‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 55 sur 82 · A JULES VIBERT · texte numérisé non relu

A JULES VIBERT

Salvator Rosa, dans une satire sur la peinture, i|H que les étrangers trouvent à Rome troif choses eu. al>Qnr, dance : des tableaux, des espérances et des bai$e-a)ain$ :

Onde dîssero alcuni oltramontaui^

Che di tre cose è l'abbondanza in Roina^ ' ' i

Di quadri, di speranie, e haciamani.

La Ville-Éternelle est, en effet, la capitale des arts; outre les collections des Papes, il y a peu de palais ou de villas qui ne soient en même temps une galerie, et une galerie intéressante; les grands seigneurs romains ont donné une hospitalité magnifique à tous les arts.

Le palais Sciarra est fermé en ce moment par suite de la mort de son possesseur ; je n'ai donc pu voir ni le Joueur de violon de Raphaël , ni la Modestie et la Va-

nité, de Léonard de Vinci. L'élégant palais Doria réunit toutes les magnificences du temps passé et du temps présent; c'est le palais de Rome qu'on aimerait le mieux habiter. Sa galerie possède ô^q pi;écieux portraits ; voyez le Pape et le héros qui ont illustré la famille des Doria Pamfili : André Doria , par Sébastien del Piombo ; Innocent X, par Velazquez, et la mère de ce Pontife , Dona Olimpia Pâmfîli; 'Lucfrèce Borgîa , par Paul' Vëi^Dft'èse ; la reine Jeanne de Naples , par Léonard de Vinci ; Calvin , Luther et Catherine de Médicis, par Giorgione ; Machiavel, par André del Sarto; enfin les deux jurisconsultes Bartholde et Baldus , par Raphaël. Les Français aiment à trouver ici le MouUUy de Claude Lorrain , et la copie des Noces aldobrandines, par Nicolas Poussin. L'autre soir, chez le cardinal Sahtucci, l'abbé J. m'a présenté au vieux prince Corsini, arrière-petit-neveu de CléfîientXlI, tetit emmaitlotté de soie, d'or Bt d'argent, et tout inondé de crachats Me suis parvenu à dérider Son ExcelIiEttce etilui parlant de «on palais et de sa galerie^^ qui comptent, en effet, parmi les monuments» de Rome. Le palais fut la résidence de Christine de Suède jusqu'à sa mort ; une partie de cet immense édifice est odéupée

1 (JanTier Jâ56,) U Tient, de mourir à quatre-ying^ neM^ans^en grand^ seigneur romain : il se fît revêtir dé son grand costume et de tous ses OrdriM^tArre4eToir la visite de celui qu'il appelait le Roi dès rOiSi o^-' UoDoa à son fîd^ aioé de se rendre au N'atican dans la yolt^ire .et ave^ le train de gala^ pour demander au Pape la bénédiction in articuld mortis; dicta' ensuite -tme* lettre où il disait au Saint-Père que; e'mtilêèhé par la' maladie d'aller prendre congé de Sa Sainteté, il voulait déclarer par écrit qu'il avait toujours eu dans le cœur les sentiments d'un fils dévoué de la sainte Ëglisè romaine et d'un sujet fidèle du Saint-Siège; qu« si quel-' «]ues actes de sa ide avaient paru démentir ce double sentiment^ ç^avait ^té sans participation de sa volonté, et qu'il en demandait pardon au ficaire de Jésus-Gbrist, son souverain spirituel et temporel.

en ce moment par notre cavalerie. La bibliothèque, riche en manuscrits et en gravures, est ouverte au pubHc. J'y ai feuilleté de curieuses éditions du treizième siècle. Dans la galerie, Frà Angelico a de merveilleuses miniatures et un Jugement dernier, plus petit et moins beau que celui de Florence ; mais quel charme encoreet quelle onction 1 ' On y remarque le même ange gardien donnant le baiser de paix à Télu dont il était le protecteur. Admire? ces trois JEcce Homo placés ensemble afin qu'on puisse les comparer. Les peintres sont : GLuerchin, Guido et Carlo Dolci. La tète du Guide est blanche et claire, et belle d'expression; celle du Guerchin est sombre et sublime, je la préfère aux autres ; celle de Dolci est calme et san*glante. Vous me reprochez mon faible pour ce Carie Dolci y dont le pinceau est aussi doux que le nom ; il a encore ici une suave Madone et une belle Sainte Apollonie, qui tient à la main une tenaille au bout de laquelle est une de ses dents arrachée par la main du bourreau. Portrait de Philippe 11^ par Titien, avec cette inscrip?tion : Philippvs II Hispdniarvm, Belle Vierge de Mtt<^ ri^lo. Portrait d'un moine et d'une religieuse, par Holbein; c'est Luther et sa femme. Douce Vierge, de Francia. Quatre batailles, de Salvator Rosa. Un gros lapin , d'Albrecht Duerer, est parfait dans son genre ; c'est bien Jeannot Lapin allant faire sa cour à TAurore, parmi le thym et la rosée. Notre joyeux Callot, qui a passé, presque toute sa vie d'artiste en Italie , a laissé ici une suite de douze petits tableaux représentant la vie d'un senor soldado; il a spirituellement caricaturé les ridicules des capitans italiens et espagnols, dont Corneille a tracé le dernier portrait dans son Matamore :

GALEHIES £T VILLAS ROMAINES. 411

•^ La peuor? -*• Oui, vous tremblez, la vôtre est sans égale. —1 Parce qu'elle a bon pas, j'ea &is mon Bucéphale; Lorsque je la domptai^ je lui fis cette loi^ Et depuis, quand je marcbe, elle tremble sous moi!

Voulez -vons connaître l'origine du mot bamboche y bamboehadê? Un peintre hollandais , nommé Van-Laur, vint s'établir en Italie. Comme il était tout contrefait, on rappelait à Rome il Bamboccio, et on donna le nom de hamhoeciate à ses compositions , qui , comme prèsqoe toutes les petites toiles flamandes , représentent des scènes de campagne et de cabaret. La galerie Gorsini possède une jolie bambochade du Bamboccio.

Farnèse est un grand nom romain. Il y a à Rome des jardins et un palais qui portent ce titre. Ces jardins s'étendent sur la croupe du Palatin. Du Forum on y monte pat le portique de Vignole et par un bel escalier de marbre: c'est Paul III, Farnèse, qui eut l'idée de se construire une villa sur les ruines du palais des Césars. Les biens des Farnèse sont passés en héritage à la cour de Napies, qui a laissé ces beaux jardins dans un honteux abandon. On pourrait, par une méprise trop naturelle , traduire orti Farnesiani (jardins Farnèse) par les orties Farnèse , tant il en pousse là de belles , ainsi que des chardons. Quelques carrés sont cultivés en potagers ; les jolis casins sont dégradés et remplis de roseaux qu'on y fait sécher. A la cime de la colline s'élève encore un bouquet d'arbres où l'Académie des Arcadi tenait ses séances pendant Tété. Ces lieux sont devenus des ruines sur des ruines. 11 y a quatre à cinq pieds de terre v^étale accumulée sur les voûtes des portiques et des appartements des Césars ; on retrouve là des restes

de la bijbliothèque Palatine et du temple d'Apollon; on vous iriontre aux flambeaux les bains de Livie ornés de fresques ptiques. 11 est à regretter que cejs jardip^ flu Palatin, si grandioses par leur vue, leur position et leur^ souvenirs, n'aient pas été acceptés par la France» alors qu'en 1815 Naples les lui offrait. On aurait pu restaurer la villa des Farnèse pour loger l'ambassade de France sur la royale colline.

L'admirable palais Farnèse , élevé au centre de Rome par San Gallo et Micbel-Ange avec des matériaux tirés du Colysée, est un colosse bâti avec les membres d'un autre colosse ; on l'appelle , à cause de sa forme , le dé Farnèse, dodo Farnèse; il appartient aussi au roi de Naples , qui le laisse dans le même abandon qqe les. jardins Farnèse. On lui a enlevé toul ce qu'on a pu lui ôter; ce sont encore ces affreux Jésuites qui qo< sont la cause K Ce grand palais démeublé a pour uai-7. ques gardiens un vieil homme et une vieille femme, (|ui nous rappellent Pbilémon et Baucis. Us nous ont pro^. menés, à pas lents, à travers ces vastes appartements qui n'ont plus pour cacher leur nudité que les fresques nxy-.

^ Tannucci, ministre de Ferdinand IV^ roi de Naples, résolut devaia« cre Pombal en mauvaise grâce à l'égard de Clément XIV. Ennemi personnel de Ganganellif Tannucci ne lui avait su aucun gré de Fomission de la Bulle In coma Dominifet tous les jours sa haine se signalât pai' des insultes qui ne se bornaient pas aux hostilités tbéologiques. Un jour» à rimproviste, il donna Tordre d'enlever les marbres qui depuis plus d'un siècle décoraient le palais Farnèse; le grand-duc de Toscane imita cet' exemple : il dépouilla la villa Médici. Tous deux agissaient dans leur' droit, mais l'indignation des Romains n'en fut pas moins profonde lorsqu'ils virent l'Hercule et le Taureau Farnèse s''acheminer veris Naples^ la famille de Niobé prendre la route de Florence. Les affronts de ce genre sont les plus sensibles, parce qu'ils visent plus directement à la partie délicate de Tamour-propre national. {Histoire dp la chuté dès^ Jésuites, par A. de Saint-Priest, p. 136.)

ihologiqaes d'Annibal Carrache. On nous montre, dans uti coîri'd^ la coiik-, Turne sépulcrale de Cécilia Métella. ' Cotnîtae celui des'Farnèse, le palais colossal des Bar- Kerrùi fut cohsiruit avec le travertin du Colysée; cet àétë de vandalisme inspira cette épigramme à la statue séitirique de Pasqûîri :

Quo^ OLon fecerunt barbari Fecerunt Barberini.

Byroq s'est souvenu. de Pasquin ^ quand, indigné des sjpoliatiion^ àfi lord Elgin eq Grèce, il fit graver ae^ nriot^ sur la colonne du temple de Minerve :

Quod non fecerunt Gotbi Hoc fecerunt Scoti.

Les princes Barberini n'exercent pas rhospjtalité de Tart comme les Borghèse, les Doria, les Corsini; ils ferment leur palais au public , et ne lui ouvrent que deux méchanteis pièces où ils ont relégué des chefs -d^œuvre : c'est laFornarina en turban, portant sur son bras nu une petite lande rouge, avec ces mots : Raphaël vrhinvs ; ce sont deux charmantes Madones de Francia et de Jean Belfâ '; c'*èst l'esclave , là schiava du Titien , grande et superbe femme, blonde et grasse, bionda e grassotta, comme une vraie Vénitienne ; ses cheveux tressés sont d'un blond doré; elle porte un costume oriental de diverses couleurs et une grosse chaîne au poignet ; cette esclave semble moins faite pour rester captive que pour faire des captifs.

Le plus intéressant portrait de cette galerie, c'est celui de Béatrice Cenci ; les princes Barberini ne permettent pas de le copier : voilà comment Rome en possède

41 i GALERIES ET VILLAS ROMAINES.

tant de mauvaises copies faites de souvenir et les unes sur les autres. Le Guide a fait aussi ce portrait de mé^ moire, après avoir vu Béatrice monter à^rédittiMid^ #à elle dit au tx)urreau, qui lui liait les mains^ ces paroles si ron^ines et si chétiennes : Tu kghi il corpo al suppitcio, e sciogli V anima alV immortalità ; tu lies mon corps pour le supplice, et tu délies mon âme pour Timmorta^ lité. On s'arrête avec une émotion mêlée de terreur de^ vaut cette tête pathétique, tournée vers vous avec ses grands yeux si doux qui ont tant pleuré ; elle est coiffée d'un bout de draperie blanche, sorte de coiffure de unit d'une négligence charmante, sous laquelle s'échappent en désordre ses beaux cheveux d'un blond bruni. Elle a seize ans, et elle va mourir. Elle se fit faire, pour aller au supplice, une robe noire, comme celles des religieuses, plissée, avec des manches larges et une, grosse corde pour ceinture. Yoici, à côté du sien, le portrait de sa belle-mère, la signera Lucrezia Petroni, qui fut exécutée avec elle. Le peintre Scipion Pulzone la représentée en habit de veuve, tout en noir, avec un voile blanc qui encadre son visage brun et sévère de matrone romaine. Elle a un missel rouge à la main. Quelle famille que celle des Cenci ! « Son crime exécrable, remarque Nodier, n*a cependant pas tari pour elle toutes les sources de la pitié; elle a fourni l'exemple unique d'un supplice de parricides arrosé des larmes de la religion , de la justice et du peuple. » La prison des Cenci était à l'ancienne Tor di Nona, qui est un théâtre aujourd'hui. On n'y jouera jamais de drame plus tragique. Le 11 septembre 1599, les condamnés furent exécutés à l'entrée du pont Saint-Ange ; le Pape Clément Vlll, Âldobran-

diniy au son de la funèbre cloche, s'était mis à genoux près d'une des fenêtres du Vatican, et prononçait l'absolution plénière en leur faveur.

Béatrice s'est trouvée dans une des plus horribles situations qu'on puisse imaginer ; placée entre l'inceste et le parricide, elle a été forcée de choisir cette dernière alternative, de concert avec son frère et sa belle-mère, et de laisser assassiner l'infâme qu'elle n'osait plus nommer son père. Elle eut le fanatisme de l'innocence outragée, et, si on pouvait faire une pareille alliance de mots, il faudrait dire, pour la caractériser, que c'est l'ange du parricide.

Le poète anglais Shelley , l'ami de Byron , a fait. une tragédie de cet abominable sujet, qu'il a rendu plus abominable encore par la manière dont il l'a conçu. 11 y a pourtant une belle scène dans sa tragédie, c'est quand Béatrice parle à Orsino :

Welcome, friend , 1 ha^e to tell you that since last we met^ 1 hâve endured a wrong so great and strange, That neither life nor death can gWe me rest. Ask me not what it is, for there are deeds '

Which haTe no form^ suffeiings which hare no longue.

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