‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 48 sur 82 · NOUVEAU · texte numérisé non relu

NOUVEAU

aujourd'hui le chef de cette famille patriarcale, héréditairement dévouée au Sainl-Siége , et qui a suivi Pie IX à Gaëte.

Le chevalier Paul m'a raconté comment son père et son oncle furent chargés par son grand-père de cette périlleuse mission : il s'agissait d'abord d'afficher le grand exemplaire type de la Bulle qui est énorme , puis toutes les copies plus petites qu'on devait fixer sur les murs avec des pains à cacheter. Les deux frères Mencacci s'en allèrent tranquillement poser leurs placards en plein jour aux portes des trois basiliques , et eurent soin de choisir l'heure des vêpres , lorsque les fidèles y accouraient en foule. Us furent donc vus de beaucoup de monde , et cependant , par un hasard providentiel , ils ne furent ni découverts ni saisis par l'autorité française, malgré l'active surveillance et les soupçons fondés de la consulte extraordinaire ou gouvernement provisoire , et l'enquête sévère qu'elle ordonna le lendemain. En s'en revenant chez lui, le père du chevalier Paul avait encore un exemplaire qu'il n'aurait pas voulu perdre pour tout l'or du monde; il cherchait des yeux quelque bonne place pour l'y afficher, lorsqu'on passant sur la place Colonna , il s'avisa d'appliquer la Bulle sur la guérite même d'une sentinelle ffançaise qui lui tournait le dos et ne se douta de rien .

• La police n'avait rien vu ou n'avait voulu rien voir; enfin, le soir, un espion aperçut une des affiches à la porte de l'église Saint-Marc , près le palais de Venise. Il l'arracha et la porta tout effaré au général Miollis , qui , non moins étonné et épouvanté de l'audace de Pie VII ,

et ne sachant que faire » expédia sur-le-champ , par un courrier, l'exemplaire à l'Empereur •.

« La publication de cette Bulle, dit le cardinal Pacca, excita dans Rome uu enthousiasme général, et le lendemain le Saint-Père reçut une foule de félicitations sur son courage. x>

Napoléon apprit cette nouvelle à Vienne, après la paix de Wagram; il s'irrita d'apprendre que, seul en Europe, un \ieillard lui tenait tête et lui déclarait la guerre au nom de Dieu. Des ordres furent envoyés au général Miollis, et on mit en avant le lieutenant général de gendarmerie Radet pour prendre au collet l'incorrigible Vieillard , et l'amener, d'étape en étape , aux pieds du grand Empereur. Mais il fallait l'enlever par surprise et redoubler de précautions; le général français redoutait des vêpres romaines; il savait que les Romains se soulèveraient s'ils étaient avertis à temps :

Romains, souffrirez-vous qu'on vous enlève un homme Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome?

(Corneille, lesHoraces.)

Dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809, Radet fit occuper par la cavalerie les rues qui aboutissent au Quirinal :

Avez-70us dans le camp réglé l'heure fatiile? A-t-on bien observé la porte Quirinale?

(Voltaire, Brutus,)

' l.(i chevalier Mencacci, après m'avoir donné ces détails, ajoutait : En ce temps-là mon père et mon oncle étaient de grands ennemis des Français.— Us n'avaient pas tort. — Mais aujourd'hui, nous vous aimons beaucoup.— Vous avez raison, nous avons réparé nos fautes; la France maintenant aime Tltalie comme une soeur, et Rome comme une mère.

Pendant qu'un détachement de trente hommes es<!;aladait les murs du jardin près de la grande porte , derrière la cour de la Paneteriey un autre détachement de vingt-cinq gendarmes gardait la petite porte de derrière qui descend al lavatojo. On nous a montré la fenêtre escaladée par le colonel Siry à la tête de cinquante hommes; Tun d'eux tomba et se cassa la jambe; ses camarades virent dans cet accident un jugement de Dieu et hésitèrent; ils se plaignaient qu'on leur faisait faire un métier de shires. Siry pénétra ainsi dans la cour du palais, et alla ouvrir la grande porte à Radet. L'alarme s'était répandue dans le Quirinal ; on entendait crier : AWarme! traditori! La garde Suisse allait résister, mais un ordre de Pie VU lui fait déposer les armes ; le Pape , dit Chateaubriand, ne voulait avoir devant lui que Dieu. Sbires et brigands , le pistolet au poing, la hache à la mairi , enfoncent les portes ouvertes ; Radet les précède et arrive enfin dans la salle d'audience, où il aperçoit de la lumière. La porte s'ouvre par ordre du Pape , et Radet , s'arrêtant sur le seuil , aperçoit le Saint-Père immobile et serein, assis à son bureau, ayant à sa droite le cardinal Pacca, à sa gauche le cardinal Despuig, et derrière lui quelques prélats domestiques. Plus grand et plus majestueux que le sénat romain sur ses chaises curules, le Pontife-Roi attendait les Gaulois. A cette vue Radet, pâle et tremblant, met la main à son chapeau, et hésite Quelques minutes du plus profond

silence s'écoulent ainsi. ••

Le chevalier Artaud de Montor, dans son Histoire de Pie VII, raconte que , sous la restauration , causant de cet événement avec le lieutenant général Radet, il lui

dit : 11 y a une chose dans cette expédition qu'on ne comprend pas : après avoir escaladé le Quirinal , la hache à la main , vous vous êtes arrête devant le Pape sans défense ; que s'est-il donc passé en vous?

— Que voulez -vous, répondit le général, dans la rue, sur les toits, à travers les escaliers, devant les Suisses , cela allait bien ; mais quand j'ai vu le Pape , dans ce moment-là ma première communion m^est ap^ parue !

Enfin Radet, d'une voix tremblante, dit au Pape qu'il était chargé au nom de l'Empereur de lui signifier l'ordre de renoncer à la souveraineté temporelle de Rome. Pie VII répondit avec sérénité qu'il ne pouvait renoncer à ce qui ne lui appartenait pas; que l'Empereur pouvait le mettre en pièces, a pezzi, mais qu'il n'obtiendrait jamais cela de lui.

Cette inflexible douceur est l'arme favorite des Souverains Pontifes; que de fois n'ont-ils pas dit comme Pie VII : Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas, nous ne voulom pas.

Pie Vil déclara céder à la force et être prêt à partir. Radet raconte dans sa relation qu'en soutenant le Pape pour sortir, il ne put s'empêcher de lui baiser la main. A voir leur contenance , on eût dit que Radet était le prisonnier et que le Pape le conduisait. En descendant dans la cour du Quirinal, Pie VII bénit la Ville et le monde avec la même tranquillité que s'il eût été au grand balcon de Saint-Pierre. Chateaubriand remarque que cette bénédiction apostolique se mêlant à tout , dans le malheur comme dans la prospérité, donne un caractère particulier aux événements de la vie de ces Rois-Pontifes

3é6 Les CBBONIQCSS DU QllBINAL.

qui ne re»embleot poiut aux autres rois. En quittant Rome, le Pape nioatra eo souriant au cardinal Pàoca le fond de sa bourse, qui consistaît «i un papeito (tingtdeux sous). H a recouvré le Vatican, ajoute Chateaubriand; Bonaparte, au moment des exploits de Badet, avait la main pleine de royaumes : que lui en est-il resté?

Dans la nuit qui suivit l'enlèvement de Pie VU , les mêmes mains fidèles affichèrent dans Rome une louchante notification dans laquelle le Saint-Père protestait contre la violence qui lui était faite. On afficha en même temps sur les murs de la Ville de larges carrés de papier où on avait écrit en gros caractères les rers célèbres de Dante :

Vcggio io Âlagna eotrar lo lioi-daliso E nel vicario suo Christo esser catto.

On aime à retrouver le vieux Dante servant d'interprète et de protestation aux sentiments du peuple romain devenu orphelin de la Papauté, dont la grande OTTibre continuait à briller dans Rome par son absence même.

Napoléon pouvait se dire enfin :

Le Vatican n'est plus que le vassal du Louvre.

(V. Hdco.)

« 11 plut à la Providence y dit Lacordaire, pour humilier le monde , de rassembler dans un seul homme tout ce que le génie d'un siècle peut faire, et de montrer dans la Papauté sans défense , représentée par un vieil-

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lard d'uno capacité commune , la supériorité de la foi sur rintelligencc , et la faiblesse des projets personnels comparée à Taccomplissement simple et soumis des projets divins notifiés par la tradition, i»

Napoléon se fit le geôlier de Pie Vil, mais il ne put en tirer tout ce qu'il voulait, et il disait avec colore : « Je ne suis pas né à temps , M. de Fontanes ; voyez Alexandre ^ il a pu se dire le fils de Jupiter, sans être contredit. Moi, je trouve dans mon siècle un prêtre plus puissant que moi , car il règne sur les esprits, et je ne règne que sur la matière. »

Pie VII fuk le seul souverain de l'Europe qui sut résister avec succès à Napoléon , et il était entre ses mains ^ .

Le comte de Ségur rapporte , d'après un témoin oculaire, qu'à la fin de 1811 le cardinal Fesch conjura encore Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux éléments, à la religion, à la terre et au ciel à la fois. Pour toute réponse, l'Empereur le prend par la main, le mène à une fenêtre, l'ouvre, et lui dit : « Voyez-vous là-haut cette étoile? — Non, Sire. — Regardez bien. — Sire , je ne la vois pas. — Eh bien ! moi, je la vois , » s'écria Napoléon *. Le cardinal, saisi d'étonnement , se tut , s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine assez

1 On raconte que le cardinal Fesch, tout bouillant de vivacité italienne, discutait un jour avec son terrible neveu et soutenait les droits du Pape. Napoléon s'emporte jusqu'à lui crier qu*il le réduirait à obéir. — Eh! qui conteste votre puissance? mais force n'est pas raison, je ne crains pas le martyre. — N'y comptez pas, monsieur le Cardiiml, ne l'a pas qui veut ; c'est une aiïaire où il faut être deux.

* Cette scène rappelle celle d'Hamlet : Do you see tfiat cloud, tkaVs almost in shape like a cumel ?

forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale qu'elle atteignait déjà les cieux.

Tout le monde a remarqué que la prodigieuse fortune de Napoléon a commencé à décliner à partir des scènes de Fontainebleau. Les chrétiens ne s'en étonnent point, parce qu'ils en connaissent les causes. La Bulle d'excommunication a été le signal mystérieux des revers napoléoniens. Dieu écoute la malédiction des pères contre les enfants ; il a été dit aussi : Honore ton père et ta mère afin de vivre et de régner longuement.

Napoléon eut beau affecter de rire de la Bulle d'excommunication ; il eut beau répéter ce que, dans la Henriade , l'anglicane Elisabeth dit au Béarnais encore huguenot :

L'Espague sert Mayenne et Rome est contre vous, Allez vaincre l'Espagne, et songez (ju'un grand homme Ne doit point redouter les vains foudres de Rome.

Le grand homme, en partant pour la campagne de Russie, eut beau s'écrier que l'excommunication ne fera pas tomber les armes des bras de ses soldats * , D eu permit que ce fait se réalisât. Ouvrez l'Histoire de Napoléon et de la grande armée pendant l'année 1812, par le général comte de Ségur, livre ix, chap. 11, et lisez : a Le 6 novembre le ciel se déclare; son azur disparaît. L'armée marche enveloppée de vapeurs froides. Ces vapeurs s'épaississent : bientôt c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle en gros flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne à cette terre et à ces peuples ennemis pour achever notre perte... Tout,

1 Mémoires du cardinal Pacca qui cite les textes.

jusqu'aux armes de nos soldats , encore offensives a Malo-Iaroslavetz, mais depuis seulement défensives , se tourna alors contre eux-mêmes; elles parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils faisaient ^ elles s'échappaient de leurs mains 9 elles se brisaient ou se perdaient dans la neige^ S'ils se relevaient , c'était sans elles ; car ils ne les jetèrent point , la faim et le froid les leur arrachèrent. »

Les libres-penseurs sont parfaitement libres de s'écrier que ce furent les éléments, la neige et la glace qui firent tomber les armes des bras de nos soldats ; mais nous , chrétiens , nous savons à qui obéissent les éléments : a La neige, la glace et les tempêtes écoutent la voix du Seigneur. » (Psaume 148.)

Oui, c'est la main de Dieu, comme l'observe Chateaubriand , qui força le persécuteur de Pie VII à venir renoncer à ses droits souverains à Fontainebleau , dans le lieu même où il avait voulu forcer le Pape à renoncer à sa souveraineté temporelle ; sur la même table où Pie VII appuyait sa main défaillante, Napoléon signa son abdication.

Les Français avaient violé Rome , les alliés ont violé Paris. Napoléon se fit le geôlier de Pie VII, les Anglais se sont faits les geôliers de Napoléon. Sainte-Hélène est le châtiment de Fontainebleau. Et nunc reges, intelligite, erudimini qui judicatis terrain. (Psaume 2.)

Ainsi se termina cette lutte impie d'un côté, sublime de l'autre , entre la force et la faiblesse , entre le Pape et l'Empereur, entre le conquérant de l'Europe et le Vieillard du Vatican. Tandis que Napoléon s'en allait mourir dans son île solitaire, Pie VII revenait en triom-

phe à Rome, où l'on célèbre encore le 24 mai une fêle religieuse et nationale en mémoire de son retour providentiel dans sa capitale étemelle.

Et parmi les souverains de l'Europe, quel fui celui qui donna un asile à la famille impériale , persécutée dans tous ses membres? Ce fut celui qui avait le plus à s'en plaindre, ce fut Pie VU; ce fut encore lui qui fit tous ses efforts auprès du gouvernement anglais pour obtenir un adoucissement au sort du prisonnier de Sainte^Hélène.

Cette même chambre du Quirinal , où Pie VH fut arrêté par Radet , a vu Pie IX , après l'assassinat de Rossi, assiégé dans son palais par des bandes égarées, comme Louis XVI aux Tuileries le 10 août * ; elle l'a vu entouré des ambassadeurs étrangers, et leur disant : a Vous le voyez, Messieurs, tout le monde m'a abandonné. Si vous n'étiez pas autour de moi, je serais seul avec la poignée de braves qui me protègent ^. » Le citoyen Charles Bonaparte s'était mis à la tête des ingrats. Sa

^ On se rappeUe le tableau symbolique commandé à Owerbeck par Pie IX pour être placé dans ceUe chambre historique. (Voir la leUro

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