‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 6 sur 82 · CINIS ET NIHIL · texte numérisé non relu

CINIS ET NIHIL

Une autre inscription tumulaire porte le nom glorieux de Sobieski, fils du roi de Pologne Jean III, mort à Kome en 1714. Le vrai trésor de l'église est le corps du bien-

CAPUCINADE ET CAPUCINIÉRE. 15

heureux Crispino de Vilerbe, Capucin , conservé intact cent ans après sa mort; nnais je n'ai pu le Yoir aujourd'hui. J'allais me retirer quand le vieux Capucin me dit : Aspettate^ o SignorCj bisogna veder il cimiterioy è un capo d* opéra. J'aime les idées graves et salutaires qu'excite en nous la vue des tombeaux ; mais je ne m'attendais guère à ce que j'allais voir. Figurez- vous plusieurs salles basses et voûtées , ornées et tapissées du haut en bas de colonnes, d'autels, de dessins, d'arabesques; çà et là des ermitages et de petites fabriques qui , de loin , semblent faites en mousse et en coquillages, comme dans certains parcs anglais; mais ce" sont des bosquets funèbres : tous leurs matériaux sont des ossements; c'est une mosaïque de morts. Voici des niches et des lits de repos où on a proprement posé les squelettes des Capucins décédés; ils sont encore revêtus de leurs robes de bure qu'on leur fait changer de temps en temps à cause des vers et de la moisissure. Mon vieux Capucin était si familiarisé avec la mort (et c'est là peut-être le but de cette exhibition ] qu'il me disait en souriant qu'il figurerait bientôt lui-même dans ce musée funéraire. Tout cela est fort propre et fort galamment disposé : la mort se fait ici coquette et pleine de goût. Il parait que la terre dont les Capucins couvrent leurs cadavres pendant un certain temps a la propriété de les conserver ; il en est de même en Sicile. On se rappelle les beaux ▼ers d'Hippolyte Pindenwnte en réponse au poème Bei Sepokri d'Ugo Foscolo :

Che diro délie tue, Sicilia eara,

Deile tue sale «epolcralî, dove

Co' morti a dimorar scendono i vivi?

A ERNEST LÀFOND.

Jeudi 3 février.

En longeant les jardins de Salluste, on arrive au sommet du Viminal, où le bruit de l'eau qui tombe en cascade vous annonce que vous êtes près de la fontaine Dei Termini, où Moïse a frappé le rocher de sa baguette au commandement de Sixte-Quint ^

Entrons dans l'église de Sainte-Suzanne, c* était la fille de Gabinus et la nièce du Pape saint Caïus. Galerius, fils adoptif de Dioclétien , demanda sa main ; mais elle

^ C'est ici près qu'Alficri avait sa villa. Quand il était à Paris^ en 1787, il se fixa sur le boulevard du Montparnasse, dont le nom poétique lui plut, et il s'en trouva si bien qu'il comparait sa retraite parisienne à sa Tilla romaine : « Gerçai casa, cd ebbi la sorte di trovarne un a molto lieta e tranquilla, posta isolala sul baluardo nuovo nel Sobborgo di San Germano, in cima d'una stradda detta del Monte Parnusso, luogo di bellissima vista, d*ottima aria e solitario come in una villa ; compagno dalla villa di Roma ch' io avea abitata due anni aile Terme. » ( Vita, epoca qttarta.)

était chrétienne comme Cymodocée , el avait fait le vœu virginal. L'empereur envoie sa femme Séréna Augusta pour vaincre la jeune fille. Suzanne convertit Timpéra- Irice. Dioclétien furieux fait décapiter cette cliarmeresse. La nuit suivante, disent les ^c/es, Séréna sort mystérieusement du palais impérial, et, pendant le sommeil de son époux le persécuteur, elle recueille de ses mains le corps de l'héroïne, essuie le sang avec son voile, renferme le précieux dépôt dans une cassette d'argent, l'emporte au palais , et chaque nuit elle offre ses prières furtives aux reliques de son amie.

L'église, ornée de fresques sur le martyre de Suzanne, s'élève à la place de la maison de son père. Elle appartient aux Bernardines, dont nous entendons les voix invisibles qui soupirent les chants sacrés, comme un écho de la voix de la vierge martyre. La chapelle de Saint-Laurent est remarquable par la richesse de ses marbres , et surtout parce qu'elle fut construite aux frais d'une blanchisseuse, de Camilla Peretti, sœur de Sixte-Quint. De plus, cette brave femme laissa une rente perpétuelle pour pouvoir distribuer tous les ans à neuf filles pauvres une dot de 50 écus chacune *.

En face s'ouvre l'église circulaire de Saint-Bernard, l'ancien Calidarium des thermes de Dioclétien. Tout le sommet de cette colline , toute cette esplanade plantée d'arbres était occupée par ces thermes, les plus grands de Rome. Nos cercles et notre jardin d'hiver ,

* Tu te négliges, Pasquin, disait alors Marforio; pourquoi te montrer dans les rues avec du linge sale ?

— G*est que ma blanchisseuse est devenue princesse , répondait Paiqnin-le-Censeur.

aux Champs-Elysées , ne peuvent en donner une idée. Les thermes antiques renfermaient des portiques et des jardins pour les promenades d'hiver et d'été , des écoles de gymnastique et de natation , des bains froids, tièdes et chauds, un théâtre, un manège, des lupanars, une bibliothèque, une galerie de statues et de tableaux, une salle de déclamation, un cercle littéraire, philosophique et politique. Les hommes y vivaient entre eux comme les Anglais dans leurs clubs. Alaric dévasta les jardins de Salluste et les thermes de Dioclétien.

Ce vaste hospice pour les enfants que vous voyez, s'élève sur remplacement d'un des exhèdres des thermes, salle où se réunissaient les gens de lettres pour disputer sur un vers d'Homère ou de Virgile. Aujour-, d'hui c'est l'Évangile qu'on y explique aux enfants; les frères ignorantins qui dirigent ici l'éducation des pau* vres sont plus grands à nos yeux que tous les rhéteurs . de Rome antique. On enseigne là aux jeunes gens les arts mécaniques, a Singulier retour des choses humaines , remarque Mgr Gerbet. Des chrétiens , réduits en esclavage pour leur foi, ont construit, il y a plus de quinze siècles , ces murs gigantesques dont les ruines abritent maintenant de pauvres religieux , qui ne sont plfM esclaves que de leur dévouement. »

Après l'hospice , voilà une porte d'église qui ne promet rien de très-beau : qu'elle est trompeuse ! Il faut entrer et admirer. Nous somnies au milieu de la grande salle de la pinacothèque des thermes changée en église par le génie de Michel-Ange; la voici avec sa voûte, ses colonnes immenses et ses deux cents pieds de longueur. Pie IV, voulant élever un temple à la Reine des anges ,

CLOITRE ET CYPRÈS DE MICHEi^ANGE. 19

chargea Michel-Ange de lui trouver un emplacement. Le grand artiste avait alors quatre-vingt-six ans. Se promenant un jour au milieu des ruines de ces thermes, il trouva encore debout à leur place huit colonnes énormes de granit sur lesquelles venaient s'appuyer de grands arcs à plein cintre , puis des murs d'une hauteur prodigieuse soutenant une voûte immense. Son vaste génie vit aussitôt le parti qu'on pouvait tirer de ces ruines. Il trace tout de suite son plan et son dessin ; le Souverain-Pontife l'approuve , et , sans rien changer de place, sans rien détruire , il donne à Rome étonnée un des plus beaux temples réguliers dont elle ait le droit de se vanter. Voilà ce qu'est Sainte-Marie-des-Anges. Malheureusement, le plan de Michel- Ange n'est plus tel quil l'avait conçu; on Ta gâté, sans qu'il ait cessé d'être grandiose. Mais je ferai toujours un reproche à Michel-Ange : c'est sa manie de la croix grecque pour les églises latines. Je l'ai déjà observé à propos du plan de Saint-Pierre. Pourquoi donc imiter les Grecs , qui , Gomoie signe de leur séparation d'avec l'Église universelle, ont osé fausser la forme de la croix sur laquelle Notre-Seigneur a été cloué? C'est un faux en art comme en religion.

La pièce ronde qui sert de vestibule à l'église est le frigidafium. Voici deux inscriptions tumulaires qui sont très-beUes.

On lit sur le tombeau du cardinal Parisio :

CORPVS HVMO TIGlTVfl FAHA PER ORA VOLAI SPIRITYS ASTRA TENET.

sur celui du cardinal Alciati :

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