‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 52 sur 82 · VISITES ET SOIRÉES CHEZ LES CARDLNAUX · texte numérisé non relu

VISITES ET SOIRÉES CHEZ LES CARDLNAUX

que ce qu'il disait s'appliquait à tous ses neveux et nièces ; de le faire connaître à la reine Caroline et au roi Joseph; que la famille aurait probablement des Papes, que , dans tous les cas ^ elïô exercerait une grande influence, même en France; qu'enfin Rome était la Ville- Éternelle * . »

Le cours des événements aîmptimé une autre direction aux destinées de la famille impériale ; l'empire lui est revenu; un seul de ses membres a suivi la carrière indiquée par le vieil empereur : M. l'abbé Lucien Bonaparte vient de recevoir la tonsure à Rome, des mains de Son Émincnce le cardinal Fransoni , préfet de la Propagande.

* Extrait de la conversation c?w 24 avril au soir^ l'Empereur étant au lit : L'Empereur a dit qu'il répétait que sa famille devait s'emparer de Rome^ en s*alUanl à toutes les familles princières, c'est-à-dire aux familles qui avaient eu des Papes et qui avaient commandé à toutes les codsciences de runivers; qu'elle ne tardei*ait pas a Avoir un Pape, des (Xtrihnaux, des légats; que cela leur donnerait de Tinfluoncc dans toutes Jes cours de l'Europe; que cela était important^ intéressait nombre de familles puissantes à porpéiucr le souvenir de sa gloire; que 'c'était atta-* cher une théocratie puissante aux intérêts de sa famille, à ThoDiie.ur de sa mémoire ; qu'il y avait partout de ces familles^ non-seulement à Rome^ mais à Bologne^ Rimini^ Péruggia ; qu^an fait, sa famille était d'origine romaine ; qu'il y avait des Bonaparte à Rome en 1000 ; que c'était un Bonaparte qui avait écrit en 1500 le sac de Rome par le connétable de Bourbon^ lancent contre lui des imprécations; que son nom serait toujours populaire en Italie ; qu'il regarderait toujours commo une occasion manquée le temps où il avait voulu établir son indépendance ; qu'il avait parlé à toutes les imaginations en Italie ; qu'il y avait réveillé le nom et les souvenirs de la patrie...

Lxxxyiii

A finKfiST LAFOND.

Montons au CapHole et rendons gr&ccÀ Dieu.

ÏDante AUghierî^ dans le Cowoito, a.esquissé à grands traKs Wï bbteaa de Thistôire romaine ; il s'y montre le discipUdfi.la Profcidence, comme saint Augustin et Bossuet. Le' poète s'^attaché à prouver que Dieu a veillé particulièir^meot à là naissance et à la formation de Rome : a Dieu n'^-t-îl pas mîè ses propres mains à cette bataille où les \Ibàins combattaient contre les Romains pour connaître qui snrait le chef des deux Etats , et quand un seul RomaÎQ disposa de la liberté de Rome? Dieu nVt-il pas mis ses propres mains, quand les Français {gli Franceschi)y occupant Rome entière, allaient prendre par ruse le Capitole, et que la voix d'une oie seulement se fit entendre '? Dieu n'a-t-il pas mis ses propres mains à la

* Une jolie caricature romaine représente un jeune soldat français plnmadt une oie au Capitole, avec ces mots : Vengeance d'un Gaulois.*

guerre contre Annîbal, quand trois boisseaux d'anneaux étaient portés en Afrique, après la mort de tant de citoyens; quand les Romains voulaient abandonner la ville, et que ce béni [questo benedetto) de Scipioa jeune résolut de passer à Carthage pour affranchir Rome? Dieu n'a-t-il pas mis ses propres mains à la défense de la liberté qu'entreprit un nouveau citoyen de petite condition , c'est-à-dire TuUius , contre un si grand patricien comme était Catilina*? Oui, certainement, Dieu a posé là ses propres mains. Ne demandez plus à voir comment , par une spéciale naissance et un spécial agrandissement , Dieu a pêmé la naissance et l'agrandissement de la Ville-Sainte. »

Le nom de Capitole vient de la tête d'un certain Étrusque nommé Tolus, Caput-Toli, qu'on trouva en creusant les fondations. Les augures déclarèrent que c'était un signe que Rome serait la tête du monde. Il est remarquable que le Calvaire signitiait aussi lieu du crâne.

Jetons encore un coup d'œil sur la Roche Tarpéienne en répétant le cri de Manlius Capitolinus :

Laissons à Rome au moins cette tache éternelle De m'avôir Vu périr où j'ai vaincu pour elle.

Donnons un nouveau souvenir à la bravoure de nos aïeux; le vieux Caton n'a-t-il pas tracé un fidèle portrait des iPrançais , en disant que les Gaulois cultivent surtout l'art de la guerre et l'art de la parole :

f U est curieux de voir le g&ntiUiomme florentin^ le patricien Alighieri parler ainsi du plébéien Gicéron.

GalHadwas res indu$triosis$ime persequitur, rem mililiu^em et argute loqui.

Nous voici au pîed du grand escalier du Capitole, devant la statue équestre de Marc-Aurèle, en métal corinthien , si pleine de vie et de noblesse. Il y a des gens qui trouvent ce cheval trapu, pansu et fourbu. II est vrai qu'il ne ressemble pas à nos ficelles du bois de Boulogne. C'est le type du cheval antique , solide et vigoureux, type qu'on retrouve encore dans les chevaux romains dont se servent le Pape et les cardinaux. Il faut répéter avec Milizia que ce cheval de bronze est le plus beau coursier qui soit sorti des écuries des sculpteurs anciens et modernes *. Cette statue de Marc-Aurèle rappelait à Gœthe la statue du commandeur dans Don Juan ; en effet, la nuit , au clair de la lune, elle a quelque chose de fantastique et d'effrayant , et on est tenté de lui dire, avec ce poltron de Leporello chargé de l'inviter à souper chez son maître :

0 statua gentilissima Del gran commendatore...

L'ensemble des bâtiments du Capitole moderne ne répond pas à l'idée qu'on se fait d'un lieu où était la Roche Tarpéienne , et qui était couronné d'une citadelle inexpugnable entourée de précipices , où tout annonçait la force, la violence, la conquête, la victoire :

Assez et trop longtemps Tarrogance de Rome A cru qu^être Romain c'était être plus qu'homme.

1 Bsso èil più espressÎTO di quanti finora usciti.^aUe scuderie degli scultori antichi e moderni. {Dell *arte di vedere nelle belle arti.)

tt La croix , dit Robello , symbole de paix et de concorde, en changeant les opinions des hommes, a changé aussi la forme des choses ; aussi Michel-Ange , en esprit élevé, sut mettre cette fois l'architecture en harmonie avec le temps. Dans cette circonstance , il abandonna exprès son style terribhy comme l'appelle Vasari, pour faire des édifices jolis, gracieux, destinés aux arts de la paix, aux chants des poëtes , aux études des académies , au siège des administrateurs paternels de la municipalité de Rome. »

Entrons au musée des sculptures, a Tout porte à Rome , dit Eudore , l'empreinte de la domination et de la durée ; j*ai vu la carte de la Ville-Éternelle tracée sur des roches de marbre au Gapitole , afin que son image même ne pût s'effacer. » Voyez sur le grand escalier les fragments de ce plan de Rome au temps de.Caracalla ; il se composait de vingt-six planches de marbre. Combien toutes ces statues devaient faire plus d'effet sous des portiques ouverts , se détachant sous ce beau ciel, et ressemblant, dit encore Eudore, à un peuple immobile au milieu d'un peuple agité. Nous revoyons avec intérêt le gladiateur gaulois mourant, et le sarcophage en marbre grec dont un bas-relief représente le combat des Romains et des Gaulois, c'est un travail prodigieux.

Le musée de peinture du Capitole offre une foule de tableaux intéressants, un portrait de Michel -Ange par lui-même, un paysage de Claude Lorrain , le Triomphe de Flore du Poussin, et surtout la sainte Pétronille du Guerchin. Pétronille, la fille spirituelle de saint Pierre , était fiancée à Flavius, fils d'un patricien romain. Pen-

i}aot.une absence du jeune homoie, Pétronille youe à Dieu sa vlrginitér, et obtient la grâce de mourir avant son mariage. Quand Flavius revient à Rome et appread que sa fiancée est morte, dans l'excès de sa douleur^ il la fait déterrer pour s'assurer de la vérité qu'il ne peut croire, et pour contempler encore une fois les traits de celle qu'il aimait. Tel est le sujet de la vaste composition du peintre bolonais, que les Italiens appellent : Dt^êotteramento del earpo di santa Petronilla e scdita al cielo délia sua anima. Au premier plan on voit les fossoyeurs ouvrir la fosse , et le corps de la vierge apparaît aux yeux de son fiancé , jeune élégant , vêtu à la mode du seizième siècle, et qui , dans le tableau , ne semble pas suffisamment aGTecté d'un tel spectacle. En haut, dans le ciel, l'âme de Pétronille, libre et triomphante, s'élance vers le Christ qui lui tend les bras. Le Guerchin a mérité ici son surnom de Magicien de la peinture. Ce tableau a fait le voyage de Paris, en compagnie de sa voisine la toile de TAlbane , qui représente la naissance de la Vierge.

Saint-Pierre possède une magnifique copie en mosaïque de la sainte Pétronille, et Paris en a une copie à l'huile, dans l'église de Saint- Ger vais.

Le Capitole garde , dans le palais des Conservateurs , une statue de César, le seul portrait authentique de ce Jiéros; on l'a placée près de la Louve étrusque, vénérée déjà par les vieux Romains. Dans la salle des grands hommes on remarque les bustes de Dante, de Pétrarque, etc., et ceux de six étrangers, qui sont devenus Romains par leurs travaux et leur long séjour à Rome ; ce sont trois Français : Poussin, d'Agincourt, Suvée, direc- II n

leur de l'Académie de France, et trois Allemands : Raphaël Mengs, Winckelmann et Angelica Kauffmann. En parcourant les appartements du Gapitole, nous voulons pénétrer dans une certaine pièce, le custode nous dit que c'est impossible, qu'il y a là tuUa la roba délia republica; faut-il traduire : toute la défroque de la république? La république romaine vit encore de nom à Rome; elle a son sénateur inamovible , espèce de juge de paix civil, et ses conservateurs, qui se renouvellent chaque année; c'est ce qu'on appelle le sénat romain : il a une garde, des manteaux brochés d'or et de pourpre, une livrée jaune et rouge, et le droit de mettre sur ses décrets et sur ses carrosses Tantique et glorieux sigle S. P. Q. R. Enfin nous montons au sommet de la haute tour carrée qui domine le Capitole et la Ville, et qui renferme la Patarina, la grosse cloche prise au moyen âge sur les Viterbois, et qui a le privilège bizarre de sonner la morl du Pape et l'ouverture du carnaval. Au faîte de la tour s'élance une statue de Rome antique , aux mains de laquelle on a mis une énorme croix de fer. C'est bien là le symbole de la Ville-Éternelle. De cette hauteur on voit le cercle de montagnes formé par les Apennins , les monts Albains et ceux de la Sabine; la ligne uniforme de la campagne romaine s'étend jusqu'à la mer , et semble elle-même une mer, un Océan pétrifié. D'ici, le Colysée parait svelte et léger, le Tibre a la forme d'un fer à cheval, et les sept collines ont l'air de monticules ; nous sommes au point central qui sépare la ville antique de la ville moderne : d'un côté le Colysée et le Panthéon ; là-bas Saint-Pierre et le Vatican, Voici les quatre Rome à nos pieds : la Rome royale natt sur l'A-

MONTONS AU CAPÏTOLE. 371

ventin ; la Rome républicaine occupe le Gapitole ; la Rome impériale domine sur le Palatin; la Rome papale règne sur la colline du Vatican.

Le livre immense de Rome se déroule Ici k nos yeux et à nos pensées. Gomme il dégoûte des vaines et frivoles lectures, et combien il est instructif, quand la main de la Religion vous en tourne les pages! Il vous semble entendre alors, comme saint Augustin, une voix mystérieuse qui vous crie : tollé lege, tollé lege.

Page 1