A MADAME L. BERNARD
▲h ! qae j'aimerais à faife on voyagfe à Rtme» comme tous me le proposez ! mais ce serait avec le visage et l'air que j'avais il y a bien des années, et non avec celui que j'ai préientenleat.; il ne faut point remuer ses vieux os, surtout les femmes, à moins que d'être ambassadrice.
(Madame db Sbvigné à M. de Coulaoge^, . 8 janvier 1690.)
M. A. a des lettres pour le cardinal Antonelli y secré^ taire d'État , premier ministre de Pie IX , et pour les cardinaux Fornari et Tosti. Je vais voir avec lui ces deux dernières Éminencos. Nous montons à Monte-Gîordano, monticule formé de ruiues antiques ^ et qui doit son nom , non pas au fleuve du Jourdain , mais à Giordano Orsini, qui y éleva un palais, devenu la résidence du cardinal Fornari, l'ancien Nonce à Paris, VOnce du Papcy comme disait notre vieille Nanette. Son Ëminence se rappela notre voisinage de la rue de Grenelle, à l'hôtel Gallifet; ses fenêtres donnaient sur notre jardin. Quand il vint à Paris , le Nonce nous raconta qu'il s'étonnait et se méfiait de la barbe des jeunes gens, qui , en Italie , est un signe révolutionnaire ; il fut agréablement surpris de voir un si grand nombre de ces barbuti
VISITES ET SOIRÉES CHEZ LES CARDliNAUX. 357
s'avancer pour recevoir la communion de ses mains, dans la chapelle de Saint-Vincent-de-Paul. « J'ai longtemps étudié la France, nous dit-il, il y a là bien du mal , mais il y a aussi tant de bien ; la France ne peut périr jlef bonnes œuvres de quelques-uns de ses enfants la sauveront. »
De Monte -Giordano nous passons le Tibre et allons à Ripa-Grande, le port maritime de Rome; là, sur la rive droite du Tibre, s'étend le vaste hospice apostolique de Saint-Michel, une des plus nobles créations du génie charitable de Rome, la maîtresse des bonnes œuvres. Son premier fondateur fut monsignor Tommaso Odelcalchi. Innocent XII, Clément XI et Pie VI l'agrandirent successivement, et en firent, dans ce genre, l'étabh'sscment le plus considérable de l'Europe. Clément XI y établit le premier modèle de ces grands pénitenciers dont la Suisse , l'Angleterre et l'Amérique s'imaginent avoir eu l'initiative *. Jérémie Bentham a pris l'idée de son système à Rome , mais il n'a pas eu la bonne foi d'en convenir. L'hospice Saint-Michel renferme quatre grandes familles : vieillards, femmes âgées , garçons et
1 En 1839, un de nos députés, M. Ccrfbcer, envoyé à Rome par le Ministre de l'intérieur, disait dans son rapport : « Je n*hé8ite pas à croire que la reforme pénitentiaire est partie de l'Italie, du centre même de cette contrée, de Rome, où un Pape, Clément XI, fit construire une vaste maison de correction pour les jeunes détenus... Oui, c*est de Rome qu'est parti le mouvement qui se manifeste aujourd'hui dans les deux mondes. C'est Rome qui a créé la première maison cellulaire, qui a appliqué simultanément riiolement absolu et Tisolement mitigé. C'est un Pape qui, de sa lîiain, a écrit les premiers règlements d'une maison de correction... C'est à Rome que la philanthropie a pris naissance sous le nom plus doux de charité ; c'est là que les premières notions de la science des principes administratifs de la charité ont reçu la première et la plus large application. »
35» VBltES' Et SOIRÉES CHEZ = LES CARDINAUX.
filles. C'est le prototype de nos conservatoires des arts et métiers. Il renferme de* ateliers^ de toute espèce^ et même une nidnufactnre de tapisseries à l'instar de oelle des Gobelins. 11 possède une école de musique^ â!arcbi^ tédure , de sculpture , de peinture ^ de gravure -et de mosaïque. Deux des premiers graveurs de notre temps, Calamata et Mercuri, sortent de Saint-Michel. La grande salle renferme les bustes en marbre, sculptés par les élèves, des quatre premiers maîtres des beaux-arts : Raphaël , Michel- Ange, Bramante et Marc-Antoine.
Pie IX fut quelque temps visiteur (directeur) de cet établissement, et il y a laissé de beaux souvenirs. Saint- Michel est dirigé maintenant par le cardinal Antonio Tosti, ancien ministre des finances de Grégoire XVI; ce vénérable prélat a consacré à cette œuvre tout le zèle de sa verte vieillesse , et il y a fait d'importantes améliorations, tant sous le rapport matériel que sous le rapport moral. Il vit là heureux comme un père au milieu de tous ses enfants , bienveillant souverain de ce royaume de la charité.
Le bon cardinal nous reçut dans ses vastes appartements, dont les fenêtres donnent sur le port; on voit de là passer les barques et les navires , et le Tibre vous rappelle en cet endroit les souvenirs classiques d'Horatius Coclès, de Clélie et de Mucius ScsBvola. De l'autre côté du fleuve , se dresse l'Aventin , couvert de plantes toujours vertes, et couronné d'églises et de couvents, Sainte-Sabine, Saint-Alexis, et le prieuré de Malte.
Mgr Tosti est dilettante de peinture ; il a de bons tableaux, et nous parle beaucoup de son ami Camuccini , le grand peintre romain qui vient de mourir, et qui
visrrss bt soirées chcz les caiidinaux. 359
daignait donner des leçoqs gratuites de dessin aux Orphelins de Saint*MicheL Le prélat nous fait présent d'une notice sur Thospice , composée par M. Drach. Ce bon yienx cardinal a près de quatre-vingts ans, mais il a cènservé une vivacité et une énergie toutes juvéniles. En 1848 , après le départ de Pie IX, il resta à son poste par dbvoir, et non par sympathie pour la révolution. Les jacobins de Rome vinrent le féliciter de n^avoir pas suivi rexcmple de ses collègues ; mais le noble vieillard , les regardant du haut de son courage , leur répondit : a Je refuse vos éloges. Sachez que je n'ai pas plus peur de vous que n'ont eu peur mes vénérables collègues. S'ils ont quitté Rome, s'ils ont suivi le Saint-Père dans son exil, ce n'est que par amour et obéissance. De même, si fe suis resté dans cet établissement, c'est par obéissance et amour envers la personne de notre Saint-Père , qui à désiré que je n'abandonnasse point cet hospice où sont abrités tant d'infortunés, l'une des portions les plus chères au cœur du Pontife parmi tous ses sujets... Du reste, Signori, je suis Romain, et vous ne l'êtes point. Je resterai à Rome sans me laisser épouvanter. Vous pouvez, il est vrai, me frapper i'un coup de poignard ; mais, en cela, que ferez- vous î Vous ne ferez que m'enlever deux ou trois années d'existence, car je suis un vieillard , j'ai soixante-douze ans, et je ne vous crains pas. »
A l'entrée des Français à Rome, le cardinal Tosti adressa de nobles paroles au général Oudinot.
Il y a trois jours, en revenant de Saint-Pierre, nous avons rencontré les voitures Jes cardinaux nouvellement nommés. Ces carrosses cardinalesques sont peints
360 VISITES m SOIRÉE:?^ CREZ Ltô CARWIVAUX.' '
en pourpre, couverts d'une épaisse dorure et sufîhontfe aux quatre' coins de pompons massifs; sur la potlièrè,le chapeau rouge est peint avec les armoiries ; les dhé-' vaux 90ht noirs et empanachés de plumets et de pfôittpôris rouges, fiocchi; les laquais ont une livrée antique, télié qu'on n'en trouve plus qu'au théâtre Français dans les= costumes de Frontin ; ils portent un sac de velours rouge et Vombrellone , qui est tout à la fois un parapluie et un parasol, un en-toul'cas.Les voitures de ces nouveaux porporati se dirigeaient vers le Vatican, au pas, et les la-' quais suivant à pied. C'est le cérémonial obligé pour les cardinaux qui vont pour la première fois au Vatican, où on va leur ouvrir la bouche , comme disent les Romains, c'est-à-dire leur donner voix au chapitre.
Au nombre des novi porporati on compte le Père Giusto, simple capucin, que Pie IX estime beaucoup. Tout Rome a loué ce choix. Nous avons vu passer ce cardinal-capucin ; il garde son froc et sa barbe cappucinesca; la calotte rouge est le seul signe de sa nouvelle dignité. On aime cette simplicité monastique; le Père Giusto nous rappelle le Père Cristoforo de Manzonî. c( Les capucins sont comme la mer, dit l'auteur des Fiancés, ils reçoivent pour rendre. » he Père Giusio continuera à habiter son couvent; le Pape lui a prêté les appartemens du Quirinal pour la soirée de sa réception.
L'abbé J. me propose de me conduire à la soirée de deux nouveaux cardinaux de sa connaissance; c^est ce que l'on appelle à Rome ricevimento di colore.
Nous allons chez le cardinal Santucci et chez le cardinal Savelli, ministre de l'intérieur, qui est Corse,
VlSilTiÇS' fil SOIRÉES. CHEZ LES GARWNAïUX;: 301
c'e§^7à74ire F^squp Français. . Il daigna nae recevoir, graçjeq^^eat et m'inviter h la soirée de jeudi pour la réception de son chapeau.
l^ jaomination d'un cardinal est célébrée à Rome comine la naissance d'un fils du souverain, prince do sang et héritier éventuel de la tiare. Car c'est le Pape qui crée les cardinaux, et chaque cardinal peut devenir un jour Pape. Aussi la naissance d'un cardinal est à Rome une ar.éjoiuissance très-grande ; nous trouvons une foule immense, des iUuminationaet des orchestres en plein vont devait les palais des pouveau?c cardinaux; ce soir-là leur, pqrter est ouverte à Rome entière; une princesse romaine choisie par eux vient faire les honneurs de leurs salons. Les domestiques , en grande livrée , étages sur .l'escalier et dans les antichambres, portent à la main de longs cierges allumés. A l'entrée des apparte-' ments se tient le gentilhomme du cardinal, en habita la française et l'épée au côté. Nous trouvons les salons remplis d'une foule nombreuse, clergé, noblesse, bourgeoisie, officiers suisses , officiers français , chevaliers de Malte , uniformes de diverses nations. Les cardinaux et les. princes romains parlent tous français.
Ce soir je me suis rendu à l'invitation du cardinal Savelli; j'ai assisté à la réception du chapeau; il lui fut apporté dans un plat d'argent par un ablégat, qui fit un discours en latin , auquel le nouveau porporato répondit dans la même langue.
Le nom de cardinal vient, dit -on, de cardo^ gond, pivot, parce que tout le gouvernement de l'Église roule sur eux; seuls, ils font le Pape, qui ne peut être que l'un d'eux; le Pape seul aussi les crée. Ils sont vêtus de
362 Vll^TES ET SOIRÉES CHEZ LES CARDINAJUX*
rouge , pour rappeler qu'ils doivent verser leur sang comme les martyrs, vos purpimUi martyres , d'où viéai qu'à Rome on les appelle porporati^ les empoiÉrprés.
Erubescit^ il rougit, disait-on d'un évéque j€une ettn mide que ses talents désignaient à l'honneur de la pobr*r pre. Le cardinalat , écrivait le cardinal de Bouillon à Louis XIV , est la première' dignité du monde^ après la suprême *.
Le Sacré-Collége est en ce moment complet, chose rare; il compte soixante-dix membres, cinquante-quatre italiens et seize étrangers , qui se divisent ainsi : trente* quatre romains, sept napolitains, sept piémoodais, quatre lombards-vénitiens , deux toscans, six français -,
1 Le duc de Laval-Montmorcncy était ambassadeur auprès du Saint- Si^ ; il apprend tout à coup que quatre princes arrivent en même temps à Rome : le prince royal de Prusse, le prince royal de Bavière, le prince royal de Hollande, le prince royal de Suède. Il les invite à dîner, mais il D*y a que deux places d'honneur poiir quatre princçs. Lç due alqrs se dit que le Pape est un Roi-pontife élu par le Sacré-Collége, et que le doyeti des cardinaux électeurs, quand de plus il est liiitiistre das afikires étrangères, e^t, après le Pape, le personnage le plus considéi'aUe, de Rome. Le cardinal délia Somaglia, qui réunit ces deux titres, est invité au dîner de l'ambassade; il deviendra ce jour-là un autre niaître de maison dans le palais du Roi Très-Chrétien, fils aine de l'Église ; i sa droite et à sa gauche sont donc deux éminentes places d'honneur pour deux des princes royaux, tandis que l'ambassadeur placera près de lui les deux autres. • <
Cette anecdote est devenue une tradition à l'ambassade de France. Quand il s'agit d'une question d'étiquette, on se dit encore : Rappelonsnous l'histoire des quatres princes royaux du duc de Laval.
s II faut en compter sept maintenant ; Mgr Villccourt, évéque de La Rochelle, vient d'être appelé à Rome par Pie IX, en qualité de cardinalrésident, et il a reçu le titre de Saint-Pancrace, peut-être en souvenir du siège de Rome par les Français. « En même temps qu'il rend la Papauté européeiime, pie I^^ avec ce tact exquis qui le caractérise, se dégageant ^ de Rome dans Rome même, appelle dans ses conseils des prélats éminents de toutes les grandes nations^ dont il connaîtra par là beaucoup mieux res-
Y(SlfE6!BT SOIRÉES CHEZ LES CARDINAIIX. 368
trots antrichkns y deux espagnols , deux portugais » un be%e y uil anglais , un prussien .
Lee Mémoires du roi Joseph , récemment publiés , révèlent d^s particularités curieuses sur les Tues de Napoléon concernant sa famille. Il se voit cloué à Sainte- Hélène, comme Prométhée sur son rocher; son rôle est fini; il rêve pour sa famille , non pas Tempire, il ne prévoyait pas qu'il lui reviendrait , mais la pourpre romame, et la tiare elle-même. C est à la fin d'avril 1821 , à la veille de sa mort, que Napoléon manifesta sa pensée dans une série de conversations rapportées textuellement par le général Bertrand :
Extrait de la corner sation du 22 awil 1821.
« L'Empereur a désiré que le grand-maréchal dît à sa mère qu'elle ne pouvait mieux faire que de marier ses filles dans des familles romaines ; que sa famille devait s'emparer de Rome , s'allier à toutes les familles princières, c'est-à-dire à celles qui avaient eu des Papes; que l'alliance avec les Ercolani et les Gabrielli était bien entendue; qu'il avait fort désapprouvé le mariage avec le Suédois; que ses nièces pouvaient laver les pieds du Pape, mais non ceux de la reine de Suède ni de tout autre; qu'ils devaient s'allier aux Colonna , aux Orsîni et aux autres familles; qu'ils pouvaient aussi se marier entre eux; qu'ils ne devaient point se marier en France, à moins qu'il n'y eût un changement de gouvernement;
prit^ les susceptibilités, les besoins, et qu'il intéressera plus que jamais au maintien de son autorité^ en leur donnant ce gage de sa confiance, et en leur prenant ces otages, en quelque sorte, de leur fidélité. (A. Nicolas, Études philosophiques sur le Christianisme,)