière; le Repos en Egypte de Schnetz. En 1820, Ingres avait composé pour cette église le Christ donnant les clefs à saint Pierre. 11 y a quelques années , celte toile fut rapportée en France et placée au Luxembourg. Une copie remplace ici Toriginal et fait encore plaisir à voir. Le Sauveur, en donnant les clefs à saint Pierre, lui montre le ciel d'un geste sublime. Les apôtres ont chacun un caractère divers dans l'unité d'un sentiment unique : la foi dans ce que dit le Maître. Saint Jean joint les mains

avec une grâce pieuse; Ingres lui a donné une vague ressemblance avec Raphaël. Saint Pierre, à genoux, les yeux sur ceux du Christ,,,serre résolument les clefs sur sa poitrine ; il en prend pdsseésion pour lui et pour ses successeurs.

Élève de David et surtout de Raphaël , Ingres a passé vingt-cinq ans de sa vie à ftéme j il ne connaît qu'une école, la romaine; qu'un peintre, le Sanzio.

La religieuse qui nous conduit nous donne' quelques détails sur le pensionnat du Sacré-Cœur. Il a des internes et des externes, parmi lesquelles on compte environ cent cinquante enfants pauvres élevés gratuitement ; uoe autre classe d'externes a été érigée en faveur des eafants des familles françaises établies à Rome. Le couvent renferaie la petite chapelle de Mater Admirabilisy célèbre paf sa délicieuse madone et les conversions miraculeuses qui se sont opérées devant elle. Nos soldats à Rome en savent quelque chose :

MATER ADMiRABIUS, ORA PRO N0B18.

VILLA PAMFILL

Nous avons vu les fils des Croisés en présence des fils de Voltaire; et ce soot les fils des Croisés qui l'ont hautement emporté, non-senlement par les armes, mais par la noblesse des sentiments ; non-seulement sur les remparts de Rome, mais sur le terrain de Topinion, où les victoires et Itt défaites sont plus certaines.

— A. Nicolas, Eludet philosophiqnet iur le ÇhrisUanitme»

En allant à la villa Pamfili par la porte Saint-Pancrace, on peut étudier le théâtre du dernier siège de Rome. Oudinot établit son camp sur le Janicule, comme l'avait fait Porsenna; il venait aussi détruire une république romaine , mais ce n'était pas pour rétablir le trône d'un Tarquin. Rome a été assiégée tour à tour par Porsenna, Coriolan, Brennus, Robert Guiscard, Alaric, le connétable de Bourbon, Berthier et Oudinot de Reggio *. En contemplant Rome du haut du mont Mario,

^ On a remarqué que Napoléon a été jusqu*aux portes de Rome et de Jérusalem^ et qu'il a toujours évité d'entrer dans leurs murs^ conirae »'il eût redouté le contact de la grandeur surhumaine de ces àeat yiUes, et qu'il eût craint que sa gloire ne fût obscurcie dans leur gloire.

330 VILLA PAMFILL

Berlhicr fut ému, et défendit de bombarder la Ville- Éternelle. Oudinot fit de même : c'est la crainte d'endommager ses monuments qui Ta fait attaquer Rome par le Janicule, et qui a retardé notre entrée dans ses murs. Il faut s'en prendre aussi aux temporisations diplomatiques de M. de Lesseps, qui donna anx républicains le temps de se préparer à la défense, en répétant toujours, comme le bon roi Prusias, de Corneille :

Ah ! ne me brouillez point avec la République !

C'était pourtant un triste gouvernement que cette république qui n'était pas même romaine; elle était née de l'écume démocratique de VEurope ; la révolution, vaincue en France et en Allemagne, s'était réfugiée à Rome, qui ayait pour défenseurs des conspirateurs cosmopolites, suisses, allemands, belges, hongrois, polonais, siciliens, loinbards, génois, français et anglais. Garibaldi, véritable condottiere du moyen âge, était un chef de brigands comme Romulus; la princesse ^e Belgiojoso s'appelait la Bradamante de la démocratie. Les triumvirs de 1849, Mazzini , Armellini ^ Saffi > ont été peints par Cinna :

J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable. Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat. Et, pour tout dire enfin, de leur triumirirat.

Armellini avait fait , dans sa jeunesse , un très-beau sonnet, qui est la condamnation de ses actes comme triumvir, en voici la traduction : '

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