CI-GIT QVI DVRA QVATRE-VINGT-DIX ANS, ET EN VÉCVT SIX
* Un coup affreux vient d'accabler la vieillesse du grand artiste ; sa femme et son fils lui ont été enlevés. Résigné sous la main de Dieu^ usais morne et accablé, il était perdu pour la peinture^ si l'amitié filiale du sculpteur Hoffmann et de sa femme n'avait rappelé à Owerbeck qu'il se devait encore à TArt et à la Religion. Pie IX vient de lui commander un Chemin de la Croix.
Je me suis procuré une planche assez rare, dessinée et gravée à Teauforte par Owerbeck: c'est un moine en prière serrant sur son cœur le crucifix ; on ne lui voit que le dos, ou plutôt on ne distingue que les plis grossiers de sa robe et de son capuchon; mais on sent, rien qu'à sa forme, qu'il y a sous cette épaisse enveloppe un corps qui se mortifie, et dans ce corps une âme qui prie et se spiritualise. C'est un petit chefd'œuvre qui dit beaucoup avec quelques morceaux d'une étoffe de bure. Il 36
France pour laquelle Brizeux a composé cette charmante inscription :
Ici la ruche d'or des abeilles de l'Art. Chaque automne fuyant la Seine et son brouillard, Fervents nous arrivons sous l'abri des grands arbres; Près du buis odorant qui pousse entre les marbres,
Dans la chaleur et la clarté, Nous venons recueillir le miel de la Beauté.
Mais où Ton retrouve encore mieux la France, c'est à Saint-Louis-des-Français; la religion en a fait pour nous un coin de la terre natale. En entrant ce matin à Saint-Louis, je pensais à une lettre du cardinal d'Ossat; mais je n'ai pas vu le moindre oiseau de proie devant réglise, pas même un aigle ' I
1 Un gros oiseau de proie fut veû volant sur Téglise de Saint-Louis de Rome, épiant un pigeon ; et ce pigeon s'enfuiant dans un trou derrière une grande pierre portant les armoiries de France, un peu séparée de la muraille, ledit oiseau de proie se lança après ledit pigeon de telle roideur, que le trou se trouvant trop petit, il y demeura pris sans pouvoir passer avant, comme fit le pigeon ; ni tourner en arriére : et lui voit- on une aile qui s'est dénouée, hors ledit trou. Et y a trois jours qu'en la place devant ladite Église se voit une infinité de gens, qui viennent de tous les endroits de la ville, pour regarder cette aile, et bâtissent là-dessus des augures et des succès, chacun à sa fantaisie. Quant à moi ; je n'y entends ni crois autre finesse, sinon que la petitesse du trou, et la grosseur et roideur de Toiseau ont engendré cet événement. Mais si cela signifioit j*ien, comme plusieurs se le persuadent; attendu telle occurence advenue dans Rome, Chef de la Chrétienté, et en la face d'une Église nationale des François, et derrière les armoiries de France ; et atendu encore le tems, qui étoit un dimanche, en une année de Jubilé, et sur le commencement d'une guerre : si cela, dis-je , signifie rien , l'augure ne peut être interprété qu'à l'avantage de la France, comme s'il rememoroit au monde, que la Couronne de France a toujours été le refuge des États afliges, et particulièrement de l'Église et du Saint Siège de Rome ; et avertlssoit, que quiconque ne respectera les fleurs de lys, ou osera ci-après atenter contre ladite Couronne, ou contre ceux qu'elle a sous sa protection, y demeurera pris, et ruiné. {Lettre du dernier d'octobre 1600.)
J'allai ensuite inspecter Téglise de la Minerve, qui est française en quelque sorte par son style ogival, et parce qu'elle est restaurée en ce moment par les Dominicains de la Réforme française. Cette restauration artistique de l'église coïncide heureusement avec la restauration spirituelle de l'Ordre de Saint-Dominique. Ce sont des Dominicains qui ont dressé tous les plans nouveaux de Téglise , et qui surveillent leur exécution , renouvelant ainsi ces pures traditions de Tart chrétien inaugurées dans l'Ordre par Frà Angelico, enseveli dans cette même église de la Minerve.
En traversant le Forum , je rencontrai un jeune avo* cat romain qui tenait sous son bras la Revue de jurisprudence publiée à Rome sous le nom de Foro romano. Je lui promis, si j'avais jamais un procès avec Clodius ou Milon, de lui confier ma cause; il me dit qu'il fallait bien prendre garde d'offenser une femme dans les plaidoiries, attendu que les Romaines étaient peu endurantes, et qu'il se trouverait encore des Fui vies pour percer la langue des Cicérons modernes avec l'aiguille d'or qui retient leurs cheveux.
Mes compagnons de voyage sont allés aujourd'hui à Tivoli ; croiriez-vous que je n'ai pas voulu les accompagner ? J'étais si ravi de me retrouver à Rome , que je ne pus me résoudre à quitter la Ville , même pour aller à Tibur. Horace pourra-t-il me le pardonner? Dans le premier élan de la joie du retour, je voudrais tout revoir à la fois. Je vole faire ma cour à Raphaël au Vatican, à Michel-Ange à Saint-Pierre-aux-Liens ; je cours de Saint-Pierre à Saint-Sébastien, et je pousse ma course jusqu^à la tour qui sert de tombeau à Cécilia
Métella. Au-dessous de la frise ornée de têtes de bœufs, qui a fait donner à ce monument le nom de Capo di Bove, on lit cette inscription du côté de la route :
CiECILIiE Q. CRETICI F. METELLiE CRASSI.
Au-dessous on en a gravé une autre pendant la domination française * :
LES OFF. DV CORPS IMP. DES ING. GEOG. FRANC. ONT RETA- BLI CE TERME OCCIO. DE LA BASE MESVREE EN 1751 PAR LES P. P. MARC ET BOSCOWICH, POVR LA DETERMIN. DVN DEGRÉ DV MER. DE ROME. 1809, AN. Y DV RÈGNE DE NAP. EMP. ET ROI, PROTECT. DE LA CONF. DV RHIN. LE DVC DE FELTRE ETANT MINISTRE DE LA GVERRE, ET LE COMTE MIOL- LIS GOVVERNEVR DES ETATS-ROMAINS.
a Personne qui n'admirât ce mausolée dédié par le consul Crassus à la mémoire de sa femme, Cécilia Métella, fille de Métellus le Cretois, son collègue, et qui ne sentit
^ M. Tabbé Gaume nous racontiat dernièrement, à la Minerve^ Tanecdote suivante : (c Quand les demi-brigades de la première république française vinrent rëpublicaniser Rome^ quelques démocrates romains élevèrent au Corso un arc de triomphe, sur lequel on voyait une grande statue de la république française, et une toute petite de la république romaine, avec cette inscription :
MAGNiC MAT RI GRATA FILIA.
Les Romains ne comprenaient guère cette légende, quand un abbé qui passait, la leur traduisit ainsi en Italien :