A HENRI MÉRIMÉE
Qua Yelabn soleot in Çircum dooere pompas Nil prœter salices, crassaque canna fiiit... (Otidb, Fatt. ru)
Le Vélabre est un quartier de Rome peu visité : c'est, derrière le mont Capitolin, une vallée profonde qui s'ouvre vers le Tibre, et qui était autrefois exposée aux inondations du fleuve-roi ; elle n'offrait alors qu'un terrain marécageux couvert de saules et de roseaux, entre lesquels s'arrêta, sous un figuier, le berceau flottant de Romulus et Rémus. On dit qu'on l'appela Velabrum , du mot grec hélos qui signifie marais ; M. Agon n'est pas satisfait de cette première étymologie, et encore moins de la seconde, qui prétend que, comme on traversait ce marais en barque , on disait : Velabrum , a vehehdis ratibus. Les Tarquins construisirent une forte digue sur les bords du Tibre, et un grand égout pour Técoulement des eaux, de façon que le marais disparut, et que le Vélabre devint un des quartiers les plus peuplés et les plus
commerçants de la ville. Mais on ne continua pas moins, sans doute en souvenir de Romulus^ à exposer là les nombreux enfants dont on voulait se défaire ; on retrouve en Chine ces tristes expositions d'enfants ; on les verrait reparaîtra en Europe , si on mettait en pratique le communisme et les systèmes des économistes modernes sur la population. Partout où le Christianisme s'en va , le paganisme reparaît *.
Le Vélabre est rentré aujourd'hui dans sa solitude primitive. C'était sous l'empire le Forum Boanum^ et il garde un monument bien conservé de l'époque impériale : c'est un Janus Quadrifrons; on appelait ainsi des arcs carrés construits par les édiles pour mettre à l'abri de la pluie et du soleil les marchands qui vivaient en plein air, comme tout le monde, dans la vie antique. Ce monument fut bâti par Septime- Sévère pour les marchands de bœufs qui, dans leur reconnaissance, élevèrent à l'empereur ce petit arc de triomphe engagé aujourd'hui dans les murs de l'église Saint- Georges. On a sculpté sur le Janus du Vélabre une foule de sujets allégoriques, parmi lesquels on distingue des marchands qui emmènent des bœufs. De nos jours , on n'est pas d'une galanterie si artistique pour les vendeurs de bestiaux, qui, de leur côté, ne dressent plus d'arc de triomphe aux souverains.
* Quand par les yoyages nous sortons aujourd'hui du monde chrétien, c*est comme si nous remontions dans Tbistoire ces quinze ou seize cents ans. Nous retrouvons en Chine ces Spartiates, qui jetaient leurs enfants du haut du mont Taygète, et ces Romains^ qui les exposaient sur le Vélabre. C'est que, dans les deux cas, par le voyage ou par le souvenir, nous rentrons sur une terre idolâtre. (Comte deChampagny,/a Charité chrétienne dans les premiers siècles de l'Église.)
II is
L'église San-'Giorgio fui bâtie au sixième siècle sur la basilique judiciaire que Sempronius fit construire pour juger les différends qui s'élevaient entre ces bons nMtrchands de bœufs. Son clocher byzantin est en briques, son autel en mosaïques; mais le temps a effacé les précieuses fresques du Giotto. On distingue dans Tabside une \ieille peinture de saint Georges à cberal, terrassant le dragon , et portant à la main un drapeau orné d'une croix rouge ; un reliquaire conserve le chef du glorieux patron de l'Angleterre, qui était un des meilleurs capitaines de Dioclétien, et qui soufifrit le martyre pour n'avoir pas voulu renoncer à la foi du Christ.
Mais la grande merveille du Vélabre est la Cloaca Maxima , le grand égout des Tarquins. Je ne croyais pas qu'on pût tant admirer un égout. On dit que Paris en a de fort beaux : qui va les voir, sinon les égoutiersî Mais à Rome tout est grandiose et monumental , même les égouts. « A Athènes» remarque M. Ampère, les plus anciens monuments sont de beaux temples; en Egypte ce sont des tombeaux, les pyramides; à Rome, c'est une prison (la Mamertine) et un égout. La première pensée des Athéniens fut pour le beau , des Egyptiens pour le funèbre , des Romains pour le nécessaire. »
Cette œuvre colossale , qui inaugurait si bien la Ville- Éternelle , et qui était si utile et si solidement construite qu'elle sert encore après plus de vingt-trois siècles, fut un des griefs allégués par Brutus contre Tarquin, comme on le voit dans Tite-Live ; ces farouches républicains ne pardonnent rien aux rois , pas même les monuments d'utilité publique le^ plus incoptestables. Il ne reste plus que la moitié de cette Cloaca Maxima, qui
commençait au Forum ; elle sert encore à recevoir tous les égouts de Rome et à les porter dans le Tibre. Quand les eaux du fleuye sont basses, on peut y entrer en bateau. Nous nous contentons d'y pénétrer par cette allée voûtée qui est en face de Tare de Septime -Sévère ; il faut aller jusqu'au fond pour voir, sous les arceaux gigantesques, la cascade d'eaux troubles qui s'y précipitent; mais à moitié chemin arrêtons-nous le long de ce petit canal, où coule une eau si transparente qu'on doute d'abord si le canal est vide ou rempli. On ne connaît point l'origine de cette eau ; le peuple romain l'appelle du gracieux nom d'acqua argentina; il va en boire le matin pendaut Tété, et la regarde comme un spécifique infaillible contre certaines maladies. Certains savants se sont arraché les cheveux sur la question de savoir si cette source était ou n'était pas la très-célèbre et très-sacrée fontaine de la nymphe Juturne, sœur de Turnus :
Hic ego quid valeam tantas componere lites?
Quoi qu'il en soit, rien n'est surprenant comme de trouver ce joli ruisseau à l'entrée de cet énorme égout qui Tk^oSre pas au voyageur les idées les plus limpides. Ce ruisseau gazouille sous une espèce d'antre et de nymphée tapissés de végétations aquatiques qui forment des rideaux verts, dignes d'abriter les plus gracieuses bucoliques. Nous trouvons dans cette grotte une troupe de nymphes,, je veux dire de laveuses du Vélabre, qui chantent et babillent à l'italienne, comme dans une églogue de Virgile :
Un vieux faune en riait dans sa grotte sauvage,
aurait dit notre vieux Segrais. Nous entendons la plus jeune lavandière appeler du nom de Bérénice une
de ses compagnes qui se mourait de rire en nous regardant :
Je ne souffrirai point que Bérénice expire, Allons, Rome en dira ce qu'elle en voudra dire... Ah ! Rome î ah ! Bérénice ! ah ! prince malheureux ! ' Pourquoi suîs-je empereur? pourquoi suis-je amoureux?
En touristes passionnés, nous demandons quelques explications sur Tégout des Tarquins à cette jeunesse romaine, qui nous répond par de grands éclats de rire et de grands coups de battoir qui nous éclaboussent de la tête aux pieds ; on se moquait des signori forestieri; c'était aussi clair que cette eau de roche. Nous eûmes beau rappeler à ces jeunes folles l'exemple de Nausica, la fille du roi Alcinoiis, laquelle lavait aussi son linge sale en famille, quand elle accueillit si bien l'ingénieux Ulysse, quoiqu'il fût étranger et en piteux équipage, souillé qu'il était par l'écume du naufrage , et n'ayant pour se couvrir qu'une branche chargée de feuilles mortes. En vain , comme le divin Ulysse à Nausica aux bras blancs, nous leur souhaitons des époux de leur choix, une heureuse famille, et surtout la paix du ménage, car, dit Homère dans des vers admirables, il n'est pas de bonheur plus doux et plus désirable que celui de Thomme et de la femme gouvernant ensemble leur maison, animés par une seule et même pensée :
où inv yàp roxiye xpeïaerov y.ai apetov,
H ûô oj/oypovéovre vor.^çiv oixov s^nrov A vrip YiSk •yuv>î.
(Odyssée, vi, 183.)
A tous ces beaux discours, Tune des laveuses, regar-
dant de travers mon compagnon à lunettes, répondit dédaigneusement : Sempre nestoreggiano i vecchi! Elle ne se doutait pas qu'elle répondait par une allusion toute grecque à nos citations homériques. 11 nous parut curieux de surprendre au vol ce joli verbe, plus ou moins italien, nestoreggiare , qui rappelle si bien le radotage du bon Nestor, et qui s'est introduit peut-être avec les souvenirs du pieux Enée dans le langage du peuple romain. C'est ainsi qu'on trouve à faire des études étymologiques jusque dans le grand égout des Tarquins.
Mais il était temps de nous retirer, si nous ne voulions pasêtre mouillés jusqu'aux os par les éclaboussures, et rôtis jusqu'au vif par le feu roulant des plaisanteries que nous lançaient les brunes Vélabroises. En nous retirant donc avec perte, nous avons improvisé ce couplet que je vous prie de ne pas nous pardonner :
SuWons cette source Argentine Dont Teau légère et cristalline Vers le fleuve- roi s'achemine Sous le grand égout des Tarquins.
Au fond de vos grottes rêveuses Salut à vous, jeunes laveuses Sans bonnets et sans brodequins, Qui battez de vos mains nerveuses L'eau du grand égout des Tarquins!
Joyeuses Nïiusicas romaines, Vous prenez des airs bien taquins Quand nous entrons dans vos domaines, Sous le grand égout des Tarquins.
Eh quoi ! princesses inhumaines.
Vous nous traitez en vrais Pasquins.
Et vous nous accablez d'injures.
De rires et d'éclaboussures...
Hélas I voilà nos aTontures
Sous le grand égout des Tarquins.
Le roi Tatius trauva une statue de femme dans la Gloaca Maxima, et, ne sachant qu'en faire» il en fit uhfe déesse y et lui donna le nom du lieu où elle fut trouvée. On l'appela Vénus Cloacîne, la Vénus des Égouts, et elle eut un temple dans la huitième région de Roine. Pourquoi s'en étonner? Les Grecs et les Romains s'étaient créé des dieux bons enfants qui présidaient à tous les détails de la vie, même aux plus inexprimables; comme la déesse Mena et le dieu Crepitus , qu'on honorait par l'incongruité la plus bizarre ; les Grecs adoraient Jupiter chasse^momh ^ ; je ne parle pas ée toutes
* Zttç déiro'fxuioç. (PaasaniaB^v. 14.) H est curieux de Toir dans Varron le dénombrement de tous ces dieux minuscules qui entouraient le Romain de sa naissance à sa mort comme des serviteurs attentifs : Cunina yeille sur les berceaux ; Valicanus préside anx vagissements des nouveau-nés; Rumina leur fait prendre le sein, Statilinus leur apprend à se tenir debout ; Âdeona préside à l'arrivée; Abeona au départ. On ne place qu'un portier à sa maison ; ce portier suffit, c^est un homme. Pour le même emploi il ne faut pas moins de trois dieux : Forculus aux battants de la porte, Gardea aux gonds, Limentinus au seuil. Le bon Forculus ne serait pas capable de garder tout ensemble Tes battants, le seuil et les gonds. De même on n'oserait confier le soin des moissons à la seule Segetia qui se charge seulement dn froment levé ; les semences sont recommandées à Seia, les gerbes à Tutilina; il faut le dieu Nodotus pour les nœuds du tuyau ; pour l'enveloppe de l'épi, une déesse, Volutina; pour son issue, Potelana ; quand la barbe de Tépi et Tépi sont de niveau, Hostilina; Flora, quand il fleurit; Lacturnus, quand il blanchit; Matuta^ quand il mûrit ; enfin Roncina, quand il est coupé. Ceci prouve au moins avec quel soin un peuple agriculteur s'occupait de la formation de ce brin d'herbe sacré qui nourrit le monde. Rome avait ouvert ses temples à tous les dieux inimaginables, à l'exception d'un seul, c'était la pauvre Quies, la déesse du Repos, que les turbulents Romains ne voulurent jamais accueillir dans l'enceinte de la ville, et dont ils laissèrent le temple hors de la porte Colline. C'est là un trait caractéristique du génie romain. (Voir saint Augustin, daos la Cité de Dieu, 1. iv.)
ces divinités infâmes qui étaient Tapothéose des crimes de leurs adorateurs.
Au retour de notre visite à la Gioaca Maxima , nous entamons une longue discussion sur la dynastie des Tarquins, qui me semble avoir eu du bon, même au point de vue républicain. C'est Tarquin-le-Superbe qui a inventé le système des pavots, lequel a fait fortune , jusque dans ces derniers temps, parmi nos terroristes de 93 et nos socialistes égalitaires : tyrannie d'un seul ou de tous, c'est toujours à l'aide du même procédé; le digne Marat, l'aimable Saint- Just, le sentimental Robespierre , qui aimait à porter une rose à sa boutonnière , n'étaient que les plagiaires de ce bon roi de Rome qu'on nous représente faisant sa promenade matinale dans son parterre du Palatin :
Et^ s'il Teut une tète^ il prend un air badin Et s'amuse à couper les pavots du jardin.
(PoNSARD, Lucrèce.)
A M. MIDOU.
tt On rencontre de temps en temps , sur les rayons d'une bibliothèque, certains volumes dans lesquels tout concourt à exprimer la pensée de l'auteur. Le texte rénonce, les vignettes et les estampes en sont le commentaire, et la reliure elle-même , par sa couleur, par sa forme, par les figures qui y sont imprimées, s'harmonise avec le sujet de l'ouvrage. Voilà une image de ce grand livre que forment les monuments chrétiens des premiers siècles , dont Rome a conservé le dépôt. Les inscriptions sont le texte de ce livre. La lecture de ces vénérables pages est singulièrement imposante, surtout lorsqu'elles sont réunies en grand nombre , comme elles le sont dans le corridor qui sert d'avenue au Musée du Vatican. On a eu l'heureuse idée d'y placer face à face les débris de deux grandes littératures funèbres. D'un côté , le mur est en quelque sorte formé par les épita*
phes de Rome païenne, éclatantes et pompeuses. Le mur de l'autre côté se compose d'épitaphes des premiers chrétiens, brèves comme les soupirs de ces opprimés, et simples comme leur vie *. »
Ce long vestibule du Vatican est ainsi comme un livre en partie double ; à droite, les épitaphes païennes; à gauche, les chrétiennes ; d'un côté , le passé qui est mort à jamais; de l'autre, le passé qui revit dans le présent et qui se continuera dans l'avenir. Que de fois je me suis arrêté pour contempler ces monuments des vieux chétiens, comme dit l'inscription moderne, monvmenta vetervm Christianorvm ! Ce sont nos ancêtres; nous retrouvons nos parchemins et nos titres de noblesse dans ces inscriptions des pierres sépulcrales enlevées aux catacombes et incrustées dans les murs du Vatican : ce sont les manuscrits de pierre de ce poëme immortel qu'on appelle le Christianisme.
Comme ce vieux de la mort, Oid mortality , dont parle Walter Scott , je me plais à épeler et à restaurer dans ma pensée ces épitaphes de mes aïeux martyrisés pour leur foi, qui est aussi la mienne. Quoiqu'elles soient bien connues et qu'elles aient été souvent reproduites, j'ai un bonheur filial à copier moi-même ces inscriptions; en voici quelques-unes qui montrent encore comment les premiers chrétiens demandaient aux saints et aux martyrs de prier pour eux. 11 est touchant de les entendre s'adresser à un petit enfant de deux ans :
* Mgr Gerbet ajoute : « Le musée du Collège romain^ les portiques, les murs, les chapelles souterraines de plusieurs églises, nous offrent, réunis ou épars^ quelques autres feuillets de ce livre monumental. Il a aussi ses e Hampes et ses vignettes ; on peut donner ce nom aux premières œuvres de Tart chrétien dans les catacombes. »
442 U VATICANK.