A ALBERT BARRE
Vendredi 11 mars.
On ne peut faire un pas à Rome sans marcher dans le sang des martyrs. L'autre jour, me trouvant sur la place de Sainte-Marie-Majeure, je pris au hasard une rue montueuse , qui me fît passer sous Tare triomphal dressé par Aurélius Victor à l'empereur Galien et à sa femme Salonine. J'arrivai bientôt à Téglise de San-Vito, élevée en l'honneur de l'enfant martyr dont j'ai parlé (Lettre Lxxvu). Elle fut bâtie sur l'emplacement de l'ancien abattoir, Macellum Livianium, dont le nom fut changé par saint Grégoire-le-Grand en celui de MaeeU lum Martyrum, abattoir des martyrs, en souvenir de la boucherie des chrétiens qui y eut lieu. On voit dans l'église, sous une grille de fer, une pierre qu'on appelait la Pietra Scelerata, parce qu'elle servait de base au supplice des confesseurs du Christ. On amène ici les gens
mordus par les chiens enragés. Don Federigo Golonna, duc de Palliano, y ayant été guéri de la rage en 1620, restaura magnifiquement l'église , que Grégoire XVI fit réparer entièrement par les soins du cardinal Tosti. Le Le couvent de San-Vito sert de retraite préparatoire aux enfants pauvres qui font leur première communion. C'est une heureuse idée de les préparer à ce premier grand acte de leur vie dans l'église d'un enfant martyr. Une inscription rappelle qu'en 1847 Pie IX vint voir ces jeunes néophytes ^ et leur parla comme le divin Maître qui laissait venir à lui les petits enfants.
On trouve plus loin , au fond d'une cour, sur l'emplacement des thermes de Gordien, l'église de Saint- Eusèbe, prêtre et martyr, mort de faim par ordre de Constance. La voûte est peinte par Mengs. Presque en face se dressent des ruines antiques, des murs pantelants, d un efiet pittoresque. C'est ce qu'on appelle les trophées de Bïarius; c'est là qu'étaient placés ces deux énormes bas-reliefs en marbre que vous avez vus sur la balustrade du Capitole.
En poursuivant sa route on touche aux steppes des faubourgs de Rome ; c'est déjà la campagne , c'est presque le désert ; là s'élève l'église de Sainte-Bibiane, isolée et oubliée, et que je trouve fermée. Un moine de Saint-Antoine y vient dire la messe à six heures du matin pour les paysans des environs, et puis s'en va, la chiave nella tasca, à ce que me dit un contadino de l'endroit. Ici les jardins potagers poussent au milieu des ruines, qui contiennent une population de paysans et de maraîchers.
Quand on ne peut entrer, il faut faire le tour exté-
rieur de Féglise et de ses catacombes^ et oq se trouye devant les murailles de la Ville^Éternelley avec leurs tours carrées en briques et leurs larges créneaux. A droite, on voit les ruines antiques du temple de Minerva Medica; là-bas la Porta Maggiore, le Latran, Sainte«-Croix-de-Jérusalem , et une ligne d^aquedacs rompus et taris , qui portaient l'eau des montagnes à Rome, la grande Altérée.
Aujourd'hui y c'est la station du Carême à Sainte- Bibiane * ; cette église est ouverte une fois par an; nous en profitons pour la visiter. Elle fut bâtie en 363 sur remplacement de la demeure de la sainte. Les païens durent accueillir avec ironie cette humble église, élevée dans un coin de cette Rome qui avait encore à cette époque de si magnifiques temples pour ses faux dieux. On appelait alors ce lieu ad Ursum piUatum, à cause d'une statue d'ours coiffé du pileus^ qui se troo^ \ait là.
Bibiane était fille de Flavien, préfet de Rome, qui fut dégradé comme chrétien, sous Julien l'Apostat, marqué de la flétrissure des esclaves, et relégué aux Eaux Taurines, où il mourut en confessant le Christ. Sa mère , Dafrose, fut aussi reléguée hors de Rome et décapitée. Après la mort de ses parents, Bibiane et sa sœur Déraé-
< Les stations sont, en quelque sorte, des processions dans le temps. Durant l'espace de seize ou dix-sept siècles, les chrétiens de Rome ont été convoqués chaque année, à certains jours^ pour visiter les églises des martyrs. Chaque génération défile périodiquement devant leurs tombeaux. Cet usage a eu ses commencements dans les réunions des Catacombes^ où les chrétiens s'animaient pour les saints combats,, et se revêtaient, suivant Texpression de saint Paul, de Farmure du salut. C'est pour cela qu'on leur a donné le nom de stations, qui désignait dans In hiDgiie dm Romains les postes militaires. (Mgr Gerbet.)
tria furent dépouillées de tous leurs biens. Apronianas, préteur de Rome , les fi t enfermer ici même dans leur propre maison^et les condamna à mourir de faim. Mai s les gêné* rcuses vierges eurent recours à Celui qui nourrit les oi« seaux du cieU et qui envoyait leur pain aux Pères du désert par l'entremise des aigles et des lions. Dieu leur conserva miraculeusement la vie. Au bout de plusieurs jours de captivité et d'abstinence complète, elles parurent plus fraîches et plus belles quejamais,ce qui étonna grandement le préteur. 11 essaya de les amener au culte des dieux de Rome, leur promettant la remise de leurs richesses confisquées, la faveur impériale et de brillantes alliances, et les menaçant , si elles refusaient, des fouets et de la hache. Elles refusèrent : Démétria fut frappée sous les yeux de sa sœur ; Bibiane est livrée à une femme trèshabile dans Tart de séduire, nommée Rufina, mais elle déjoue tous ses artifices *. Le préteur ordonne à ses licteurs de dépouiller la jeune vierge, de l'attacher à une colonne, les mains liées, et de la battre à coups de lanières plombées, jusqu'à ce qu'elle expirât. Son corps demeura deux jours sur le Forum Boarium, que nous avons vu l'autre jour près de Saint-Georges en Vélabre ; ce corps sacré, abandonné à l'entrée de l'égout des Tarquins, était destiné à servir de pâture aux chiens; mais ces animaux le respectèrent. Un prêtre, nommé Jean, ensevelit Bibiane pendant la nuit à côté de sa mère et de sa sœur, dans la catacombe qui était sous leur mai-* son, et sur laquelle une dame romaine, Olympiana Fia* viana, éleva l'église que nous visitons aujourd'hui. En y
* Rufinae mulieri vaferrimae seducenda traditur^ sed superavit insidias. (Acta.)
entrant, on voit contre la porte, à gauche, la colonnade rouge antique où Bibiane fut attachée et flagellée jusqu'à ce qu'elle rendît son âme à Dieu. Dans ses catacombes on ensevelit une grande multitude d'autres martyrs, comme le rapporte l'inscription gravée sous le joli portique élevé par Urbain VIII, sur les dessins da Bernin :
H£G BST VIA, QUA ITVR AD LOCVH
QVOD VOCABATVR
ANTIQVO TEMPORB
VRSI PILEATI,
ET HODERNO TEMPORB
MONASTERIUM S. BIBIANJE *.
IN QVO LOCO FVERVNT SEPELITA
QVINQVE MILLIA DVCENTA SEXAGINTA