‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 53 sur 82 · A MA SOEUR · texte numérisé non relu

A MA SOEUR

Te, germaoft soror, nostri nvnc testis amoris. Cvm fygeret mvndvm dederat mihi pignvs hoaestTm, Q^rem sibi cvin raperet melior ivoe regia cceli, Non timyi uiortem cœlos qvod libéra adiret, Sed doivi, fateor, consortia perdere vit».

(Epitaphe composée par le pape saint Damase pour Mi sœur Irène, morte à vingt ans.)

En poursuivant ce matin mon voyage solitaire à travers cette Rome immense qui fut jadis le monde entier *, et qui est encore aujourd'hui le centre de l'univers chrétien, je me trouvai près du palais Farnèse, non loin de l'Oratoire de Sainte-Brigitte de Suède, en face d'une église que je ne connaissais pas encore. Une petite Romaine , aux pieds nus , qui me tendait la main , me dit que c'était San-Girolamo délia Carità, Saint-Jérôme-dela-Charité. J'y entrai. C'est pour cette église que le Dominiquin peignit sa célèbre Communion de saint Jérôme, qu'on admire aujourd'hui au Vatican. On en voit devant le maître-autel une bonne copie par Camuccini. Il faut

* Saint Jérôme, Lettres traduites par CoUombet, t. y, p. 288.

SALVrb: MÉLANIK. 373

visiter la chapelle de la famille Spada, dont la forme bizarre est due au génie excentrique du Borromini ; là, deux beaux anges du Georgetti tiennent un drap de marbre jaune , veiné de blanc , qui sert de nappe de communion , et qui est admirable par la souplesse et le naturel de ses plis sculptés.

Comme j'allais me retirer, croyant avoir tout vu , j'aperçus contre un pilier une plaque de marbre noir où je déchiffrai cette inscription :

TEMPLVM HOC GLARISSIMVM

OLIM s. PAVLiE MATRONiE ROMAND DOMICILIYH. S. HIERO-

NYm ECCLESIJE DOCTORIS HAXIMI HOSPITIVM. AC DIVTVRNVM

S. PHILIFFI MERII DIVERSORIVAI. VNA GVM ARA MAXIMA IN

m HONOREM S. DOCTORIS EJVSDEM ERECTA SVB QVA PRJETER

SS. PRIMITIVI ET VITALIS RELIQVIAS EJVS TABVLA INCLVSAS.

ALIORVM PLVSQVAM DVCENTORVM ITIDEM MARTYRVM COR-

PORA REQVIESCVNT ^

C'était donc ici le palais de cette illustre Paule , dans les veines de laquelle coulait le sang royal de Grèce et d'Ilion. Son père, Rogatus, descendait d'Agamemnon; sa mère, Blésilla, avait parmi ses aïeux les Gracques, les Scipions et Paul-Émile ; c'est de ce dernier que Paule tirait son nom. Enfin son époux , Toxotius , était de la gens Julia , qui se disait issue d'Iule, fils d'Énée,

Ainsi la famille de Paule retrouvait ses titres de noblesse dans le livre d'or de l'Iliade et de TEnéidc ; Ho-

» Ce temple très-célèbre fut autrefois la demeure de sainte Paule^ matrone romaine, et l'asile du grand docteur de réglise, saint Jérôme. Plus tard^ saint Philippe de Néri y habita longtemps. Sous le maîtreautel, érigé en l'honneur du saint docteur^ se trouvent les corps des saints Primitivus et Vilalis, el les reliques de plus de deux cents martyrs y ro posant.

gaerre contre Annibal, quand trois boisseaux d'anneaux étaient portés en Afrique , après la mort de tant de citoyens ; quand les Romains voulaient abandonner la ville, et que ce béni [questo benedetto) de Soi pion jeune résolut de passer à Carthage pour affranchir Rome? Dieu n'a-t-il pas mis ses propres mains à la défense de la liberté qu^enlreprit un nouveau citoyen de petite condition , c'est-à-dire TuUius , contre un si grand patricien comme était Catilina *? Oui, certainement, Dieu a posé là ses propres mains. Ne demandez plus a voir comment , par une spéciale naissance et un spécial agrandissement , Dieu a pensé la naissance et l'agrandissement de la Ville-Sainte. »

Le nom de Capitole vient de la tête d'un certain Étrusque nommé Tolus, Caput-Toli, qu'on trouva en creusant les fondations. Les augures déclarèrent que c'était un signe que Rome serait la tête du monde. Il est remarquable que le Calvaire signitiait aussi lieu du crâne.

Jetons encore un coup d'oeil sur la Roche Tarpéienne en répétant le cri de Manlius Capitolinus :

Laissons à Rome au moins cette tache éternelle De m'avôir Vu périr où j'ai vaincu pour elle.

Donnons un nouveau souvenir à la bravoure de nos aïeux ; le vieux Caton n'a-t-il pas tracé un fidèle portrait des iPrançais , en disant que les Gaulois cultivent surtout l'art de la guerre et l'art de la parole :

f U est curieux de voir le gentilhomme florentin^ le patricien Alighieri parler ainsi du plébéien Gicéron.

GalHa dym res industriomsime persequitur, rem militwem et argute loqui.

Nous voici au pied du grand escalier du Capitole, devant la statue équestre de Marc-Aurèle, en métal corinthien , si pleine de vie et de noblesse. Il y a des gens qui trouvent ce cheval trapu, pansu et fourbu. II est vrai qu'il ne ressemble pas à nos ficelles du bois de Boulogne. C'est le type du cheval antique , solide et vigoureux, type qu'on retrouve encore dans les chevaux romains dont se servent le Pape et les cardinaux. Il faut répéter avec Milizia que ce cheval de bronze est le plus beau coursier qui soit sorti des écuries des sculpteurs anciens et modernes •. Cette statue de Marc-Aurèle rappelait à Gœthe la statue du commandeur dans Don Juan ; en effet, la nuit, au clair de la lune, elle a quelque chose de fantastique et d'effrayant , et on est tenté de lui dire, avec ce poltron de Leporéllo chargé de l'inviter à souper chez son maître :

0 statua gentilîssima Del gran commendatore...

L'ensemble des bâtiments du Capitole moderne ne répond pas à l'idée qu'on se fait d'un lieu où était la Roche Tarpéienne , et qui était couronné d'une citadelle inexpugnable entourée de précipices , où tout annonçait la force, la violence, la conquête, la victoire :

Assez et trop longtemps rarrogance de Rome A cru qu^être Romain c'était être plus qu'homme.

1 BssO'è il più espresAÎTO di quanti fmora usciti. dalle scuderie degli scultori antichi e moderni. {Dell 'arte di vedere nelle belle arti,)

tt La croix , dit Robello, symbole de paix et de concorde, en changeant les opinions des hommes^ a changé aussi la forme des choses ; aussi Michel-Ange , en esprit élevé, sut mettre cette fois l'architecture en harmonie avec le temps. Dans cette circonstance , il abandonna exprès son style terrible^ comme l'appelle Vasari, pour faire des édiQces jolis, gracieux, destinés aux arts de la paix, aux chants des poètes , aux éludes des académies , au siège des administrateurs paternels de la municipalité de Rome. »

Entrons au musée des sculptures. « Tout porte à Rome , dit Eudore , l'empreinte de la domination et de la durée ; j'ai vu la carte de la Ville-Éternelle tracée sur des roches de marbre au Gapitole , afin que son image même ne pût s'effacer. » Voyez sur le grand escalier les fragments de ce plan de Rome au temps de.Caracalla; il se composait de vingt-six planches de marbre. Combien toutes ces statues devaient faire plus d'effet sous des portiques ouverts , se détachant sous ce beau ciel, et ressemblant, dit encore Eudore, à un peuple immobile au milieu d'un peuple agité. Nous revoyons avec intérêt le gladiateur gaulois mourant, et le sarcophage en marbre grec dont un bas-relief représente le combat des Romains et des Gaulois, c'est un travail prodigieux.

Le musée de peinture du Capitole offre une foule de tableaux intéressants, un portrait de Michel-Ange par lui-même, un paysage de Claude Lorrain , le Triomphe de Flore du Poussin, et surtout la sainte Pétronille du Guerchin. Pétronille, la fille spirituelle de saint Pierre , était fiancée à Flavius, fils d'un patricien romain. Pen-

MOMTONS AU CAPITOLE. 369

daot.une absence du jeuae homme, Pétronille voue à Dieu sa vjirginité., et obtient la grâce de mourir avant ^on mariage. Quand f^lavius revient à Rome et apprend que sa fiancée est morte , dans l'excès de sa douleur^ il la fait déterrer pour s'assurer de la vérité qu'il ne peut croire, et pour contempler encore une fois les traits de celle qu'il aimait. Tel est le sujet de la vaste composition du peintre bolonais, que les Italiens appellent : Dissotteramento del eorpo di santa Petronilla e scdita al cielo délia sua anima. Au premier plan on voit les fossoyeurs ouvrir la fosse , et le corps de la vierge apparaît aux yeux de son Qancé , jeune élégant , vêtu à la mode du seizième siècle, et qui , dans le tableau , ne semble pas suffisamment affecté d'un tel spectacle. En haut, dans le ciel, l'âme de Pétronille, libre et triomphante, s'élance vers le Christ qui lui tend les bras. Le Guerchin a mérité ici son surnom de Magicien de la peinture. Ce tableau a fait le voyage de Paris, en compagnie de sa voisine la toile de TAlbane , qui représente la naissance de la Vierge.

Saint-Pierre possède une magnifique copie en mosaïque de la sainte Pétronille, et Paris en a une copie à l'huile, dans l'église de Saint- Gervais.

Le Capitole garde , dans le palais des Conservateurs , une statue de César, le seul portrait authentique de ce Jiéros ; on l'a placée près de la Louve étrusque , vénérée déjà par les vieux Romains. Dans la salle des grands hommes on remarque les bustes de Dante, de Pétrarque, etc., et ceux de six étrangers, qui sont devenus Romains par leurs travaux et leur long séjour à Rome; ce sont trois Français : Poussin, d'Agincourt, Suvée, direc- II 24

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qu^ils lui avaient consacrée. Cette dernière perte amena Apenianus aux mêmes sentiments que Mélanie , et tous deux, d'un commun accord, accomplirent religieusement ce divorce chrétien, qui n'était pas rare parmi les premiers fîdèles. Mélanie était au comble de ses vœux; elle avait dit tant de fois à son époux , comme la Fiancée du Cantique de Salomon : a Oh ! que n'es-tu mon frère? Oh ! que n'as-tu sucé le lait au même sein que moi * ? » Apenianus lui avait enfin répondu comme l'Epoux de la Sulamite : « Oui, mon épouse sera ma sœur : Soror mea sponsa! »

Mélanie était donc devenue la sœur spirituelle de son époux. Séparés de corps, ils ne faisaient plus qu'une âme, et ils avaient resserré les nœuds de leur union dans ce touchant accord à être dès ici-bas ce qu'ils devaient être dans le ciel, où il est écrit : Neque nubent.

Mélanie avait vingt ans et Apenianus vingt-trois quand ils prirent cette résolution. Dès lors, dit son biographe, Mélanie négligea son corps et ne songea plus qu'à parer son âme. La mort de son père Publicola la rendit encore plus libre de suivre ses désirs de retraite , d'autant mieux que sa mère Albina était catéchumène , et ne s'opposait plus à ses vœux. Mélanie l'Ancienne encourageait de toutes ses forces les projets de sa petitefille. Apenianus et Mélanie quittèrent la grande viUe *, et cherchèrent , aux environs de Rome , une retraite tranquille pour y philosopher ^.

» Gant. VIII, 1 .

» Exeunt e magna ci vitale.

^ Eo^ excipiunt suburbana commoda ad philosophnndum et opta ad quietem. Les premiers chrétiens, en présence des philosophes païens.

SAINTE MÊLANIË* 379

Leur historien ne nous apprend pas où ils se retirèrent. Allèrent-ils pratiquer la philosophie évangélique à Tivoli, le Tibur d'Horace, dont les échos répétaient les vers épicuriens du poëte d'Auguste, on à Tusculum, plein encore des souvenirs philosophiques de Cicéron?

Mélanie était la plus ferme et la plus vaillante ; c'é« tait elle qui soutenait et fortifiait son mari dans son héroïque résolution. Elle lui apprenait à visiter et à soigner les malades, à recevoir à sa table les pèlerins et les voyageurs, vi à leur donner de quoi continuer leur route. Ils visitaient ensemble , comme des anges consolateurs, les prisons et les ergastula; ils rachetaient les esclaves et libéraient les prisonniiTs. Ils résolurent bientôt de vendre tous leurs biens , qui étaient immenses, pour s'appauvrir en enrichissant les malheureux.

Apenianus avait un frère nommé Sévère, qui était païen : c^était un homme injuste et jaloux. Il enviait depuis longtemps la fortune d'Apenianus; il l'attaquait et le molestait sans cesse dans la jouissance de ses biens , par la ruse et par la violence ; il lui disputait la possession de ses champs et lui en volait les récoltes. Voyant que son frère préférait tout perdre et tout souffrir plutôt que de manquer au précepte divin du pardon des injures. Sévère corrompit les serviteurs d'Apenianus, les insurgea contre lui, et leur persuada de déclarer devant la justice qu'eux et les champs qu'ils cultivaient appartenaient à Sévère. Mélanie engagea son époux à toutSouffrir avec joie et à bénir Dieu de cette épreuve,

se vantaient avec raison d'avoir trouvé dans l'Evangile la vraie philosophie, dont l'élymologie est sagesse , et, dans leur langage, philosopher , c'était mettre en pratique les préceptes cvangéliques.

(*n se monirâht de véritables philosophes chrétiens.

L'impératrice Verina entendit parler de ce singulier procès où les victimes ne voulaient pas porter plainte. Depuis longtemps elle entendait parler de la philosophie de ces époux chrétiens, et elle était curieuse de les voir. Elle proûta de l'occasion , et fit appeler devant elle Mélanie. C'était alors une loi de l'empire que nul , homme ni femme, ne pouvait paraître que tête nue devant l'empereur ou l'impératrice. Mélanie n'en tint compte, et garda son voile, déclarant qu'elle ne voulait pas sacrifier à des modes tyrannîques, mais suivre plutôt la loi de saint Paul, qui défend aux femmes de sortir sans être voilées. Quoiqu'elle fût seule appelée devant l'impératrice, elle voulut que son mari l'accompagnât. Verina admira son costume et ses manières, et lui dit brusquement : a J'avais déjà entendu dire que tu étais une sainte , maintenant je le vois. »

Et, se levant de son trône d'or, elle prit Mélanie dans ses bras et l'embrassa, en répétant plusieurs fois : a Bienheureuse es-tu, ô toi qui as mis tout ton bonheur en Dieu !»

Puis elle lui parla de Sévère et du châtiment que l'empereur voulait faire subir à ce misérable. « Pour nous, répondit Mélanie, nous préférons subir une injustice à la commettre*. Notre loi nous dit de tendre l'autre joue, quand on nous a donné un soufflet ^. La seule chose qui nous afflige dans cette affaire, c'est que tous ces biens que Sévère croit nous enlever, ils

* Et surircris e Uirouo aiireo, cam siispexil et ainpiexaesl. 2 At nobis moUiis ost iiijiriani pâli, quant faiorc injuiiaiii. "^ S. Mallh 5.

SAlNTb: MÉLANIE. 381

étaient déjà destinés aux pauvres et aux voyageurs. »

LUmpératrice admirait de plus en plus ce langage surhumain, et à la prière du couple chrétien, elle Qt grâce à Sévère, qui rendit tous les biens quMl avait injustement pris. Apenianus et Mélanie déclarèrent alors quMls étaient prêts à vendre les immenses possessions qu'ils avaient, non-seulement en Italie et en Sicile, mais en Espagne , on Afrique, en Gaule et jusqu'en Bretagne. L'empereur leur promit de leur faciliter la vente de ces biens, et de veiller à ce que le prix leur en fût remis de suite *.

Mélanie, en se retirant, voulut faire quelques présents à la sœur de l'empereur ; mais la jeune princesse refusa, en disant qu'accepter lui semblerait un sacrilège, puisque tous ces biens étaient chose sainte et déjà consacrée au Christ.

C'est ainsi que les deux époux chrétiens parurent devant l'impératrice; ils sortirent du palais, comblés de marques d'honneurs et de respect, précédés et suivis d'un brillant cortège.

Apenianus et Mélanie ne s'occupèrent plus qu'à réaliser leur immense fortune. Leur historien assure qu'à l'exception de l'empereur, nul Romain ne pouvait lutter de richesses avec eux. Leurs revenus étaient quelque chose de fabuleux; on dit qu'ils montaient à 12,000 pièces d'or ^, Une nouvelle preuve de leur opulence, c'est que leur palais de Rome était si splendide et si

^ Quae propter studium imperatoris prompte einebant oinnes, statim sine interraissione pretiiim cxsolvcntes.

^ Nequc enim ulliis alius, excepto impcratore, de divitiis cum ers contendisset; tam m<i|7na vis pccuniœ et prope tncredibilis ex n«:ris eoriim (luotannis rcuiiiiut, auri, ut aiiint, diiodccim miliin.

382 SAINTE MÉLANÏE,

luxueux , qu^aucun Romain ne fut capable de Tacheter le prix quMl valait. Ils ne purent le vendre, que lors- . qu'il eut été brûlé et dévasté par les barbares K A mesure qu'ils réalisaient ces biens , les deux époux en envoyaient le prix au ciel par les mains des pauvres.

Le prêtre Paul , moine dalmate, fut chargé de porter leurs aumônes dans la Thébaïde et dans la Palestine, Mélanie distribua de ses propres mains aux églises d'Occident, aux monastères, aux hôpitaux, xenodochiis^ et aux pauvres de tout genre, ces trésors soustraits à l'arrivée prochaine d'Alaric et des barbares ; en les versant à pleines mains dans le sein des indigents, elle amassait le trésor éternel dont parle l'Évangile, et qui ne craint ni la rouille ni les voleurs.

Mélanie et son époux avaient des milliers d'esclaves; tous ceux qui le voulurent furent libres ; huit mille acceptèrent leur liberté; les autres préférèrent rester avec le frère d'Apenianus. Mélanie se réserva les possessions qu'elle avait en Campanie, en Sicile et en Afrique, pour en appliquer les revenus aux monastères et aux hôpitaux; mais tous les domaines qu^elle possédait en Espagne, en Aquitaine, dans la Tarraconaise, dans les Gaules, et autres lieux, tout cela elle le vendit et en distribua le prix jusqu'au dernier denier. Ainsi, ces richesses conquises 5ur le monde entier par les armées romaines, la charité chrétienne les rendait aux mains des descendants de ceux qui en avaient été spoliés.

Au milieu de ce dépouillement général et volontaire,

1 Hoc vero est argumentum corum divitiarum, eorum enlm domuin quae erat adeo splendida et magnifica, nuUus Romanorum potuit justo pretio emere. Igné autem postea a barbaris cxustam cum multo de pretio remisissent, eam quoque similiter vendiderunt.

SAINTE MÉLAMË. 383

accompli avec tant de joie, Mélanie eut un seul regret; elle le raconte elle-même avec une grâce et une simplicité charmantes; écoutons-la : « J'avais, dit-elle, une petite campagne ^ qui surpassait toutes les autres par sa beauté et son aménité. Elle renfermait un bain ' construit de si bons matériaux , et que Tart avait si bien embelli et rendu si agréable par ses eaux , quMl charmait la vue et la pensée, avant même qu'on y vînt boire ou s'y baigner. L'horizon qui entourait le bain était délicieux; d'un côté, des arbres, de l'autre, la mer. Il était construit de façon que du seuil vous pouviez apercevoir le spectacle des flots, si agréable quand ils sont en repos, et les navires qui passaient, et l'équipage qui les montait, et le port vers lequel ils se dirigeaient. La beauté de cette terre, la hauteur des arbres, le gazouil* lement des oiseaux, le bruit des fontaines, jusqu'au plaisir de la chasse qu'on y trouve, tout était fait pour charmer; tout était plein d'élégance et d'aménité ^. »

' Erat, inquit^ mihi quidam agcr. — Je crois devoir traduire ager par petite campagne. C'est le sens du vers d'Horace : Hoc erat in votis^ modus agri non ita magnus. — Ainsi, nous disons aller aux champs. — Les Romains modernes disent une vigna^ comme nous disons aassi un pied-à-terrc, un vendangeoir, une bastide.

' Lavacrum. Un endroit pour se baigner , que les Romains ornaient avec un luxe inouï.

^ Erat^ inquit, mihi quidam ager, qui amœnitate et pulchritudine alios omnes superabat. In hoc autem ipso erat etiam lavacrum, et artificio tam pulchrum^ et ex tam bona materia confectum, et aquis tam jucuu. dum, ut cujusvis deliniret animam etiam antequam biberet aut layaretur. Quod vero laTacri ad deliuiendum erat accommodatissimum, iliius una pars quidem habcbat mare ; altéra vero arbores. Sic autem erat sedificatum^ut e solio quidem prospiciens^ illinc posses videre flnctus maris^in tranquillitate jucundissimnm spectaculum^ et nayes navigantes^ et portum, et nautas : bine vero terrœ pulcbritudinem, et arborum procpritatem, et garritus nvium, et fluciites fontes : quinetiam venatores et

Quel cbariiiant tableau I quel horizon à souhait pour le plaisir des yeux ! quelle description digne d'Homère et de Fénelon ! Avec quelle mélancolique complaisance Mélanie peint cette retraite aimée et tous ses agréments, jusqu'à cette chasse, qui éiûi sans doute le plaisir favori de son époux! Comme on Seiit quelle avait rêvé de vivre et de mourir dans cette aimable solitude , au bord de la Méditerranée !

Qui de nous n'a aussi uïi lètiîn de terré,' un lieu préféré, rté serait-ce quMn arbi^e ou un rhùr, Une m'aïson paternelle surtout à laquelle oh s'îittachè trop ; et que pourtant il faudra quitter indubitablement, tôt ou tard, et le plus tard arrivera sï vite ! Mieux vdnt s^én détacher tout de suite, si l'on peut, pour alléger son voyage et ses regrets en quittant la terre : ' .-.••,•,»: . f

Ainsi qu'un pèlerin qui n'a plus ^e )}agag&j '. •, Car tu vois qu'à la mort tout s'en va trébucher, Et tu sens combien l'âme a besoin de marcher * Légère, pour tenter le périlleux passage» ,,

(Pétrarque, Sofifi^t x&vii.) .

"Ml ,1/ 1.

«H arriva, continue Mélaniey^^e^jine^ rappelant sans cessç tout cela^ je nç pi^is dire coœiblen ce souvenir s'empara= de mon «esprit ; c'^&t par là que le» démon cherchait à me séduïrie'et à me ratoènér à Jui J^ mais Dieu chassa de mon cœur cette teotatioo, en fue.jcappelaht léè biens qu'il à préparés poùr.cîèùxgùi l'aimeraient par-dessus tout ^ » Mélanie triompha ainsi de

venattonem, et, ut semel dicam, ubi innumerabilia ad demulcendum accommodata, et omnia plena cicgantia et amœnitate.

« Hoc ergo cura mihi assidue veniret in mentem, dici non potest quomodo meum teneret animnm, et biijus variclate me variiis connbatur

cette dernière attache aux biens de ce monde; elle ne fit pas comme le jeune homme de l'Évangile, qui ne put se décider à suivre Notre-Seigneur, et qui s'en alla tout triste, parce qu'il avait du bien K

Après s'être ainsi débarrassés de tous les biens qui les attachaient à la terre, les deux époux passèrent en Afrique, visitèrent saint Alypius à Tagaste, saint Augustin à Hippone, et se rendirent à Jérusalem. Apenianus entra dans un couvent d'hommes, où il mourut. Mélanie lui survécut quatre ans dans le couvent de femmes qu'elle avait fait bâtir, et dont elle fut obligée de prendre le gouvernement. A la nouvelle que son oncle Volusianus, encore païen, était malade à Constantinople , elle se rendit auprès de lui , et eut la consolation de lui faire recevoir le baptême avant sa mort. Mélanie revint ensuite dans son cloître de Judée, et s'endormit dans le Seigneur le 31 décembre 459. Elle est nommée en ce jour dans le martyrologe romain.

dsemon deiinire et ad se trahere ; sed meum protinus animum extulit Deus^ mihi suggerens ut ca cogitarcm quse prseparavit iis qui ipsum dilexerunt.

1 Quand Angélique Arnauld réforma le monastère de Port-Royal-des- Ghamps, elle proposa à ses religieuses de commencer par faire le vœu véritable de pauvreté, et par tout mettre en commun : ce qui fut accepté et exécuté sur-le-champ. La plus ancienne religieuse de la maison, la sœurMorel, eut quelque peine, mais se résigna aussi à mettre sa petite part dans la communauté, hors sur un seul point auquel elle tenait trop. Elle rendit tout, excepté uu petit jardin qui lui était particulier, et qui était son idole favorite. Enfin, un jour, sans qu'un lui en eiit parlé et par pur miracle intérieur, elle se rendit ; elle envoya, dans une lettre, la clef du jardin, comme d'une dernière citadelle , c'était la clef de son cœur. {Port-Royal, par Sainte-Beuve.)

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