‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 49 sur 82 · LXIV · texte numérisé non relu

LXIV

* Le Pape avait près de lui le capitaine des gardes Suisses et ses officiers; le cardinal Antonelli ; le cardinal Soglia; monseigneur Médici, maître de la chambre; Butaoni, maître du sacré palais; le marquis Sachetti, sous-préfet du palais apostolique; le médecin du palais; les camériers secrets; le Père Vaurcs; un autre Français, le comte de Malherbe, qui tous étaient accourus pour protéger la personne de Pie IX, et mourir en le défendant. Les ambassadeurs étaient : le duc d'Harcourt, représentant la France ; Martinez de la Rosa, l'Espagne, avec son secrétaire, le chevalier d'Arnao ; le comte de Boutenief, la Russie ; le comte de Spaur, la Baviière ; le baron de Yenda da Cruz, le Portugal, avec son secrétaire, le commandeur Husson; Figuereido, le Brésil; de Liledekerque, la Hollande. — Le représentant de TAnglcterre n'y était point!... U était dans les rangs de Témeute qu*il soudoyait.

famille a?ait trouvé à Rome non-seulement refuge et protection, mais des honneurs et la principauté de Canino. Mais lui ne voulait plus être appelé que Bonaparte-Égalité.

Le canon fut braqué contre le Quirinal , et un coup de fusil tua Mgr Palma. La garde Suisse fut enlevée au Pape et remplacée par la garde civique. Pie IX était prisonnier. Dieu , qui ne pouvait rester sourd aux supplications de son vicaire, permit qu'une boîte mystérieuse lui parvînt le 21 novembre avec une lettre * ; il la tint pour un indice de la volonté de la Providence, et il céda au conseil qu'on lui donnait de quitter Rome, où il ne se sentait plus libre. Le duc d'Harcourt engageait

* « Très-saint Père,

« Pendant les pérégrinations de son exil en France et surtout à Valence, où il est mort et où reposent son cœur et ses entrailles, le grand Pi« VI portait la très- sainte Eucharistie sur sa poitrine ou sur celle des prélats domestiques qui étaient dans sa toiture. Il puisait dans cet auguste sacrement une lumière pour sa conduite, une force pour ses souffrances, une consolation pour ses douleurs, en attendant qu'il y trouvât le Viatique pour son éternité. Je suis possesseur, d*une manière certaine et authentique, de la petite pyxide qui servait à un si religieux, si touchant, si mémorable usage. J'ose en faire hommage à Votre Sainteté! Héjrilier du nom, du siège, des vertus, du courage et presque des tribulations du grand Pie VI, vous attacherez peut-être quelque prix à cette modeste» mais intéressante relique, qui, je Tespére bien, ne recevra plus la même destination. Cependant, qui connaît les desseins de Dieu dans les épreuves que sa ProYÎdence ménage à Votre Sainteté? Je prie pour elle avec amour et foi. Je laisse la pyxide dans le petit sac de soie qui la contenait et qui .«ïervàit à Pie VI ; il est absolument dans le même état que lorsqu'il était suspendu à la poitrine de Timmortel Pontife.

« Je garde un précieux souvenir et une profonde reconnaissance des bontés de Votre Sainteté, à l'époque de mon voyage à Rome, Tannée dernière. Daignez encore y flyouter votre bénédiction apostolique; je Tattends prosterné à vos pieds.

« f PiERBE, évêque de Valence. »

Valence, 15 octobre 1848.

352 LES. CHRONIQUES DU'<ÎJîI|RiMU

Pie IX à venir enFraaqe > et il avait envoyé d^ ordres an navire ào guerre français le Ténare., qui st^^nnait à Civilà-Vecchia. Nous attendions Pie IX; nous espé^ rions le voir arriver sur cette terre de Frande qui;)» appelait jadis le port de la barque de Pierre, Vasile ordinak^ de&Papes persécutés^. \i Y aurait été le bienvenu^MaÎB la route de Rome à Cività-Vecchia n'était pas sûre/i et fuis la France était encore en république. LesK^hosel vastaient dans cette incertitude , quand la Providence suscita une femme pour sauver le Pape. Qui sait, si le cœiir d-un^ femme se fût mêlé de sauver Louis XVI , qui sait ai son voyage se fût arrêté à Varennes? Nous aimons à dire que celle qui contribua à faire évader Pie IX éioM Kninçai$e d'origine : c'est madame la comtesse de Spaur, née comtesse Giraud, femme du ministre de Bavière ; c'est Iç type de la femme aimable et distinguée , et surtout de la femme chrétienne et dévouée. Un soir que son mari lui parlait avec tristesse de la situation de PieJX : : — Je ne suis qu'une simple femme, lui dit-elle, ce* pendant je voudrais mener cette entreprise à bonne fin.

, L'ambassadeur de Bavière ne répondit rien ; mais, le soir même du jour où madame de Spaur avait laissé échapper cette exclamation , le comte lui dit :

— Vous rappelez-vous ce qne vous m'avez dit ce matin ?

— Certainement , et je persiste.

1. Galliam portum Romanae Ecclesiœ fluctuantis naviculae Pétri. (Baronius, ad ann. 1118.) Muratori parle aiasi d'Alexandre IH, qui se réfugia en France î Pi^se la risoluzione di passare ne! regno di Francia U3Qto rifugio de* pûpi perseguitaU»

LES CHRONIQUES DU QUIRIiNAL. 353

— * Eh bien! il peut se faire que la Providence aît jelé les yeux sur vous pour concourir à la délivrance du Pape.

— Je suis prête, et trop heureuse d'être bonne h quelque chose dans ce grand événement.

Madame de Spaur fut chargée par son mari d'aller l'attendre^ ^ Âlbano , où il espérait la rejoindre avec Je Saint-Père. Elle a laissé une touchante relation de son voyage avec Pie IX d' Albano à Gaëte; nous en extrayons ce qui se rapporte à l'évasion du Pape , en y ajoutant quelques nouveaux détails qui nous ont été racontés.

Le 24 novembre, vers cinq heures du soir, ainsi qu'il en était convenu avec le comte de Spaur , le duc d'Har court se présenta au Quirinal dans sa voiture d'ambassadeur, précédée de coureurs portant des torches. Quoique muni d'une lettre d'audience bien en règle, les gardes-d'honneur y c'est-à-dire les geôliers de Pie IX, firent de grandes difficultés pour l'admettre; il fallut leur parler haut et ferme au nom de la France. Dès que le Pape vit entrer le duc , il ôta ses habits ordinaires , c'est-à-dire la soutane et la calotte blanches, les souliers de maroquin rouge avec la croix brodée sur l'empeigne, et il s'habilla en simple prêtre, avec un chapeau à larges bords et une paire de lunettes vertes. Le potage qu'il a l'habitude de prendre à cette heure fut jeté, et le plat repassa vide devant les gardes nationaux qui veillaient dans l'antichambre. Après s'être agenouillé devant son prie-dieu , le Saint-Père sortit par une porte qui donnait sur des chambres inhabitées, et parvint jusqu'à un passage appelé le corridor des Suisses. Mais H 23

qui sait depuis combien d^années la porte de ce torridor, toujours fermée , n'avait point servi ?

Le duc d'Harcourt, resté seul dans la chambre que le Pape venait de quitter, lisait à haute voix afin que ceux qui gardaient le Souverain Pontife ne pussent concevoir aucun soupçon. Tout à coup il entend du bruit dans le corridor secret; il tremble que le Saint -Père ne soit découvert; il frémit en voyant reparaître Sa Sainteté, un bougeoir à la main, et disant que cette antique porte des Suisses n'avait cédé à aucun de ses efforts pour l'ouvrir. On en était là quand, par la grâce de Dieu, un autre confident, le fourrier du palais, Filippani , accourut en toute hâte pour dire qu'à la fin il était parvenu à ouvrir la malheureuse porte. On s'achemina donc de nouveau vers cette issue, et ayant franchi la porte, le Pape la laissa entr'ouverte , parce qu'elle refusait de se fermer comme elle avait refusé de s'ouvrir.

Peu s'en fallut que cet incident ne fît éventer la mèche ; un empressé , tel qu'il s'en trouvait depuis longtemps à Rome, venant à passer, avisa cette porte entrebâillée, et voulut à toute force remonter au pourquoi et au comment; déjà il faisait grand bruit de la chose; mais, tandis qu'il opérait des recherches» il plut à Dieu que son Vicaire, toujours accompagne de son fidèle fourrier, pût sortir du palais sans encombre, en passant par la grande porte au milieu de la foule des sentinelles postées là pour le garder. 11 sortit, non-seulement sans qu'on pensât à lui, mais même sans qu'on le regardât; comme son prédécesseur saint Pierre, quand il quitta sa prison conduit par un ange du Seigneur. C'est ainsi que Pie IX sortit du Quirinal trente-neuf ans après que

Pie VII en fut enlevé par les Français. En 1809, le Pape était prisonnier des étrangers; en 1848, le Pape était captif de ses propres sujets. Pie Vil, sur la route de Texil, fut accompagné des vœux des Romains et des larmes des Romaines, qui se frappaient la poitrine à Finstar des femmes de Jérusalem derant le Sauveur ; Pie IX, dans sa fuite, entendit les cris de Témeute et de la sédition soulevée contre lui. Quelle différence ! Pourquoi tant de larmes données à l'un , pourquoi tant d'outrages réservés à l'autre par son peuple, le même peuple qui avait salué le même Pie IX de Vhosannah le plus solennel? C'est une ressemblance de plus que Pie IX avait avec Celui dont il est le Vicaire. Le peuple de Rome était alors frappé d'aveuglement et d'endurcissement comme le peuple d'Israël; il justifiait l'exclamation de Léon X : Populus vult decipi : decipiaturt

En 1807, Alquier, ambassadeur de France à Rome, écrivait à Talleyrand : Le Pape disait l'autre jour : L'empereur nous renverse, son $uccei$efwr nous relèvera. Artaud de Montor, qui rapporte ce fait dans son Histoire de Pie F//, ajoute : C'est ce qui est arrivé.

Il voulait parler de la Restauration. Mais nous, qui avons vu Napoléon III remettre Pie IX sur le trône de saint Pierre, nous pouvons dire que Pie Vil a prophétisé quand il a dit que si Napoléon P' ôtait la Papauté de Rome , son successeur l'y rétablirait.

YISITES ET SOIRÉES CHEZ LES CABDINAUX.

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