‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 5 sur 82 · NIHIL · texte numérisé non relu

NIHIL

sur celui de la femme :

VMBRA.

Oui, Monseigneur, gloire, honneurs, richesses^ néant que tout cela ! Oui, Madame, beauté, luxe, santé, plaisirs, rêves d'une ombre qui fuit pour ne plus revenir ! Ici-bas tout est ombre et néant. Vanité des vanités, tout n'est que vanité ! Mais écoutez ce que l'autel et le crucifix de cette chapelle funèbre ajoutent pour les chré-

NIHiL. VMBRA. 3

tiens : oui , tout est vanité , hors d'aimer Dieu et de le servir.

Mgr Gerbet a trouvé dans ces deux mots une ingénieuse formule de la Rome antique et de la Rome chrétienne :

Rome a, comme Janus^ Ville du souvenir. Un front Ters le passé, l'autre vers l'avenir.

« Cette inscription est placée sur les tombeaux réunis de deux époux : choisie d'avance par le mari , elle ré» vêle ce qui s'était passé dans son âme. On voil qu'il avait été vivement frappé de l'inanité de tout ce qui est terrestre, et en conséquence il avait adopté pour sa propre tombe ce mot de néant, niuil, entendu dans le sens chrétien. Il était dès lors naturel de le mettre aussi sur le sépulcre de sa femme; mais il lui sembla dur et ingrat d'infliger ce mot à la pierre sous laquelle reposeraient les restes d'un cœur et d'une vie dévoués à la sienne. Il chercha donc une expression qui , en rappelant aussi rinanité de cette existence qui lui avait été si chère, en fît pourtant quelque chose de meilleur que le néant , et cette expression , il la trouva. Il réserva pour la tombe de sa femme ce seul mot : ombre, vmbra. S'il était inscrit sur les deux cercueils , ce mot n'énoncerait qu'une idée vulgaire ; rapproché de l'autre mot , il présente , à raison de l'analogie et du contraste , une signification très-belle.

(( Cette double inscription convient aussi, en un sens, au double aspect de Rome. Si Bossuet eût contemplé les ruines qui forment aujourd'hui comme le tombeau de la Ville qui subjugua le monde, il eût sans

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doute trouvé, à cette vue , cette expression de magnifia que témoignage de notre néants qui lui est venue en présence d'un autre tombeau bien petit en comparaison de celui-là. Ce sépulcre de Rome est aussi placé, comme le cercueil de Condé, à l'entrée d'un sanctuaire, mais du plus grand qui existe , et qui s'appelle Rome Chrétienne. Celle-ci parle bien moins de ce qui finit que de ce qui durera toujours; Toutefois les monuments terrestres les plus intéressants et les plus pieux offrent à peine quelques images obscures et passagères du monde futur. On peut donc , sous ces rapports , adapter aux deux faces de Rome l'inscription que je viens de citer : à l'une de ses faces y nihil, à Tautre, vmbra. y»

A M. L'ABBE GIYAUDAN.

Dans le quartier désert du Vélabre, aux bords du Tibre, le voyageur rencontre une place solitaire et abandonnée, où on fait les exécutions h mort, heureusement fort rares à Rome. Cette place , décorée d'une belle fontaine, s'appelle la piazza délia Boccà delta Ferità. A son extrémité, sur la rive du fleuve, s'élève le charmant petit temple rond de Vesta, véritable bijou antique. Ce temple de la déesse du feu s'appelle aujourd'hui Santa Maria del Sole ; il est consacré à Celle qui est peinte ainsi dans les Livres saints : Qwce est ista quœ processit sicut sol, et formosa tanquam Jérusalem?

De l'autre côté de la place s'élance le clocher byzantin de Santa Maria in Cosmedin. Sous son portique , à gauche, on trouve un grand disque antique en marbre, sur lequel est sculptée une large face humaine ayant la

bouche ouverte. Ce masque est rond et ressemble à monsieur le soleil ou madame la lune , qu'on montre aux enfants dans la lanterne magique ; les antiquaires prétendent que c'était Tembouchure d'un égoût. La légende populaire s'est emparée de ce disque; elle raconte que les maris, pour éprouver la vertu de leurs femmes, les forçaient à mettre la main dans cette bouche ouverte : si elles ne pouvaient plus la retirer, c'est qu'elles n'avaient pas dit la vérité. Les parents font la même histoire aux enfants menteurs : de là vient le nom de Boccà délia Verità donné à ce disque, à la place et à la rue. Les antiquaires ajoutent que ce masque trouvé dans l'Ara Massima servait aussi d'épreuve aux citoyens accusés de mensonge du temps de la république. Ce disque inspire encore aux enfants et aux jeunes filles la même frayeur superstitieuse que les anciens oracles. Au moindre soupçon de mensonge, on les menace de la bouche fatale ; ils en rient, mais rarement osent la braver, et l'hésitation même, n'est-ce pas la véritable épreuve?

Auprès de la Boccà , j'ai recueilli l'épitaphe d'un pauvre enfant noyé dans le Tibre.

HIC JACET INCAVTVS TIBERIS PVER OBRVTVS VNDIS

CVI SIT PERPETVA LVCE BEATA DIES ; LVC-E SILVESTRO SOBRINVS HORATIVS VT SIT

INTER CANONICOS HIC MIHI JVNCTA QVlES.

Entrons maintenant dans l'église de Sainte-Marie-in- Cosmedin. Nous y trouvons de pieux laïques qui , selon l'usage romain , font le catéchisme aux enfants.

Le dictateur Aulus Posthumius , inquiet du manque

de vivres qu'éprouvait son armée, prête à livrer bataille aux Latins sur le lac Régille, avait voué un temple à Gérés. Cest sur les ruines de ce temple que le Pape saint Denis éleva cette église , qui a encore dix colonnes da temple de Gérés. Elle date du troisième siècle y et cinserve son caractère primitif et ses deux ambons ; elle aie titre de basilique. Le Pape Adrien I" la répara, et en soigna si bien Tarchitecture et la décoration , qu'elle en reçut le gracieux surnom d'en Cosmedin (de xôçfioa , ornement). Ce surnom fut emprunté à la langue grecque, probablement à cause du nom d'École grecque qu'on donnait à cette diaconie, et que porte encore une rue voisine. Mgr Gerbet nous apprend que le mot d'écok, joint à une dénomination nationale , a été souvent enaployé à cette époque pour désigner le quartier de Rome où se trouvaient réunis des individus de telle ou telle nation. Les portes hospitalières de cette diaconie se sont ouvertes à une foule de pauvres pèlerins de la Grèce et de POrient , et son plus précieux ornement est sa vierge byzantine apportée ici de Constantinople, pour la soustraire aux outrages de l'empereur iconoclaste, Léon risaurien. Elle est au maître-autel et porte l'inscription : eeoToyoff agi 7rap9svo(T , mère de Dieu toujours vierge.

Mgr Gerbet nous raconte un souvenir touchant qu'une inscription perpétue dans cette église :

c( Vers l'an 750, un homme vénérable, qui avait été détenu en prison pendant dix ans par suite d'une fausse accusation , vint, le jour de sa délivrance, se prosterner devant un autel de saint Nicolas. 11 y remercia Dieu avec une telle effusion , que la place où il s'était agenouillé

resta longtemps tout humide d\ine pluie de larmes. Heureux ceux qui pleureraient leur dureté envers les malheureux avec autant de larmes que cet infortuné en puisa dans sa reconnaissance! Chaque année , en vertu d'un legs fait à cette église dans le dix-septième siècle , un service solennel renouvelle la mémoire de ces pleurs versés il y a plus de mille ans. 11 y a peu de larmes en ce monde qui aient une pareille immortalité.» Une autre inscription nous rappelle que la mémoire de saint Augustin plane sur ce lieu où Ton dit qu'il établit dans sa maison une école, lorsqu'il enseigna la rhétorique à Rome, avant d'aller à Milan. Il raconte dans ses Confessions qu'il vint à Rome contre la volonté de sa mère» à cause de la réputation de la jeunesse romaine , qu'on lui disait plus modeste et plus docile que celle de Carthage. Mais il se plaignit bientôt de ce que les écoliers romains se concertaient pour priver leur maître du juste salaire qu'ils lui devaient, et déserter tout à coup son école pour se porter dans une autre. Augustin fréquentait à Rome les manichéens, dans l'erreur desquels il était encore engagé; tombé dangereusement malade, il allait, selon son expression, descendre dans les enfers, chargé de tant de crimes, et n'ayant pas encore reçu le baptême; il attribue sa guérison aux prières de Monique *, ce modèle -type des mères chrétiennes. Dans l'église de saint Augustin , je n'ai pas vu l'autre jour sans émotion la chapelle de sainte Monique , dont le corps vénérable repose dans une urne de marbre antique. Si je m'embarquais sur ce

» ConfessionSy L v,ch. 8, 9, t2.

Tibre qui coule à mes pieds , eu quelques heures il me porterait jusqu^à son embouchure, jusqu'à Ostie , dont le nom est inséparable du récit qu'Augustin a fait de la mort de sa mère. Là, dans le port abandonné par la mer et par les hommes , on me montrerait encore , sous une chapelle ruinée , la chambre maternelle , la fenêtre où Augustin s'était appuyé en causant avec Monique, et en regardant le jardin de rhôtellerie. Cette scène ineffaçable a été reproduite dans un beau tableau d'Ary Scheffer, qui, je me le rappelle, faisait l'honneur du salon de 1846. n fut peint pour la reine des Français; qu'est-il devenu dans le pillage des Tuileries? Je me souviens des vers que j'avais adressés à l'illustre artiste :

C'est la mère et le ûls^ Augustin et Moni(|ue Qu'absorbe dans Textase une pensée unique ; A leurs pieds est la mer, sur leur tête les cieux, Deux infinis d'azur où se perdent leurs yeux. Prêts à mettre à la Toile ils sont au port d'Ostie ; Du fils, sous le figuier, Tâme s'est convertie, Et la mère, tranquille en le voyant au port. S'apprête à s'embarquer au vaisseau de la Mort.

Augustin nous a peint cet entretien austère.

Pour s'achever aux cieux commencé sur la terre.

« Oh ! combien tendrement nous avons conversé,

L'un près de l'autre assis, dans l'oubli du passé !

Dévorant l'avenir et soulevant ses voiles.

Nous cherchions quelle était, au delà des étoiles,

Cette Vie éternelle où le désir n'est plus.

Et que vous réservez, Seigneur, à vos élus.

Nul œil ne peut la voir , nul mot ne peut la peindre,

Et ce n'est qu'en esprit que l'homme y peut atteindre.

Dans nos élans d'amour déjà nous franchissions

De plus haut en plus haut les divins échelons;

Enfin comme un éclair, par un bond de nos âmes,

Aux pieds de votre trône un instant nous touchâmes... »

CAPUCINALE ET CAPUCINIÈRE.

A ALFRED DU GUARDIER.

Mercredi 2 février.

A la Chandeleur la grande douleur, dit-on chez nous pour rappeler que le froid est encore vif le jour de la Purification de la sainte Vierge. Ici le temps est doux et chaud. Il y a-t-il encore des jeunes filles qui fassent aujourd'hui la neuvaine de la Chandeleur, si délicieusement racontée par Charles Nodier?

Nous allons de bonne heure à Saint-Pierre, où il y a chapelle papale. Nous nous courbons sous la main du Saint-Père, qui arrive escorté de sa garde noble \ et porté sur la sedia gestatoria, comme Jules 11 dans THé-

* Pie IX a senri quelque temps dans la garde-noble. Le prince Barbe, rini, commandant de ce corps, Yen fit rayer pour cause de santé. Le Saint-Père lui dit quelques jours après son élection: — Eh bien! cher prince, c'est grâce à vous pourtant que tout cela est arrivé, mais vous ne vous doutiez guère, en refusant de faire de moi un officier, que \e bon Dieu en ferait un jour un Pape.

CAPUCINADE ET CAPUCINIÉRE. 11

liodore de Raphaël. Il fait ainsi le tour de cette basilique Vaticane, qui est si Taste que l'immense procession semble s'y dérouler en plein air sous la voûte des cieux. La Grèce antique, dans toute la pompe de ses fêles, n'avait rien de plus beau que cette procession catholique dans le plus grand temple du monde , où, entraînée, comme Siméon, par le mouvement de l'Esprit- Saint, l'Église se met en marche aujourd'hui pour aller au-devant de FEnfant Divin que sa Mère amène au temple. C'est cette rencontre sublime que l'Eglise grecque, dans sa liturgie, désigne sous le nom d'Hypapante , et dont elle fait l'appellation delà fête d'aujourd'hui. L'Orient était représenté à Saint- Pierre par plusieurs évêques arméniens revêtus de leurs longues barbes et de leurs costumes splendides.

Je parvins à bien me placer à gauche du maître-autel , au-dessous de la tribune réservée à Tétat-major français, auprès de la femme et des filles du général Gémeau, qui se lamentaient de leur départ et se disaient tristement : « C'est la dernière fois que nous voyons les fun^ ziani de Saint-Pierre. » J'admire et j'envie les beaux costumes espagnols des camériers de cape et d'épée , qui portent le pourpoint de satin noir, le manteau de velours, l'épéeen forme de croix, la chaîne d'or et la fraise empesée où leurs têtes semblent posées sur un plat, comme celle de saint Jean-Baptiste. Combien ce costume embellit un homme! Il y avait là pour des peintres des portraits tout faits ^ qui semblaient descendus vivants des toiles de Van-Dyck ou de Velasquez.

Après la messe commença la bénédiction des cierges, instituée , dit-on , par le Pape saint Gélase au cinquième siècle, pour donner un sens chrétien aux restes de l'an-

i i CAPUCIN ADE ET CAPUCINIÈRE.

Ce temple rimportuuo^ et son iuipiété Voudrait anéantir io Dieu qu'il a quitté.

Après la capxicinade, allons voir la rapuciniêre , pour employer ces nobles termes du Dictionnaire philosophique.

Traversons la place Barberini ; j'aime sa fontaine du Triton, poétique conception du Bernin. Le Triton, comme dit la chanson comique,

Va tirer de sa conque Un si ravissant son.

Qu'il ravira quiconque Entendra sa chanson.

Mais de sa conque jaillit un jet d'eau si violent que Tonde retombe presque en vapeur dans le bassin. En remontant la place à gauche, au bout d'une courte allée d'arbres , voici le couvent des Capucins et leur église , Sainte-Marie-de-la-Conception ; elle possède le Saint- Michel du Guide et le Saint -François en extase, magnifique cadeau que le Dominiquin tit aux Capucins. Un vieux Capucin à barbe blanche me fait voir, devant le maître-autel, la pierre tombale du cardinal François Barberini, frère d'Urbain VIU, Capucin, qui éleva l'église et le monastère. Son épitaphe est digne de Thumilité capucinesca :

IIIC JACET

PVLVIS

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