BOLOGNE
27 décembre. — Depuis huit jours je ne suis pas d'humeur écrivante. Je pense toujours à Milan. Les événements m'ont ga-
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gné, les petits évéoements de la vie du voyageur, qui ne sont que des sensations, et que, dès le lendemain, il ne saurait plus peindre. Il faut que mes amis de Milan aient écrit de singulières lettres en ma faveur : ou me fait grâce de la moitié du noviciat imposé par la méfiance.
J'ai vu des galeries magnifiques : Mareschalchi, Tanari, Ercolaui. Fava, Zambeccari, Aldrovandi, Magnani, et enfin le musée de la ville. Avec d'autres dispositions, j'y aurais trouvé vingt matinées heureuses ; mais il y a des jours où le plus beau tableau ne fait que m'impatienler. Je dirai, à la vanité du lecteur, que je note cet accident, non pour le vain plaisir de parler de moi, mais parce que c'est un genre de malheur que Ton ne prévoit point. N'avoir que vingt-quatre heures à passer dans une maussade petite ville, et, pendant ce temps, ne pas se trouver une once de sensibilité pour le genre de beauté qui vous y a fait venir ! Je suis très-sujet à ce malheur.
Je lai éprouvé devant la belle madone en pied du Guide, au palais Tanari. Ce jour-là je pensais à toute autre chose qu'à la peinture. Je suis sorti de cette galerie avec une humeur de dogue, que la belle copie (belle à cause de la beauté de l'original) du saint André du Dominiquin, n'a pu calmer. Cette fresque sublime, si méprisée des artistes français élèves de David, est à Rome à San Gregorio. A Bologne, des soldats français, logés un jour au palais Tanari, trouvèrent plaisant de cribler de coups de baïonnettes cette toile immense. Un jeune comte Tanari s'en plaignait à moi avec amertume; heureusement il tenait à la main le Commentaire sur V esprit des lois, par M. de Tracy. « Mais, monsieur, lui ai je répondu, sans nous sauriez-vous que Montesquieu existe ? »
28 décembre. — Bologne est adossée à des collines qui regardent le nord, comme Bergame à des collines exposées au midi. Entre elles s'étend la magnifique vallée de la Lombardie, la plus vaste qui existe dans les pays civilisés. A Bologne, une maison bàlie sur la colline, avec fronton et colonnes, comme un temple antique, forme, de vingt endroits de la ville, un point de vue à souhait pour le plaisir des yeux. Cette colline, qui porte le temple et a l'air de s'avancer au milieu des maisons» est gar-
nie de bouquets de bois comme un peiutre eût pu les dessiner. Du reste, Bologne oiïre un aspect désert et sombre, parce qu'elle a des portiques des deux côtés dans toutes ses rues. Il faut des portiques d'un côté seulement, comme à Modène. C'est ainsi que sera Paris dans deux siècles. En général, les portiques de Bologne sont loin d'être aussi élégants que ceux de la rue Castiglione, mais ils sont bien plus commodes, et mettent parfaitement à l'abri des plus grandes pluies, telles que celle qui. m'accueillit le jour de mon arrivée et qui recommence ce matin. J'allai sur-le-champ voir la fameuse tour qui penche; je l'apercevais depuis un mille. Elle s'appelle la Garisenda, et a, diton, cent quarante pieds de haut; elle surplombe de neuf pieds. Tout Bolonais, voyageant en pays étranger, s'attendrit au souvenir de cette tour.^
Bologne est une des villes où l'hypocrisie est la plus difficile. Le pape, ayant opprimé ici les mœurs républicaines, lors de la conquête, après les Bentivoglio (1506), l'esprit public s'appliqua à voir les ridicules des prêtres. De plus, pendant des siècles, Bologne a élé, pour les sciences, ce que Paris est maintenant ; et les papes n'ayant pas inventé le ridicule de faire barons les savants célèbres, ceux-ci gardaient leur franc parler. Les prêtres, à Bologne, souffrent la liberté des mœurs, sans quoi les brocards les empêcheraient d'en jouir. Lambertini, avant d'être pape, fut le prélat le plus gai et le plus libre en ses propos : c'est ce que témoigne le président de Brosses, le Voltaire des voyageurs en Italie (1739).
Mon valet de place m'a conduit, en arrivant, au palais Gaprara, devant la façade du palais Ranuzzi, et, enfin, sur ma demande, à réglise de Saint-Dominique, où repose le corps du catholique par excellence. Une voûte, peinte à fresque par le Guide, avec de charmantes petites figures, deux petites statues de Michel* Ange, faites dans la jeunesse de ce plus grand des artistes et avant qu'il se fût arrêté au genre terrible; un tableau deTiarini, exprimant la joie d'une mère qui voit ressusciter son enfant, m'ont payé de ma course à Saint-Dominique.
Tout est plein ici de la gloire et du nom des Garrache. Mon bottier, ce malin, m'a fait leur histoire presque aussi bien que
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Malvasia. Il me dit que Louis était mort de chagrin pour avoir fait une faute de dessin dans la figure de Fange de V Annonciation, fresque, à Saint-Pierre. Je vais sur*le-champ à Saint-Pierre (la cathédrale), avec le bottier, qui s'est empressé de me conduire. Un bottier de Paris a de la douceur dans son ménage, il achète des meubles d'acajou ; mais parlez-lui de la Peste de Jaffa de M. Gros !
La force de caractère chez les Garrache fut presque égale à leur talent. Supposez un jeune littérateur, plein d'esprit, débutant aujourd'hui à Paris, et osant écrire en style simple comme Voltaire, sans palpitant de Vintérêt du moment, sans les exigences du siècle (ondées sur ses nécessités, etc., il serait comme une femme arrivant sans rouge dans un salon où toutes en portent. Je ne sais quelle sensation de froid et de malheur éloignerait de son livre. Qu'il compose, au contraire, dans le style du Génie du Christianisme, ou de M. Guizot, et, s'il a des idées, d'emblée il obtient un grand succès .Vous voyez toute l'étendue de la violence qu'osèrent faire à leur siècle Louis Garrache et ses deux cousins, l'immortel Annibal et Augustin. Or ils n'avaient pour vivre que le produit de leurs pinceaux. Plusieurs fois ils furent sur le point d'abandonner le genre naturel et simple pour flatter l'affectation à la mode. Le récit des conseils qu'ils tenaient à ce sujet, en présence de leur grande pauvreté, donne le plus vif intérêt à certains endroits de la Felsina Pittrice, Les Garrache *, comme on sait, formèrent le Dominiquin, le Guide, Lanfranc, et une foule de bons peintres du second ordre, qui seraient sans rivaux s'ils vivaient de nos jours. N'aimant au monde que leur art, ils gagnèrent l'équivalent de quinze cents francs à deux mille francs par an toute leur vie, et moururent pauvres, en cela bien différents de leurs illustres successeurs. Mais on parle d'eux deux siècles après leur mort, et quelques êtres romanesques regardient quelquefois leurs tableaux la larme à l'œil.
La vanité des habitants de Bologne est fière de leur cimetière :
* Louis Carrachc, né en 1555, mort en 1619.
Annibal. — 1560, — 1609.
Avgusitn, — 1658, — 1601.
c*esl une chartreuse à un quart de lieue de la ville. Les tombeaux feront vivre quelques pauvres sculpteurs. Il y a deux cents ans, je pense, que les Bolonais construisirent un portique qui a six cent cinquante arcades, et par lequel ou peut monter à couvert à la madone di San Luca. Les domestiques de Bologne se cotisèrent et bâtirent quatre arcades ; les mendiants se cotisèrent et firent deux arcades. J*ai monté la colline en suivant ce portique, qui a une lieue, et n^ai pas manqué de m'enrhumer en regardant les tableaux dans Téglise. C'est la troisième fois que m'arrive cet ennuyeux accident : un Italien se serait muni d'un bonnet de soie noire. Le caractère des gens du peuple que j'ai rencontrés est franc, allègre, plein de vivacité ; en sa contrepassant, ils se font des plaisanteries, et puis s'en vont chantant.
29 décembre. — On me présente à M. l'abbé Mezzofante, qui parle vingt-deux langues comme chacun de nous parle la sienne; et, quoique si savant, il n'est point bête. Je l'ai attaqué sur le Congrès de Vienne de M. l'abbé de Pradt, que je voyais dans la bibliothèque publique dont il est chef. Un tel livre ici ' lui ai- je dit, cela porte à l'esprit d'examen et sape Tautorilé du pape et Vunité de la foi. Tout le monde comprend ici que le cardinal Gonsalvi sera remplacé par un uUraîsme furibond ; Pie VII est bien vieux ; mais jamais Ton ne destitue, sous le gouvernement papal, ce qui procure une indépendance qui semblerait incroyable à nos pauvres employés (M. Delandine à Lyon).
M. Bishe-Sbelley, ce grand poêle, cet homme si extraordinaire, si bon et si calomnié, que j'avais Thonneur d'accompagner, me dit que M. Mezzofante parle l'anglais aussi bien que le français. Je vais tous les jours admirer, au musée de la ville, la Sainte Cécile de Raphaël, quelques Francia, et huit ou dix chefsd œuvre du Dominiquin et du Guide. Il y a un effet de couleur étonnant dans le martyre du chef d'inquisiteurs saint Pierre, qui, après mille cruautés par lui commises, fut assommé le 6 avril 1252, près de Barlassina. Mais il faudrait vingt pages pour parler dignement de cette admirable école de Bologne, qui, je ne sais pourquoi, est en défaveur auprès des amateurs actuels. Quand la mort a fait commencer la postérité pour un grand homme, que lui importent ces alternatives d'un demi*siècle,
pendant lesquelles tantôt il est à la mode, tantôt on ne le comprend pas? Le Dante, adoré aujourd'hui en Italie, passait pour un barbare ennuyeux il n'y a pas cinquante ans, et rien ne prouve qu'en 2000 il ne sera pas négligé de nouveau pendant un siècle ou deux. Ce soir, à Taimable société de M. Degli Antonj, je me suis aperçu que mon goût particulier pour Fécole de Bologne était d'accord avec V honneur national de ce^^ays; je m'étais résolu à mentir, pour ne pas me faire des ennemis comme à Milan. C'est un grand soulagement de n'y être pas obligé. J'ai, bavardé sur les arts comme une pie, et ce n'est qu'au bout d'une heure que je me suis aperçu que l'homme auquel je parlais était un prélat, ma di quelli fatti per il capello. 11 a paru content de. moi ; il est aide de camp du cardinal Lante, légat de Bologne,^ c'est^-dire pacha tout-puissant. Entre autres choses qui passeraient pour hardies ailleurs, mon prélat me disait : Pie VI sut régner; dans un Etat nécessairement tranquille et sans guerre, il sut discerner la passion dominante parmi ses sujets, durant la portion de siècle appelée par le hasard à lui donner les délicieuses jouissances du pouvoir. — Eh bien ! a dit quelqu'un, aucun des rois actuels n'a cet esprit. Tous se moquent fort de leur successeur, et toutefois ils se font siffler et sacri6ent leur popularité à un avenir qu'ils ne peuvent voir et encore- moins changer. — Malgré toutes les petitesses de la vanité de Pie VI, reprend le monsignore, malgré l'enchantement où il était de sa belle jambe, la volerie célèbre de la succession Lepri, et enfin les dix-huit mille assassinats qui ont marqué un règne de vingtcinq ans, il sut régner. — Gonsalvi aussi sait régner; mais Dieu sait où nous tomberons après Pie Vil ! — Nous serons pis que l'Espagne, a dit un avocat plein de feu et de l'esprit le plus original, en s'approchant de nous. — Endormez-vous seulement pour quatre-vingts ans, comme Ëpiménide, et vous trouverez partout en Europe le gouvernement économique, à l'américaine, a repris un auteur. — J'aime à voir des faiseurs de livres, a dit en riant le monsignore, prédire et désirer le gouvernement de Vopinion, dont le premier acte sera de jeter au feu tous les livres de raisonnements faits avant son avènement.
Voilà le ton de la conversation à Bologne; la liberté des pro-
pos y est aussi grande qu'à Londres^ avec cette différence que ce qui est philosophique et plat à Londres ici est piquant; d'ailleurs, tel propos peu aristocratique, tenu à Bologne, scandaliserait fort la bonne compagnie de Portland Place,
La manie des citations latines règne encore en ce pays; la langue française ne passe pas rÂpennîn. Madame Lambertinî raconte devant moi toute Thistoire de l'avancement de Pie VIT, et la suite des has'ards qui, de simple moine, Font fait pape. Je donnerai cette histoire honorable pour ce prince, si toutefois mon libraire ose Timprimer. Le hasard qui fit pape le cardinal Ghiaramonte, en ramenant dans le jardin de Saint-Georges à Venise, où se promenaient les cardinaux Âlbano et Mattei, est consolant pour Tambition de tous les prêtres.
Voici Tanecdote Lepri, telle qu'elle m'a été contée par le chevalier Tambroni.
Madame Lepri passait pour l'une des plus jolies femmes de Rome; son mari, M. le marquis Lepri, vint à mourir; elle déclara aussitôt quelle était enceinte. La petite fille dont elle accoucha neuf mois juste après la mort du marquis, était son premier enfant. Le frère cadet du marquis Lepri, privé d'une immense fortune par la naissance singulière de cet enfant, supposa que la marquise avait un amant, et que du vivant de son mari elle n'avait jamais manqué entièrement à ses devoirs. Ces arrangements ne sont pas fort rares en Italie. Quoi qu'il en soit, de dépit, le Lepri entra dans la prélature et transporta solennellement au pape Pie VI tous ses droits à l'héritage de son frère. On vit alors Pie VI disputer, devant son propre tribunal, nommé par lui, Théritage de la fille de la marquise. Quelques «serviteurs dévoués cherchant à lui faire entendre que des méchants pourraient mal interpréter cette démarche, Pie VI répondit noblement : <c Une fortune de cinq millions n'est pas une chose sur laquelle il faille cracher. x> 11 avait oublié que les juges de la Rote votent en secret. La majorité de ce tribunal eut assez de conscience pour condamner le souverain ; mais la police du pape découvrit bientôt le nom des juges trop honnêtes, et ils reçurent l'ordre de ne plus paraître à la cour, ce qui n'est pas peu de chose, car le plus ancien juge de ce tribunal, com-
posé de prélats, est ordinairement fait cardinal. Tout prélat, à Rome, ne vit que dans Tespoir du chapeau, et voit sa considération croître ou diminuer dans le monde, suivant le plus ou moins de chances qu'il a d'y parvenir. Après cet exemple de sévérilé, le pape en appela à un autre tribunal qui se montra moins intègre que la Rote. Une partie des biens du marquis Lepri passa au prince Braschi, neveu de Pie VI, et que nous avons vu à Paris vers 1810 ; Napoléon Favait fait baron. On dit que la famille Lepri est en instance pour rentrer dans ses terres. Pie VI avait la figure aussi noble que le caractère ; c'était un bel homme, mais d'un air commun. Ganova lui-même n'a pu ennoblir cette tête, quoique sanctifiée par le malheur^ ; mais ce prince a su régner, et on le regrette.
30 décembre. — C'est un mépris amer que le noble piémontais a pour le bourgeois. A Milan, ce mépris est Iranquille ; il n'est presque pas marqué à Bologne; car enfin le fils d'un cordonnier peut se faire prêtre et devenir pape comme Pie VII.
Cette chance de souveraineté attache le peuple au gouvernement papal, qui devrait être le plus ex de l'Europe. Il n'a
qu'une chance pour lui, c'est la modération. Aux yeux du prélre italien et des basses classes de la société, tout se fait par miracle en ce monde, et rien par le jeu naturel des éléments et des causes secondes. De petites filles s'empoisonnentelles avec de la vaisselle de cuivre mal élamée, au lieu d'appeler le médecin, le couvent se mel en prières. Tout est gouverné ici par des prêtres. Les laïques, quoique ducs ou princes, n'occupent aucune place. Or figurez-vous un jeune paysan borné, ou un jeune fils de cordonnier, qui fait son cours de théologie et apprend, pendant dix ans, à se payer de vaines paroles sur toutes sortes* de sujets. Quelle tête pourrait résister à dix années ainsi employées? Pour moi, mon étonnement c'est qu'ils ne soient pas encore plus fous. S*il est honnête, croyant, point intrigant, ce p reste sot toute sa vie. Arrive un cardinal Consalvi, qui
* Voir la statue de Pie VI, devant le maître-autel de Saint-Pierre de Rome. Raphaël Mengs a placé le portrait de madame Lepri dans sa mediocre fresque du Pâmasse^ à la villa Albani.
clierche la vertu unie au manque de lumières, ce sot devient cardinal et légat, c'est-à-dire despote tout-puissant. Il ne peut redouter au monde que Tévéque ou rarchevèque de sa résidence, aussi borné que lui. On ne parle ici que de la niaiserie profonde unie à la parfaite honnêteté de mousignor Pandolfi, vice-légat du voisinage.
Tout serait perdu sans la modération. Tel vieux légat est imbécile ; mais il laisse aller les choses à leur cours naturel, et c'est en effet un marasme graduel qui, depuis deux cents ans, détruit et dépeuple l'État du pape. Heureuses les provinces qui ont pour légat un fripon énergique ! Il a cent caprices, il vole, il se venge illégalement de ses ennemis ; mais son esprit le porte à faire une digue, un pont, un règlement en vain réclamés depuis cinquante ans.
La décadence morale qui suit la ruine physique est arrêtée pour quelque temps, parce que ce peuple de Bologne, plein de vivacité et d'esprit, a compris le génie de Napoléon, quoiqu'il n'ait (ait que l'entrevoir, et que souvent le génie du grand roi ail été masqué par de sots préfets. Ils vinrent à bout de cabrer ce peuple, et excitèrent une révolte en 1809, je pense. Ce fait méritait cent destitutions; mais Napoléon était à Vienne, où il gagnait tout juste la bataille de Wagram ; TEspagne l'inquiétait; il songeait à donner la Hongrie à l'archiduc Charles, etc.
Bologne a, ce me semble, beaucoup plus d'esprit, de feu et d'originalité que Milan ; on y a surtout le caractère plus ouvert. J'ai déjà, au bout de quinze jours, plus de maisons où je puis passer la soirée, que je n'en aurais eu à Milan après trois ans de séjour. Mais l'amour ne se commande pas ; mon coeur a été pris par la douceur et le naturel des manières milanaises. Ici les gestes et les récits me font trop songer à la perversité humaine^ je l'oubliais à Milan. Aucune femme de Milan, peut-être, n'a l'esprit de repartie qui distingua madame la princesse Lambertini ; mais plusieurs ont su rendre leur amant plus heureux. Or, n'en déplaise à nos dames philosophes ou mystiques, c'est là, dans les bornes de la vertu, tout le thermomètre du mérite d'une femme.
Le génie de Venise était trop léger, trop dépouillé de passions ;
Bologne offre précisémeut le mélange dn degré de passion et de la fertilité d'imagination qu'il faut, selon moi, pour atteindre la perfection de Tesprit. — Mais très-probablement je suis un mauvais juge, je méprise trop Tesprit qu'on sait par cœur.
51 décembre. — Je suis encore tout ennuyé des pompes ecclésiastiques. — La moindre ville d'Italie a un opéra nouveau le 26 décembre, premier jour de carnaval. Les prêtres, si amis de Topera en 1740, se sont faits ennemis des plaisirs depuis que Bonaparte est venu réveiller l'Italie, et je ne sais sous quel prétexte nous n'avons pas encore d'opéra à Bologne ; il ouvrira, dit-on, sous huit ou dix jours. J'ai soif de musique ; une soirée sans musique me semble avoir quelque chose de sec et de malheureux. Il y a ici de fort jolis concerts le dimanche matin, au Gasin; mais les concerts m'ont toujours semblé fastidieux; je méprise trop la difficulté vaincue. Il faudrait, pour goûter les concerts, pouvoir monter son âme à volonté à sept ou huit tons différents, comme un acteur.
Je n'ai eu de plaisir musical à Bologne que par la voix délicieuse de M. Trentanove, jeune sculpteur, qui chante un duo à lui tout seul chez la spirituelle et si jolie madame Filicori.
J*ai fait venir de Berlin un manuscrit qui se compose d*une vingtaine d'anecdotes sur Napoléon, vraies, bien choisies, et non écrites par des laquais, comme tout ce que Ton publie. J'ai fait venir ce manuscrit pour le prêter après m'être fait prier convenablement. Goqueter ainsi avec les femmes italiennes est mon souverain bonheur. On dit qu'un véritable intrigant aime l'intrigue pour l'intrigue, et non pas afin d'obtenir une certaine chose. C'est ainsi que sans but; sans objet, j'aime à me mêler dans les secrets des Italiennes, les femmes les plus femmes de l'univers, et non pas des hommes au petit pied, comme nos dames de Paris. Après m'être fait prier pendant huit jours, et avoir beaucoup parlé des dangers auxquels je m'expose, je confie le précieux manuscrit à madame Otlofredi. Mais ce petit volume, si bien relié, a trois ou quatre passages si mal écrits qu'ils en sont illisibles, et malheureusement cette mauvaise écriture se ren- . contre vers la fin, dans les anecdotes les plus intéressantes. On m'a appelé pour déchiffrer ces passages illisibles. J'ai eu le plai-
sir de me trouver dans le sancta sanctorum, dans un petit comité de huit femmes italiennes avec un seul mari, et sans amant. La curiosité étant à son comble, je me %uis laissé séduire, et j'ai raconté deux anecdotes tellement secrètes, tellement dangereuses, que je ne puis les avoir chez moi écrites. Le troisième jour de cette petite comédie, où je faisais le coquin avec un plaisir infini, madame Ottofredi m'a dit : U faut que je vous montre une lettre que j*ai reçue des environs de Naples. Voici la traduction abrégée de cette lettre :
Lucera, 12 mai i816.
ce Très-chère cousine et marquise très-aimable,
« Voici une histoire qui partira, Dieu sait quand, par occasion. Je suis encore tout ému de la passion de l'acteur principal, et moi-même debolmente, j'ai été un peu acteur. Ce matin, à trois heures et demie, comme je rentrais heureusement tout seul à la petite pointe du jour, j'ai été à même de rendre un service capital à don Niccola S***, dont vous avez ouï parler. C'est le jeune baron le plus remarquable du pays, beau, éloquent; mais ce matin il était trop ému pour ne me faire qu'une demiconfidence.
c II y a ici une famille connue de tout le royaume, ainsi que de vous, marquise très-aimable, à cause de son rang et de ses richesses. Elle est composée d'un vieillard encore vert, de soixante-dix ans, plein de vigueur et de sévérité; de sa femme, très-fine, très-soupçonneuse, très-fière de son rang, autrefois très-belle, aujourd'hui fort dévote, et enfin d'une fille très-jolie, de dix-sept à dix-huit ans, qui ressemble à la madone du marquis Rinucci. Je lui parie souvent. C'est la plus belle fille de toute la province, et le trait principal de son caractère, celui qui donne un air céleste et bien singulier, eu ce pays, à sa char^ mante physionomie, c'est une expression de sérénité parfaite et même de bonté. Voilà ce que je n'ai jamais vu à Rome. Je m'étonnais souvent, en parlant à donna Fulvia, une amie de la famille, que Lauretta n'eût point d'amoureux à dix-huit ans, et non mariée. Dix-huit ans ici, c'est comme ymgt-quatre à Bolo-
m ŒUVRES DE STENDHAL.
gne. Il n'y a pas encore huit jours, qu'étant à la soirée du prince C.lo, le père de Lauretla, la Fulvia me disait : Ignorezvous que le prince C*** if entend pas raillerie? V(^ voyez qu'il n'a dans sa maison rien moins que cinq neveux qui oui été fort mêlés dans les affaires de notre révolution. Ce sont de braves patriotes, grands ferrailleurs, toujours dans les salles d'armes, toujours parlant de leurs prouesses. Ces cinq frères, fort ennuyeux pour tout le monde, ne seraient pas fort commodes pour un amant. Ils admirent beaucoup l'esprit de leur oncle, et se sont mis aussi, et pour leur propre compte, à garder leur cousine, qui se moque d'eux du matin au soir. Ils s'imaginent que l'honneur de leur noble famille serait à jamais entaché si elle avait un amant. — Je trouve, très-belle marquise, celle manière de voir fort commune parmi les gentilshommes de ce pays, bien différent du nôtre, et en cela ils me semblent barbares. Donna Fulvia me rappelait que les cinq cousins de donna Laurelta habitent le palais de son père, et que l'imprudent qui aurait la hardiesse d'y pénétrer y laisserait la vie ; il trouverait cinq épées devant lui; et peut-être six, le vieux prince G*'* étant bien homme à l'attaquer en brave, ou, vu son âge, à faire un mauvais parti à Vamant, surtout si celui-ci n'était pas aussi noble que lui. Malgré tous ces raisonnements faits par une femme d'esprit, à qui rien n'échappe, j'avoue que je croyais peu à son dire. L'on ne contrarie pas impunément les lois de la nature, surtout en ce pays voisin de l'Afrique. Je voyais un air serein et heureux qui ne va guère avec les combats intérieurs. En attendant, comme mon âge me met à l'abri de la jalousie des cousins, je cherche ouvertement, depuis plusieurs mois, toutes les occasions de m'entretenir avec donna Lauretta. Douée d'un esprit vif, curieux, singulier, elle me fait toujours des questions sur l'Angleterre et sur ce Paris qu'elle adore; je lui prête des romans de Walter Scott; enfin nous ne manquons pas de sujets de conversation. Elle a toujours quelque remarque originale à me communiquer sur les livres qu'elle a lus. Je suis enthousiaste de sa beauté; et ne m'en cache point. Enfin, ce matin, vers les trois heures, comme je me retirais chez moi, heureusement seul, j'ai été accosté si brusquement par don INlccola, que je l'ai près-
que pris pour un voleur. J'ai couru toute la journée pour lui ; j'ai fait vingt visites ; il nous importait de savoir quel effet avait produit sur le public de cette petite ville certain événement de la nuit.
a Voici ce que don Niccola m*a raconté, pour me mettre au fait, avec un feu et des gestes pittoresques fort amusants. C'était dans mon jardin, au petit jour; il était pâle et réellement trèsbeau. Il ressemble un peu à Mazzochi, le fameux chef de vo* leurs. — Je sentis, me dit-il, du commencement que je fus pris, il y a plus de deux ans, que mon amour pour donna Laurelta finirait mal. Elle est gardée par ses cousins et son père d'une manière inouïe et qui surpasse toutes les idées que vous pouvez vous en faire. Trois ou quatre fois j'ai eu des moments de froid avec le prince C***, parce qu'il croyait s'être aperçu que je regardais sa fille; et, comme vous savez, je suis si pauvre, qu'il ne peut pas être question de mariage avec une héritière aussi riche ; mais la mère de Lâuretta, de laquelle j'ai l'honneur d'être un peu parent, m'a toujours protégé. D'ailleurs je suis le seul joueur d'échecs de la force du vieux prince. Gomme donna Lauretta ne manque pas un exercice de piété, de mon côté je me suis fait ambitieux. J'ai fait deviner par tout le monde que je cherchais à obtenir de la cour un emploi dans sa diplomatie, que j'étais las de mon pays, et en conséquence je me suis mis à ne plus bouger de Téglise.
« Le prince reçoit, comme vous savez, dans le beau salon de marbre où est la statue de Philippe II. On traverse, pour y arriva, une petite antichambre, et ensuite la grande antichambre d'honneur, où sont les statues des amiraux et vice-rois espagnols, membres de la iamille. Dans l'épaisseur du mur de la petite antichambre, on a pratiqué une armoire où les laquais mettent les balais ; à droite de la grande antichambre aux statues, et du côté opposé au salon, on trouve deux salles dont les portes restent toujours ouvertes, et enfin la chambre à coucher du prince et de la princesse. De leur chambre on passe dans celle de leur fille. Tous les soirs, une ancienne femme de chambre de la princesse entre quand elle est au lit avec son époux, met près du pied du lit, et en face du prince, un grand crucifix d'i-
voire haut de quatre pieds et demi, ferme la porte à double tour, place la clef sous le chevet du prince, jette de Tean bénite sur le lit, et se retire dans une chambre attenant à celle de donna Lauretta. Il y a dix-huit mois, à peu près, que je trouvai le temps, en passant d'une pièce à une autre, un jour de gala où Ton recevait tous les officiers du régiment autrichien arrivant de Naples, de dire à donna Lauretta : o Celte nuit, je me « cacherai dans Tarmoire aux balais, et quand votre père sera « endormi, je gratterai à sa porte, venez m*ouvrir en prenant la « clef sous son chevet. •— Gardez- vous-en bien. — Je serai à la « porte vers une heure. » Je ne trouvai pas le temps d'en dire davantage. Je ne lui avais pas parlé quatre fois de mon amour; mais j'avais vu qu'elle était sensible à ma prétendue dévotion, et plus encore au sacrifice d'amour-propre que j'avais été obligé de faire en déclarant que je sollicitais un emploi de celte iniâme cour de ***. Vous savez que j'accepterais plutôt la mort. « Enfin, ce soir-là, je sortis du salon avant tout le monde, et me plaçai facilement dans Tarmoire aux balais. Si vous avez aimé, jugez du tremblement qui me saisit, quand, vers une heure, ayant entendu cesser depuis longtemps tous les bruits de la maison, je me hasardai à aller gratter à la porte de cette terrible chambre à coucher, où le vieux prince €*** pouvait ne pas dormir. La clef de la porte de sa chambre doit être énorme, me dis-je en y arrivant ; car le trou de l'anlique serrure était si grand que je pouvais voir très-bien tout ce qui se passait dans la chambre. Mais, à mon inexprimable étonnement et terreur, je la vis éclairée par une veilleuse qui brûlait au pied du grand crucifix. J'hésitai longtemps. Enfin ma passion pour Lauretta l'emporta ; je crus entendre un peu ronfler le prince, et je me mis à frapper de petits coups. La chambre à coucher des parents étant immense, celle de Lauretta se trouvait fort éloignée. Je frappai bien pendant une demi-heure; je songeais à abandonner l'ingrate Lauretla et à quitter le pays pour loujours, lorsque enfin j'eus la joie surhumaine dé la voir paraître. Elle était en chemise, nu-pieds, ses cheveux dénoués, et mille fois plus belle que je ne me Tétais imaginé ; elle alla d'abord près du lit de son père, pour s'assurer qu'il dormait. Comme elle s'y arrêtait
beaucoup, je hasardai de frapper encore. Chaque coup, quelque faible qu'il fût, me reteutissait dans le cœur. Il me semblait que j'allais tomber évanoui. Je vis eofin ma Lauretta s'approcher de la porte ; elle mit sa bouche tout contre Touverture de la serrure, et me dit bien bas : « Imprudent ! va-t'en. — Gomment « veux-tu que je m'en allie? il m'est impossible de sortir ; refu- « seras-tu de me parler ? Il y a plus de trois semaines que je « n'ai pu te dire un mot. Je ne te demande qu'un quart d'heure « de conversation dans l'antichambre, ou dans ta chambre à « coucher. » Il me fallut bien une demi-heure pour la persuader. Enfin elle se décida à aller prendre la clef sous le chevet de son père. Je lui dis : « Si le prince se réveille, il le tuera. — « Peut-être que non, » répondit-elle en s'éloignant.
« Elle revint avec la clef; mais la porte était fermée à double tour, et la serrure antique et rouillée. Je crus mourir en entendant le bruit de la clef à chaque tour. Si vous ne m'aviez pas fait de compliments sur ma conduite de ce matin, je n'oserais jamais vous tout dirC) comme je fais, de peur que vous ne me prissiez pour un homme faible. Enfin la porte fut ouverte; je me glissai dans la chambre. La figure sévère du prince était découverte et tournée vers l'endroit où je marchais. Lauretta resta derrière, referma la porte et remit la clef. 11 faut être amoureux dans le moment pour se faire une idée de mon saisissement affreux en entendant ces petits bruits ; se trouver pendant une tempête horrible sur une petite barque est loin de pouvoir donner de telles sensations. Étions-nous découverts, de la vie peut-être je ne revoyais Lauretta. Arrivé dans sa chambre, que de reproches n'eus-je pas à essuyer? Je me vis encore sur le point de la quitter pour jamais, elle et le pays. Nous disputâmes jusqu'à la petite pointe du jour ; mais elle m'aimait.
11 y avait dans la chambre de Lauretta un autel fermant avec deux grandes portes, comme une alcôve; elle m'y cacha. Vers midi, après que les chambres eurent été faites par les valets, n'entendant plus de bruit, je me glissai parle même chemin que la nuit, jusque dans la grande antichambre, où, arrivé, je me mis à marcher avec force, et je fis une visite à l'un des cousins.
« Je viDS plusieurs nuits par ce chemin dangereux. Quelque temps après, Lauretta, dont Tamour augmentait tous les jours, m'ayant regardé fixement à Téglise, dans un moment de jalousie, on fut sur le point de me prier de ne plus \euir à la maison.
« Nous eûmes Tidëe que je pourrais monter par le balcon de sa chambre. L'essentiel était de n'avoir pas de confident dans une maudite ville où tout le monde se connaît et où je suis pourchassé par la police. J'allai acheter une corde d un pécheur, à six lieues d'ici ; mais au lieu d'arranger cette corde en échelle, je me contentai d'y faire des nœuds. La fenêtre était à cinquante pieds de terre au moins ; une nuit fort obscure, je me trouvai à une heure sous le balcon. Lauretta me jeta un fil ; elle remonta la corde, l'attacha, et je commençai à monter.
ff Mais le balcon, appartenant à une façade fort belle, était chargé de sculptures et se trouvait beaucoup plus éloigné de la muraille que je n'avais pensé. A chaque fois que je voulais m'appuyer contre le mur avec les pieds, j'étais repoussé et je balançais en l'air pendant assez longtemps. Je «entis que les forces me manquaient ; j'éprouvais une douleur intolérable entre les épaules. J'étais bien alors à quarante pieds de haut ; je vais tomber, me disais-je; je serai brisé, je ne pourrai jamais m'élolgner ; demain on me trouvera sous la fenêtre de Lauretta ; on soupçonne déjà nos amours ; elle sera déshonorée. Ce moment fut affreux. Elle se penchait vers moi de dessus le balcon; je lui criai à voix basse : « Je n'ai plus de force, je ne puis plus monter. — Courage, courage ! me dil-elle. Je montai encore trois nœuds : tout à coup je sentis mes forces anéanties ; je n'eu pouvais plus. -* Encore un nœud, » me cria-t-elle, tellement penchée en dehors du balcon; que je sentis la chaleur de sou haleine sur ma joue Cette sensation, je crois, me donna des forces : j'eus le bonheur , de pouvoir monter ce nœud. 11 me semblait que mes épaules s'ouvraient à force de douleur. Au moment où je respirais, après avoir monté ce nœud et où je n'en pouvais décidément plus, je me sentis saisir par les cheveux, et Lauretta, avec une force incroyable dans une jeune fille de dix^hait ans, m'attira sur le balcon. Elle fut dans ce moment plus forte qu'aucun homme. Nous n'employâmes plus ce moyen trop difficile, je recommen-
ROIdË, NAPLES ET FLORENCE. 129
çai à me cacher daos Farmoire aui balais. Uo soir, uo sorbet étant tombé sur le parquet dans le salon, don Gechino, un des cousins, Tint chercher un balai. La première chose qu'il saisit dans Tobscurité, ce fut mon bras; comment iit-il pour ne pas s'apercevoir que ce n*élait pas un morceau de bois qu'il touchait? Son opération faite, il revint avec de la lumière. Pour cette fois, tout est perdu, me disais-je en me faisant petit, lorsqu'un de ses frères venant à passer, il se tourna un peu et se mit à lui parler, tenant son bougeoir d'une main, et, de l'autre, remettant le balai dans l'armoire.
« Le même don Gecbino prit la manie de la musique, et tous les soirs, jusqu'à deux heures, il écorchait les airs de Gimarosa sur le piano anglais du grand salon. Laurelta ne pouvait plus venir m'ouvrir qu'à trois heures du matin, et comme nous étions au mois de juin, il faisait jour à quatre. Enfin, après un grand mois de mots adroitement jetés, nous réussîmes à persuader à la princesse que son piano favori était gâté par la grosse main de don Gechino.
« — Et alliez-vous souvent à ces rendez-vous hasardeux? ai-je dit à don Niccola.
« —D'abord une fois par semaine, puis quelquefois trois jours de suite^ ou au moins de deux jours l'un. A la fin nous avions fait entièrement le sacrifice de notre vie, nous ne pensions plus qu'à notre amour, et le voisinage de la mort semblait rendre nos joies plus vives. •
« —Et toujours la porte fermée à double tour, à ouvrir, à vingt pas du lit des parents?
« —Toujours ; nous avions pris tant de hardiesse que nous passions dans cette chambre comme si nous y étions seuls. 11 m'est arrivé de lui baiser la main dans cette chambre, malgré elle, et ce faisant, de renverser le grand crucifix d'ivoire. Une autre fois , le matin, une de ses femmes est venue prendre du linge dans un des tiroirs de l'autel fait en commode, placé dans sa chambre; j'étais sur l'autel, debout, contre le tableau enfumé. Je ne conçois pas comment cette femme n a pas levé les yeux et ne m'a pas vu; il est vrai que j'étais en noir. Peut-être, comme donna Laurelta est adorée dans cette maison sévère, la femme
de chambre n'a-t-elle voulu rien voir. Peut-être la princesse elle-même nous a-t-elle vu de nuit traversant sa chambre. Considérant les tragédies qui allaient naître si elle disait un mot, elle a trouvé plus sage de se taire ; mais sa physionomie avec moi est celle d'une haine profonde et contenue; enfin tout est toujours bien allé; mais, ce matin, j'étais perdu »
(Je nuirais à mon livre si j'imprimais la fin de cette histoire.)
l»"^ janvier 1817. — Moi qui trouvais tant d'esprit aux Bolonais, je suis presque sur le point de me dédire. Pendant une heure et demie, je viens d'essuyer le patriotisme d'antichambre le plus sot, et cela dans la meilleure compagnie. C'est réellement là le déÊiut italien; les défaites de Murât semblent l'avoir h*rité. Le fait est qu'àNaples, comme en Espagne, la bonne compagnie est à une distance immense de la basse classe, et, au contraire du peuple espagnol, le bas peuple napolitain, gâté par ce climat si doux, ne se bat pas ; car, dit-il, si j'ai raison, saint Janvier ne manquera pas de tuer tous les ennemis, M. Filangieri et cent autres officiers sont fort braves ; qu'en est-il résulté? que leurs soldats leur ont tiré des coups de fusil à travers la porte de leur chambre, parce qu'ils voulaient les empêcher de fuir^.
Vous savez que, vers 1763, le Siège de Calais eut le succès le plus fou et le plus national. Le poète de Belloy avait eu l'idée lucrative, depuis exploitée par d'autres, de se faire le flatteur de ses concitoyens. Le duc d'Ayen se moquant un jour de cette tragédie: «Vous n'êtes donc pas bon Français? lui dit le roi Louis XV. -— Plût à Dieu, sire, que les vers de la tragédie le fussent autant que moi ! »
* Il n'est pas de pays, il n'est pas d'armée qui ne reçût de l'iionneur de la vie et de la mort de M. de Santa-Rosa. Peu de temps après cette mort héroïque, j'ai déjà essayé, selon mes faibles forces, de dire au public ce qu'il pensera de ce grand homme dans cent ans. Si le présent ouvrage eût été moins paradoxal et plus grave, je l'aurais dédié à In mémoire de cet illustre Italien. Je souhaite que ceux de ses compatriotes qui lui ressemblent, et que je m'abstiens de nonïmer, de peur de les compromettre, trouvent ici un témoignage de ma profonde estime. Honneur au pays qui a produit les Santa-Rosa et les Rossaroi I
Le sage Turgot qui aimait son pays, et ne voyait dans la flatterie que le commerce d'un fripon avec un sot, donna le nom de patriotisme d'antichambre à Tengouement des dupes qui admiraient les grossiers compliments du sieur de Belloy.
Bonaparte imita de Belloy, et lorsqu'il voulut les asservir, salua les Français du nom de grand peuple ; lui-même se glori6e de ce tour d'adresse; il trouve indigne que Ton avoue, en écrivant l'histoire, les désavantages ou les torts de son pays *.
Il n'est pas de mérite si mince qu'il soit, qui ne se trouve ici sous la protection de quelque patriotisme municipal; car enfm le plus plat pédant a une patrie. En France, si un auteur est moqué, c'est surtout dans son pays.
 Bologne, je n oserais pas dire qu'Astley fait les bottes mieux que Ronchetti; c'est un fameux cordonnier du pays, connu par son amour pour les tableaux et sa conduite ferme envers Murât, qui lui avait dit qu'on ne pouvait le chausser qu'à Paris, et auquel, en revanche, il ne voulut jamais faire qu'une botte. Le roi, après l'avoir essayée, demandant la seconde : <K Sire, faites-la faire dans votre Paris, » répliqua Bonchetli.
La moindre critique imprimée contre le poète ou le sculpteur de sa ville met l'Italien en fureur, et cette fureur s'exhale par les injures les moins nobles. L'Italie étant le jardin de l'Europe et possédant les ruines de la grandeur romaine, chaque année voit éclore huit ou dix voyages plus ou moins médiocres à Paris, à Londres ou à Leipzig; ce sont huit ou dix sujets de rage pour ces patriotes chatouilleux. Cette colère n'est pas aussi ridicule qu'elle le parait d'abord. Dans un pays où le moindre almanach est censuré cinq ou six fois, un homme blâmé dans une page imprimée est abandonné par le pacha. Dès lors il est perdu ; l'être le plus abject peut lui lancer le coup de pied de l'âne. Peu
* La théorie du patriotisme d'antichambrêf tel qu'on le pratique chaque jours envers les cantatrices qui ne sont pas nées en France, se trouve tout entière dans Virgile :
PaUas quas condidit arces
Ipsa colat : nobis placeant ante omnia silva}. Eclog. 11.
importe la vérilé ou la fausseté de FaccusatioD; elle est imprimée, il saffit.
Cette foreur contre la critique ne saurait exister en France ou en Angleterre. Le pacha n*y est plus qu^un préfet ou un schérif ; les citoyens se protègent eux-mêmes, et, comme chaque jour voit imprimer cent calomnies, comme il y a la calomnie constante et réciproque des deux partis, ultra et libéral, l'accusation n'est terrible que lorsqu'elle est plaisante, comme Voltaire contre Larcher, ou Beaumarchais contre JM^arin le censeur, tiré à quatre chevaux sur la route de Versailles.
La vanité n'existant pas en Italie, un marquis en colère s'exprime à peu près comme son laquais.
C'est le revers de la médaille de l'insigne bonheur qui donne à ce peuple une poésie naïve et forte. 11 n'a pas eu pendant cent cinquante ans une cour dédaigneuse fondée par un homme profond dans l'art de la vanité (Louis XIV). Le grand roi s'empare de Topinion, il donne à chaque classe de ses sujets un modèle à imiter; Molière fait rire aux dépens de qui ne suit pas servilement ce patron : original devient synonyme de sot,
La cour de Louis XV déclare de mauvais ton toute expression que sa grande justesse met dans toutes les bouches, elle épure et appauvrit la langue, proscrit le mot propre ; enfin, M. labbé Delille n'écrit plus qu'en énigmes. Le boulevard est sans contredit la plus jolie promenade de Paris; mais tout le monde peut en jouir, et parce que Louis XIV a vécu, même aujourd'hui, il n'est permis d'y paraître que comme pour aller fiiire des emplettes. L'influence de Louis XiV, qui se fait sentir en Angleterre aussi bien qu'en Russie et en Allemagne, n'a nullement pénétré en Italie. Jamais personne n'y fut maître de l'opinion; de là mille avantages : mais aussi le revers de la médaille, des injures sales dès qu'un marquis est en colère, et les sols plus insupportables qu'ailleurs; de là la grande difficulté de se faire présenter dans une maison de Milan. Si vous êtes un sot, comment vous éconduire?
Je conseille au lecteur, s'il va devers Rome, de ne jamais rien blâmer, et d'établir qu'il est sujet à des maux de tête subits. Dès qu'il verra arriver le patriotisme d* antichambre, il sera
llOMËi NA1>LES ET FLORENCE. 155
pris de son mal de tête et disparaîtra. La femme che^ qui j'ai vu réunis la plus rare beauté, l'âme la plus haute etleplus d'es* prit, madame M***, n'était point exempte de ce défait. Sans petite vanité pour elle-même, elle éiait susceptible pour son pays; dès qu*on blâmait quelque chose de ce cher pays, elle rougissait. Un jour que je venais de tomber dans cette maladresse, je fis Tessai de la critique personnelle avec une liberté un peu forte chez une simple connaissance ; elle se défendit avec candeur et vérité, mais sans la moindre altération de couleur dans le plus joli teint que j*aie vu en Italie.
L'armée créée par Napoléon, réunissant dans la même compagnie le citoyen de Reggio, le bon Busêcon de Milan, le sombre Novarrais et le gai Vénitien, avait produit deux effets :
l"* La création d'une langue nouvelle : la Romagne ayant fourni, à ce qu'on m'assure, les plus braves soldats, les mots romagnols dominaient dans cette langue;
2° La haine de ville à ville et le patriotisme d'antichambre tombaient rapidement dans l'armée. Je tiens ce fait du brave colonel Wideman, seigneur vénitien, mon ami.
2 janvier. — Je parlais de Louis XIV au comte K*", le plus aimable des Polonais que j'aie rencontrés, et ce n'est pas peu dire. « C'est Louis XIV et non plus Philippe II qui sert de modèle au petit ]jrince allemand, comme au duc anglais. »
— ModèlCy c'est le mot, dit M . K***. Un gentilhomme fort riche, qui n'habite pas à cent lieues de Riga, a fait ajouter à son immense château un énorme avant-corps carré, pour singer la façade du château de Versailles sur les jardins. Sa maîtresse s'appelle madame de Maintenon; jamais je ne l'ai entendu nommer autrement; son dîner lui est annoncé par deux chambellans qui le servent à la petite table où il n'admet que la seule madame deMaintenon. Toutes les semaines, il donne grand bal le dimanche, et grand dîner le mardi. Ces jours de bal, quarante beaux paysans et quarante jeunes paysannes prises à tour de rôle, parmi ses paysans, arrivent dès le matin au château de Versailles, on les lave et on leur fait revêtir, aux hommes des habits à la Louis XIV, qui ont coûté cent louis pièce, aux femmes des robes magnifiques. Tout cela danse toute la nuit et
obéit à 'quatre chambellans qui leur font observer fidèlement rétiquetlé.de la cour du grand roi. Le maître de la maison fait le tour, dëc^syréde ses ordres, et parle à chacun; ensuite madame de Maintenon permet que Ton commence la première contredanse.
Le même cérémonial a lieu pour les grands dîners du mardi, où figurent, toujours en habits magnifiques, douze paysans et douze paysannes, et souvent quelques curieux des garnisons voisines; la vaisselle est de toute beauté; le roi et madame de Maintenon mangent sous un dais. Toute cette cour peut coûter un million de francs par an, et le maître a le plaisir de vivre exactement comme Louis XIV, dans un appartement tendu en tapisseries des Gobelins.
— Je sors de Tatelier d'un peintre auquel j'ai présenté des Anglais. Trois jeunes femmes italiennes se trouvaient chez le peintre ; elles ont consenti à ce qu'il levât la toile verte qui couvrait un tableau à la vérité peu décent. Malheureusement ce tableau a fait sourire les Italiennes au lieu de les indigner. L'indignation a été pour un des Anglais qui, en sortant, nous a dit avoir physiquement mal au cœur. — Me croyez-vous assez fou pour blâmer un être de ce qu'il sent ainsi? Je me borne à noter des faits. Si monsieur votre oncle voit ma lettre, il dira que je protège les assassins de la Romagne qui se défont des podestats trop coquins. — La pudeur est la mère de la plus belle passion du cœur humain, l'amour.
3 janvier. — Ce matin vous avez reçu une lettre ; elle finit par votre très-humble et très-obéissant serviteur. Vous avez regardé ces mots sans les lire; ils ne vous ont nullement donné l'idée que la personne qui écrit vous offrît de battre votre habit ou de cirer vos bottes. C'est pourtant ce qu'y verrait un Persan, un bramine, sachant peu la langue et pas du tout les manières françaises.
Les épithètes en issimo, telles que veneratissimo, illustrissimo, etc., sont dues, par tout livre imprimé en Italie, d'abord aux magistrats, petits ou grands, gouvernant le pays où le livre s'imprime, ensuite à tous les souverains faisant actuellement le bonheur de quelque partie de l'Europe, ou qui» depuis moins de
cent ans, sont allés au ciel rece¥oirla récompense de leurs vertus. (Voir Y Histoire de Milan, par Carlo Yerri.) L'ahsence de ces issimoAk passe encore, dans beaucoup de sociétés, pour une hoslililé déplacée et de mauvais goût ; c'est un peu comme si, dans votre leUre de ce matin, vous n'aviez trouvé que les mots je vous salue^ avant la signature.
Lissimo, tel que vastissimo, mirabilissimo, est encore dû aux palais, jardins, tableaux, etc., de tout noble habitant à cinquante lieues à la ronde du pays où le livre paraît. La maison de tout noble s'appelle pala%w. Tout docteur est chiarissimOf ou du moins egregio. Dans un pays où fleurit l'amour de la vengeance, pourquoi un pauvre diable d'auleur déjà mal vu par le pouvoir, par cela seul qu'il imprime, chercherait-il de nouveaux ennemis? Marivaux était l'ennemi de Marmontel, parce que, en citant une de ses chansons, celui-ci avait oublié un o; Marmontel avait écrit : Dieu l qu'elle était belle ! au lieu de : Dieu I qu'elle était belle !
Il y a vingt ans, quand on citait, Ton ne disait jamais Fauteur nommé ci-dessus, mais il sullodato autore ; il allait sans dire que Ton ne pouvait pas nommer sans louer. Ces exagérations que depuis cent cinquante ans tous les voyageurs ne manquent pas de reprocher aux Italiens, sont comme le très-humble serviteur de nos lettres. J'ai entendu dire de la maison d'un noble : È un miserabilissirno palax^zo dove non si danno tre camere sen%a acqua (c'est un misérable palais qui n'a pas trois chambres où la pluie ne pénètre ). Le mot palais a perdu le sens que nous y attachons. Les Italiens pourront^ils être accusés de bassesse, parce qu'ils ne consultent pas en parlant chez eux les convenances d'une langue étrangère? — Les courtisans italiens manquent de grâce en agissant autour de leurs princes. Mais que dirons-nous de la figure incroyable que font les duchesses douairières aux levers du roi d'Angleterre? Que dire du fameux sec* pelott (calotte) donné par le comte de Saurau, ministre de François l*', à un homme distrait qui avait oublié d'ôter son chapeau au parterre de la Scala, ce prince y étant? liCS seuls Français de 1780 savent le métier de èourtisan. Il n'y a que ces gens-là qui sachent servir, disait Napoléon à propos de l'aimable général de Narbonue.
Les seuls éerîvains français ont le secret de flatter avec grâce : voir la Ftcmille du Jura y par un censeur actuel. Un tel ouvrage^ écrit en italien, serait à faire mal au cœur.
4 janvier. — M. le sénateur de Bologne reçoit tous les lundis; madame la princesse Ërcolani, les vendredis. Les autres jours de la semaine sont pris de façon que les mêmes personnes se rencontrent chaque soir.
Je venais d'écrire que j'ai été reçu dans la société de Bologne avec grâce; j'efface ce mot, le premier qui se présente à un Français lorsqu'il est accueilli quelque part de manière à lui faire beaucoup de plaisir. La grâce envers un inconnu qui a remis à votre porte une lettre de recommandation, consiste, ce me semble, à raccueillir comme s*ll était un peu de votre société et avec l'exagération aimable des sentiments de bienveillance que vous inspirent tous les hommes bien nés. En Italie d'abord, il n'y a jamais d'exagération dans les rapports de société. Ils appellent leurs maisons des palais, et parlent du moindre tableau comme s'il étaft de Raphaël; mais vous voyez clairement, en arrivant pour la première fois quelque part, que l'on vous fait le sacrifice pénible de quitter l'aimable intimité de la société habituelle, ou la douce rêverie d'un cœur mélancolique, ou des travaux suivis avec passion. La peine et l'ennui de vous recevoir et de vous dire quelques mots sont frappants; le manque d'aisance et la contrainte se trahissent clairement non moins que rexlréme soulagement que vous causez en vous levant pour sortir. Les voyageurs accoutumés aux formes séduisantes de la société de Paris et à qui la nature a refusé l'amour du nouveau, sortent outrés, après de telles visites. Ce qu'on y éprouve n'est assurément pas fort gracieux ; mais l'on voyage pour trouver du neuf et voir les hommes tels qu'ils sont. Si l'on ne veut que des surfaces polies et toujours les mêmes, pourquoi quitter le boulevard de Gand ? D'un autre côté, tous ces mouvements que vous (^servez à votre entrée dans le salon d'une femme italienne ne sont pas éternellement les mêmes, comme en Hollande, et peuvent changer en mieux dès la seconde ou la troisième visite ; mais il faut avoir le courage de la faire. Si vous cherchez de bonne foi à ne pas répondre avant que la demande soit finie, si
'ftOMÉ, NAPLES ET FLORENCE. i^
VOUS essayez de modérer la furia francese, si, lorsqu'on vous en prie bien fort, et seulement alors, vous faites des contes amusants, si vous ne cherchez jamais à faire de Vesprit et à tenter le cliquetis spirituel d'un dialogue brillant et à demi littéraire ; enfin, si, dès Fabord, vous ne vous portez pas pour amoureux de la plus jolie femme du salon, le peu de bienveillance réelle avec lequel on vous a reçu à la première visite, augmentera tous les jours et fort rapidement; car, enfin, vous êtes un animal curieux, vous venez de Paris. Mais n'oubliez jamais que Vesprit qui amuse un Français incommode un Italien. Peut-être, il y a cinquante ans, méprisait-on Fesprit; aujourd'hui, la honte de ne pas savoir y répondre tire violemment ces gens-ci de la douce rêverie sur les impressions de leur cœur, qui, chez la plupart, est un état habituel. Il faut de plus être fidèle à de certaines convenances exprimées par les regards. L'audace qui porte à brusquer ces convenances passe ici pour la grossièreté la plus impardonnable. Il faut savoir qu'en Italie un paysan observe presque aussi finement qu'un marquis les convenances qui se Usent dans les yeux ; c'est une sorte d'instinct parmi ces hommes nés pour le beau et pour l'amour, et je n'en parle que parce que j'ai vu y manquer grossièrement.
Si vous parlez la langue en usage dans le pays, si sincèrement vous cherchez à vous faire petit, au bout de quinze jours, votre figure étrangère ne troublera plus la société. Un Français est un animal tellement rare et si estimé, que, dès ce moment, vous serez l'objet de toutes les curiosités ; vous aurez créé un intérêt véritable chez tous ces personnages sombres qui, les premiers jours, vous considéraient d'un air si tragique. Si telle est votre habileté et votre inclination, voilà le moment, et non pas plus tôt ni plus tard, d'essayer de paraître aimable à une des femmes delà société; à une seule, entendez-vous? Mais voici encore un mot qui traduit bien mal ma pensée : être aimable, en Italie, veut dire à peu près le contraire des idées que ce son réveille chez un Parisien. Il faut, par exemple, ne parler d'abord qu'avec les yeux, et dépouiller ce langage de toute audace; il faut de grands moments de silence, et quand on parle, bien plus de pensées louchantes que de choses piquantes. Une réflexion tendre
sur la délicieuse expression d'amour dans le premier duetio du Mariage secret vous avancera bien plus que le mot le plus plaisant. L*esprit et le degré d'éveil où il faut-se tenir pour renvoyer la balle à propos met une femme dans la situation on il faut qu'elle ne soit pas pour que vous puissiez lui plaire. Ueftel assuré de r esprit, en Italie, est de rendre la conversation sèche. Il est facile de voir que tout ce qui est grâce de Texpression, piquant des rélicences, etc., doit être perdu avec des gens qui ne parlent que de ce qui les intéresse et qui en parlent fort sérieusement, fort longuement, avec beaucoup de détails passionnés et pittoresques. Chaque homme étant ici un être un peu sauvage, tantôt silencieux, tantôt furibond, et qui a plusieurs choses qui rintéressent profondément, personne n'a besoin de chercher dans la conversation une vaine apparence de chaleur et une cause d'émotions. Les passions d'un Italien : la haine, Tamour, le jeu, la cupidité, l'orgueil, etc., ne lui donnent que trop souvent un iulérêl déchirant et des transports incommodes. La conversation n*est ici que le moyen des passions; rarement est-elle par elle-même un objet d'intérêt. Ce petit ensemble de faits, je ne l'ai jamais vu compreadre par un seul Français.
Accoutumé qu'il est dès l'enfance à observer si les gens qu'il adore ou qu'il exècre lui parlent avec sincérité, la plus légère affectation glace l'Italien, et lui donne une fatigue et une contention d'esprit tout à fait contraires au dolce far nknte. Par ces mots célèbres, dolce far niente, entendez toujours le plaisir de rêver voluptueusement aux impressions qui remplissent son cœur. Otez le loisir à l'Italie, donnez-lui le travail anglais, et vous lui ravissez la moitié de son bonheur.
Ce qu'il y a de pis, c'est que, comme fort peu d'Italiens savent bien le français ou du moins comprennent nos manières, la moindre tournure polie qui chez nous d'abord est indispensable et d'ailleurs ne veut rien dire, lui semble de V affectation française et l'impatiente. Dans ce cas, un Italien, qui va peut-être jusqu'à redouter le mépris parce qu'il ne peut pas vous payer de la même monnaie, vous sourit de mauvaise grâce, et de sa vie ne vous adresse la parole.
L'affectation est si mortelle pour qui l'emploie dans la société
de ce pays, qu'à son retour eu France, un de mes amis qui avait passé ûin ans en Italie, se surprenait à commettre cent petites irrégularités; par exemple, passer toujours le premier à une porte plutôt que de se livrer à de vaines cérémonies qui retardent le passage de tous; à table, se servir sans façon et passer le plat ; promenant avec deux amis, ne parler qu'à celui qui vous amuse ce jour-là, etc.
Tout ce qui se dit en France pour offrir ou accepter une aile de faisan paraît une peine inutile à un Italien, une véritable seccatura. En revanche, transportez-le à Paris, Tabsence de cent petites choses de ce genre en fera un être grossier pour le Français du faubourg Saint-Germain. Ceci sera peut-être moins vrai dans dix ans ; en France, les manières, comme le style, marchent vers la rapidité.
L*exlréme méfiance, que rendent indispensable les espions et les petits tyrans à la Philippe II, qui, depuis Tan 1530, foulent ce pays, fait que tout effarouche l'Italien. Si la moindre chose le contrarie, fût-ce la présence d'un petit chien qu'il n'aime pas, il ne sort point d'un silence morne et sévère, et ses yeux, qu'il ne peut contenir, semblent vous dévorer. Ainsi jamais d'agrément, de laisser-aller, de joie avec des inconnus ; jamais de véritable société qu'avec des amis de dix ans. Un mot dur adressé à un Italien lui donne de la retenue pour un an. Il suffit d'une plaisanterie sur une femme ou un tableau qu'il aime; il vous dira du plaisant : É un porco ! Il songe à la douleur que lui a faite la plaisanterie.
Qu'est-ce qu'un Français avait à craindre au monde sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI? En cherchant bien, on répond : De se trouver en contact au spectacle avec un grand seigneur.
Bologne appartient bien autrement à l'Italie du moyen âge que Milan ; cette ville n*a pas eu un saint Charles pour briser son caractère et la monarchiser.
Devenu sage à mes dépens, je n'ai pas commis les fautes qui m'avaient nui à Milan. Je n'ai eu garde de paraître plus occupé de trois figures célestes que j'ai rencontrées dans la société, que du reste des femmes. J'ai marqué des attentions à chaque femme
eiuictement en proportion du désir de faire parler quesio forestière (cet étranger), que je voyais dans leurs yeux. M. Izimbardi m*avait dit : «A Rome et à Bologne, avant d'avoir Tair de regarder une jolie femme, faites pendant huit jours une cour assidue à son amant ; feignez ensuite de ne faire attention à elle qu'à cause de lui. Pour peu que Tamaut soit sot et vous adroit, il y sera pris. Si Tamant et sa maîtresse vous adressent la parole en même temps, n'ayez Tair de n'avoir entendu que l'homme. Un regard vous excusera auprès de la femme, qui vous saura gré de cette attention, pour peu qu'elle vous trouve aimable. Parlez toujours de votre départ comme beaucoup* plus prochain qu'il ne le sera en effet. »
Je n'ai pas manqué de raconter mes meilleures anecdotes sur Napoléon (encore intéressantes en 1817) aux amis des trois femmes dont la beauté céleste m'avait frappé. J'aime à les regarder comme je regarderais un diamant d'un million : certes, je n'ai nulle idée de le posséder jamais, mais cette vue fait plaisir aux yeux.
J'ai raconté mes anecdotes à ces messieurs fort clairement et de manière à ce qu'ils pussent s'en faire honneur avec le reste de la société. Loin de nuire au débit de mon amabilité, cette précaution m*a réussi à souhait. Plusieurs personnes ont voulu entendre ces anecdotes de la bouche même du prétendu témoin oculaire. L'Italien ne comprend jamais avec trop de clarté la chose qui l'intéresse : c'est que son esprit est peu exercé à la rapidité et que son âme prend plaisir à être émue en même temps que son oreille écoute. À Bologne, et surtout à Milan, on entend avec plaisir cinq ou six fois le même récit ; et, s'il manque son effet à la première, c'est toujours qu'en cherchant le piquant, un Français manque la clarté.
Après les anecdotes tragiques sur Napoléon et le maréchal Ney, celle qui a eu le plus de succès, c'est le valet de cœur de M. le comte de Ganaples ^ C'est que cela semble calculé exprès
* Je demande pardon d'imprimer une anecdote si connue, et que M. de lîoufllers contait si bien.
On jouait beaucoup, avant la Révolution, chex madame la duchesse do
pour étonner le génie italien : la prudence la plus parfaite dé^ jouée d'une manière irrémédiable et si imprévue ! On m*a fait conter cette histoire vingt fois au moins, tant qu'à la fin je m'en-* nuyais moi-même. En revanche, une autre anecdote (l'abbé de Voisenon à minuit, la duchesse et le duc de Sône ^) n*a produit
Poitiers ; celte maison était le centre du beau monde. Le comte de Ganaples y venait souvent, et un peu, à ce que pensaient quelques personnes, parce que madame de Luz, jeune femme mariée depuis peu, s'y trouvait tous les soirs. Le comte se plaignait un jour du malheur qu'il avaib de dormir la bouche ouverte, ce qui le réveillait trois ou quatre fois par nuit, et de la manière la plus désagréable. Un médecin allemand, qui amusait cette noble société, lui dit : « Je vais vous guérir, monsieur le comte, et avec une carte à jouer ; vous la roulerez, vous la placerez comme un tuyau de pipe dans le coin de la bouche, entre les lèvres, avant de vous livrer au sommeil. » Le soir, quand le jeu fut terminé, M. de Canaples, faisant dus contes et jouant avec les caries, madame de Poitiers lui dit : « Tenez, comte, prenez ce valet de cœur qui vous guérira cette nuit, id Le lendemain, à la même heure, après la fin du jeu, et la même société se trouvant à peu près autour de la table, y compris madame de Luz, arrive de Versailles M. le baron de Luz. Après avoir dit les nouvelles, il ajoute : « Je suis ici de bonne heure aujourd'hui, mais hier je ne suis rentré chez moi qu'à cinq heures du malin. A propos, madame la duchesse, vous donnez des vices à ma femme ; elle devient une joueuse etl^énée ; devinez ce que j'ai trouvé dans son lit : un valet de cœur ! » Et le baron tire de sa poche et montre a la société stupéfaite le valet de cœur de la veille, roulé en tuyau de pipe. M. le baron de Luz commençait à remarquer le grand effet que produisait son histoire, mais madame la duchesse de Poitiers eut la présence d'esprit de l'emmener pour longtemps dans l'embrasure d'une fenêtre, sous prétexte de lui parier d'al&ires à traiter à Versailles. * Gomme M. le duc de Sône ne venait jamais voir sa femme le soir, elle recevait l'abbé de Voisenon. 11 s'y trouvait une nuit dans un négligé assez embarrassant, lorsque tout à coup l'on entend venir le duc. a Nous sommes perdus! s'écrie madame de Sône.— -Nous sommes sauvés, reprend le petit abbé plein de sang-froid, si vous voulez bien faire semblant de dor^ mir. » Et l'abbé se met à lire tranquillement. Le duc parait sur la porte ; l'abbé, le doigt sur la bouche, lui fait signe de se taire et d'approcher sans bruit. Dès qu'il fut près du lit : « Vous êtes témoin, monsieur le duc, que j'ai gagné le pari : madame la duchesse, qui se plaint de ne jamais dormir, a gagé ce soir que je ne viendrais pas dans sa chambre à une heure du matin. J'ai enchéri, et j'ai dit que je me placerais dans son lit : m'y voici. — Mais est-il déjà une heure? » dit le mari. Et il alla consulter une pendule dans la pièce voisine. Après quoi, toujours dans un profond silence, l'abbé se leva, s'habilla et s'en alla avec M. de Sône, «c Qui le
que l'effet d'une sottise; un petit moment de silence après un long récit, et sur-le-champ parler d'autre chose. Ce dernier conte paraît- il tout à fait incroyable, ou bien le duc de Sôneleur semble-t-il un homme à mettre aux Petites-Maisons, et dont la sottise ne peut faire rire et n'est digne que de pitié? Gomme TItalien ne. rit jamais par politesse, il est plus indispensable qu'en France de proportionner le degré de comique de chaque anecdote, ou plutôt le degré de condescendance et de croyance d'un instant, qu'elle réclame, au degré de gaieté et de brio qui règne dans le salon.
J'ai lu tout ce qui précède à M. Gherardi, qui m'a juré que je me trompais entièrement; que j'avais fait un roman; que rien au monde ne ressemblait moins aux manières des Bologne.
Que veut-on que fasse un malheureux voyageur? Prévenir le lecteur et ne rien changer. Puis-je sentir autrement que mol? «. Y a-t-il ici quelque chose contre l'honneur? ai-je dit à mon mentor. — Je n'y vois rien que contre la vérité. » Rassuré par cette réponse, j'imprime dix ans après avoir écrit. Madame de Puisieux disait que chacun de nous connaît ses traits et non pas sa physionomie.
Monsignor F*** me disait ce soir : « Je ne sais pas si les Gaules ou les Espagnes ont été aussi malheureuses sous Néron que la Lombardie sous François d'Autriche. Bel exemple, qui montre le ridicule des vertus domestiques dans un roi, surtout quand les journaux salariés veulent nous les donner en échange des vertus de son métier ! Âh ! Dieu nous accorde un Napoléon, quand il devrait chaque mois se donner le plaisir de trancher la tête lui-même à deux ou trois de ses courtisans ! »
Monsignor F*** me dit : « Quand je ne les vois pas, ma misanthropie s'exagère la méchanceté des hommes ; j'ai besoin d'avoir un logement sur la rue et non pas sur un jardin. » 11 me dit : « Dans mon désespoir de rien trouver qui vaille, je me laisse donner mes amis par le hasard. »
perça d'un coup de poignard une heure après, ajoute un Italien. — Pas le moins du inonde. » Ce mot provoque le sourire de la plus parfaite incrédulité.
Monsignor F*** me prête la fort curieuse histoire des Conclaves, par Gregorio Leti. Des notes marginares, écrites en encre jaune, il y a plus de cet ans, apprennent que Gregorio n'a pas osé raconter tous les bons tours où le poison a joué un rôle. Ce sont les conclaves peints en beau, comme Voltaire a vu le siècle de Louis XIV, en niant Tempoisonnement de Madame.
Je m'aperçois, en chercbanl une date dans mon journal, un jour de pluie, que si les lettres que j'adresse à mes amis pour n'en pas être oublié, tombent dans les mains de quelques-uns de ces hommes à esprit sec, racorni, appris par cœur, les héros du bégueulisme, je leur ferai, à mon grand regret, un extrême plaisir. En aidant un peu à la lettre, on peut conclure de ce que j'ai dit, que tous les Italiens sont gens d'esprit, à l'exception des abbés.
Rien n'est plus loin de la vérité. De Bologne au fond de la Galabre, c'est au contraire l'homme d'esprit de la famille que l'on fait prêtre; car enfin quel bonheur d'avoir un pape! Et Sixte-Quint commença par être gardeur de cochons. De droit, le frère du pape est prince, et son neveu I On a l'exemple du duc firaschi.
Le fait est que je n'ai recherché l'amitié et parlé que des per~ sonnes qui m'ont plu. Mais il n'y a peut-être pas de pays au monde où les sots soient aussi bruts et aussi malappris. Les coups de bâton ne les corrigent point ; car la douleur physique d'un coup de bâton n'est pas bien forte.
Les sots anglais sont peut-être les moins à charge de tous ; mais dans le pays du naturel, et où le savoir-vivre n'impose pas le même uniforme à tous les esprits, rien ne gêne le dévelop* pement plantureux du sot italien. La naïveté qu'il met à vous conter ses bassesses incroyables amuse la première fois, ensuite révolte. Rien n'est plus incommode que la curiosité de crétin qui l'attache à l'étranger; et, si vous le brusquez, cela peut passer pour un manque d'égards envers la société qui veut bien vous recevoir. Le sot épris d'une jolie femme qui le méprise, mais ne peut l'éloigner à cause de quelque lien de famille, est un être si nuisible, si méchant, si bas, qu'il donnerait des idées d'assassinat ; car il ne se relève que plus fier et plus dénoncia-
teur auprès du mari, après les coups de bâton. Du moins c'est ce que m'a raconte l'aimable Valsantlni ; car, dans ces aflaires de galanterie, je n*ai point d'expérience. Je crois qu'il n'y eut jamais voyageur en Italie moins fortuné que moi, ou les autres sont bien menteurs.
Les Napolitains se battent fort bien à Tépée ; l'éducation des hautes classes est souvent très-distinguée. (J'ai vu de jeunes princes ressembler à des Anglais.) Ces deux raisons rendent le sot importun moins fréquent à Naples qu'ailleurs. Â Rome, l'opinion en fait justice et l'exile dans les cafés. En y réfléchissant, je vois que je n'ai pas connu un seul abbé qui fût nn sot. Je ne parle pas des curés de campagne que la bonne compagnie enivre par plaisanterie, et encore plusieurs ont-ils le plus rare talent pour prendre des grives au rocolo. C'est un des plus vifs plaisirs de la Lombardie. Les dames raffolent des u%ei colla polenta. On prend au filet, à la fin de l'automne, une immense quantité de petits oiseaux (t/^t) qu'on sert en rôti sur une pâle jaune faite au moment même avec de la farine de maïs et de l'eau chaude. Cette polenta est pendant toute l'année la nourriture dtt paysan lombard. Jai passé les plus agréables matinées au rocolo de M. Cavaletti, à Monticello, avec trois prêtres. Cet air délicieux du matin donne un accès de joie animale. Le soir les délices et la joie du souper avec les uccelettiy la polenta el Ventrain général, semblent reculer les bornes de l'existence du c6té des plaisirs si vifs de la bête. Je voudrais voir un méthodiste anglais transporté au milieu d'une telle ivresse; il éclaterait en injures ou irait se pendre (Voir Eustace parlant de la joie italienne). La bonhomie allemande ou suisse s'en accommode très-bien ; plusieurs des symphonies d'Haydn peignent ce genre de bonheur. Si j'avais le talent de madame Radcliffe, quelle description je ferais de Moniicello ! (près de Monte-Vecchia, au nord de Monza). La sensation du beau vous y arrive par bouffées de tous les côtés *.
* Je voudrais que Ton pût n'imprimer que pour quarante personnes ; mais comment les deviner? Madame Roland ne passait peut-être que pour une pédante aux yeux de ses amies, qu'elle choquait par ses sentiments. Le malheur, c'est que l'on connaît fort bien )es personnes de qui
H y a deax vers de Properce que j'ai oublié de ciler, en par< lanl des amours italiens :
Heu ! malè nirnc artes miseras faacc secula tractant, Jam tener assaevit munera velle puer.
Mais dans quel pays ne peut-on pas les répéter? L'amour physique conduit à la cruelle vérité qu'ils rappellent, et c'est Tamour-passion qui en éloigne. Il faut deux ou trois ans aux dames italiennes pour s'apercevoir qu'un très-beau garçon peut n'être qu'un sot; comme ce n'est qu'au bout de deux ou trois ans qu'un homme d'esprit qui se met mat et remue gauchement peut passer à Paris pour n'être pas un sot.
Toute la vivacité spirituelle de Bologne tient à la bonté du légat; s'il a pour successeur un ultra, en six mois de temps ce pays peut devenir abominable et fort ennuyeux. Je trouve que l'on n'y adore pas assez le cardinal Consalvi et le bon pape Pie VII, qui s'occupe de beaux-arts et de nommer des évêques. Je soutiens des thèses en faveur de ce souverain, ce qui n'est pas sans danger : c'est un étranger libéral qui a peuplé les cachots de Mantoue. L'Italien, si méfiant individuellement, pousse la confiance jusqu'à la duperie dès qu'il complote : société des Régénérateurs en Suisse, sous le ministère de M. Pasquier.
6 janvier. — Le ton vantard et gascon qui, dans les armées de Napoléon, était si utile, et s'appelait la blague, a peu gâté les officiers italiens. Le jeune et beau capitaine R*** est aussi simple, aussi naturel dans ses façons, que si de sa vie il n'eût appliqué un coup de sabre ni mérité une croix. Ce n'est que bien rarement que Ton entrevoit que, si on le fâche, il se fâchera ; cette simplicité de si bon goût, ce me semble, me rappelle le brave commodore américain Moris. Je m'accoste volontiers du
l'on voudrait ne pas être lu ; et, comme on redoute pour ses sentiments l'ironie qui les gftte, des êtres placés à l'autre extrémité de l'échelle morale ont pourtant de Vinfluence sur nous. Que dis-je? le dégoût qu'ils inspirent porte quelquefois à un ton tranchant et dur qui peut choquer les âmes délicates. C'est ainsi que les flatteries de si mauvais goût sur Vhonntur national, qu'on lit tous les matins, entraînent quelquefois à énoncer durement les désavantages de la France.
capitaine R^*^ ; et il voit tout le plaisir qu*il me cause quand il veut bien me faire une histoire. Hier soir, à 4eux heures' du malin, en nous retirant, il me dit : « Le comte R***, mon oncle, était le plus doux des hommes. Un jour, à Bergame, c*est mon pays , un sbire le regarde avec attention , comme il passait, ff Dieu que cet homme est laid ! )i> dit mon oncle. Dès le lendemain, au casin des nobles, il s'aperçut que ses amis avaient avec lui un ton singulier et un peu sostenuio. Enfin, trois jours après, Tun d'eux lui dit : « Et le sbire? Quand fmis-tu cette affaire? « — Quelle affaire? — Diable, reprend Tami d'un air sévère, « est-ce que ça en restera là? — Quoi, ça? — Le regard inso- « lent qu'il t'a lancé. — Qui? ce sbire de Fautre jour? — Cer- « tainement. — Je n'y pense plus. — Nous y pensons pour toi. »
« Enfin le plus doux des hommes fut obligé de marcher pen> dant trois jours avec un fusil à deux coups chargé à balles. Le troisième jour, il rencontre enfin, dans la rue, ce sbire qui l'avait regardé d'une manière inconvenante et l'étend roide mort à ses pieds de deux coups de fusil. Gela eut lieu vers 1770. Mou oncle alla passer six semaines en Suisse, et puis revint tranquillement à Bergame. Gomme un homme doux et humain, il fit du bien à la famille du sbire, mais en grand secret. Il eût été déshonoré et chassé du casin des nobles si Ton eût pu penser qu'il redoutait une vengeance et cherchait à la prévenir. Si le comte R*'* n'eût pas tué le sbire, il eût été ce qu'est dans le Nord un homme qui reçoit un soufflet. »
Le magnifique Gorner, le noble Vénitien qui gouvernait Bergame en ce temps-là et dirigeait la justice criminelle, pensait comme la société et n'eût plus admis chez lui le comte R"'^, s'il n'eût pas tué le sbire. Ge Vénitien était l'homme le plus gai ; tous les jours il jouait an pharaon jusqu'à quatre heures du matin, chez sa maîtresse, où il recevait toute la noblesse ; il donnait les fêtes les plus bizarres, mangeant chaque année deux ou trois cent mille francs de sa fortune, et, du reste, eût été bien surpris si on lui eût proposé de faire arrêter un noble, pour avoir tué un sbire ^
* Les noms, les lieux, les dates, tout est changé^; il n'y a d'exact que le
ROME, NAPLES ET FLORENCii. 147
Milan, qui n'est qu'à dix lieues de Bergame, avait en horreur les coups de fusil tirés dans la rue. Aussi les nobles de Bergame méprisaient-ils la douceur des Milanais, et ils venaient au bal masqué de la Scala avec le parti pris d'y faire des insolences à tout le monde. Allons à Milan donner des soufflets, se disaientils entre eux, au moins ; c'est ce que me raconte le capitaine R**\ Depuis, Napoléon est venu repétrir tous ces caractères, et l'officier milanais, se battant à Raab ou en Espagne, a été brave comme l'officier de Bergame ou de Reggio ^ Chez le simple soldat italien, le courage militaire est un accès de colère, plutôt que le désir de briller aux yeux de ses camarades, et une pique d'amour-propre. Jamais l'on n'entend de plaisanteries sur le champ de bataille.
7 janvier. — Un de mes nouveaux amis me rencontrant un de ces soirs, me dit : « Allez-vous quelquefois, après diner, chez la D*** ? — Non. — Vous faites mal ; il faut y aller à six heures : qualche voila si busca una tassa di caffè (quelquefois on y accroche une tasse de café). Ce mot m'a fait rire pendant trois jours. Ensuite, pour mortifier mon étrangeté, je me suis mis à aller fréquemment après diner chez madame D^*"; et, dans le fait, souvent, par ce moyen, j'ai épargné les vingt centimes que coûte une tasse de café. Hier, chez cette dame, on vint à discourir de
la finesse des p. Je parlai à mou tour; je plaidais le faux
pour savoir le vrai, et disais sans doute force sottises; car madame D'**, impatientée, méprend à part et me dit : « J'ose compter sur votre parole d'honneur; jurez-moi que tant que vivra monsignor Godronchi, vous ne soufflerez mot du manuscrit que je vous remettrai demain matin à dix heures.
Je n'ai garde de manquer à ce rendez-vous, quoiqu'il n'y eût point de tasse de café à busquer» J'emporte précieusement chez
sens moral des anecdotes. Qu'importe à un étranger à deux cents lieues de distance ) et après dix années d'intervalle, que le héros d'un conte s^appelle Âlbizzi ou Traversari ? Regardez, je vous prie, toutes les anecdotes comme de pure invention, comme des apologues. Celle-ci s'est peut-être passée à Trévise (1826).
' Le général Bertoletti, si brave, est, je crois, de Milan. Pino a été aussi brave que Leccbi ou Zuccbi.
moi UD volume carré, petit iii-4®, écrit avec de Tencre jaune; car l'Italie ne sait pas faire de l'encre, mais elle sait remployer. 11 est impossible de montrer plus de finesse, et surtout de moins parler en vairiy que Tauteur de la vie anecdotique de monsignor Godronchi, grand aumônier du royaume d'Italie sous Napoléon. Jamais une phrase vague, jamais de ces considérations générales et mortelles, par lesquelles nos petits historiens nous font si cruellement payer le plaisir d'avoir eu des hommes de génie. Dans les quatre cents pages du manuscrit, il n'y a pas un en effet ou un (Tailleurs inutile. Je conclus deux choses de ma lecture :
\° Jamais, hors de Tltalie, on ne se doutera de Fart nommé politique*;
^^ Sans patience, sans absence de colère, on ne peut s'appeler un politique. Napoléon était bien petit sous ce rapport, il avait assez de sang italien dans les veines pour voir les finesses, mais il était incapable de s'en servir. Il manquait d'une autre qualité principale du politique : il ne savait pas saisir l'occasion qui souvent n'existé que pendant quelques heures. Par exemple, pourquoi, en 1809, ne pas donner le royaume de Hongrie à l'archiduc Charles, et en 1815 dix millions à M. M***? Cette vie de monsignor Codronchi qui, depuis trente ans, est archevêque de Ravennes, rappellerait les meilleurs portraits du duc de Saint- Simon, si l'auteur cherchait le moins du monde l'épigramme. Loin de là, il ne montre pas plus de haine pour le vice que de penchant pour la vertu. Dans cet écrit, il n'y a rien de mis pour l'efTet, mais il n'y a rien à rabattre; c'est un miroir. Il n'y a d'épigramme que dans l'idée d'écrire de tels détails. Si jamais on imprime l'épisode Malvasia, le monde sera étonné ' ; la lecture de cette vie fatigue; jamais l'auteur ne cherche à amuser le lecteur.
* Manière d'amener les autres à faire ce qui nous est agréable, dans les cas où Ton ne peut employer ni la force ni l'argent.
* Je n'ai manqué à ma parole que pour le seul lord Byron. Dans la chaleur de U discussion el pour lui prouver une théorie morale, j'eus la folie de raconter cet épisode à ce grand poète. Il me jura qu'il le mettrait en vers : je ne l'ai point trouve dans Don Juan. Monsignor GodroHchi, homme supérieur, vient de mourir en 1826.
yar le conseil de M. Izimbardi, j'ai acheté cent cinquante volumes d'historiens italiens du moyen âge; j'ai adopté trois guides pour me conduire dans ce labyrinthe : Thistoire de PignottI, qui, à propos de la Toscane, est obligé de parler de toute Tltalie ; Carlo Verri, et enfin, pour la partie dogmatique de Fhistoire des papes, V Esprit de V Église, de M. de Potter. Les jours de pluie ou de luna (spleen), je lis une période de quarante ou cinquante ans, suivant les événements, dansées trois guides; ensuite je cherche dans les cent cinquante volumes tout ce qui a rapport à cette période. C'est une occupation très-attachante et qui fait bien contraste avec la vie tout en dehors d'un voyageur. J'ai abandonné Sismondi, comme ultra-libéral, et d'ailleurs ne voyant pas dans les incidents de l'histoire ce qui peint le cœur de rhomme; c'est là, au contraire, tout ce qui m'intéresse. J'ai eu plus de peine à me détacher de Muratori ; mais enfln c'est un prêtre, et j'ai fait vœu de ne jamais croire un prêtre qui écrit l'histoire, de quelque religion qu'il soit. Par celte étude du moyen âge,, chaque ville et presque chaque village où je passe devient intéressant. Ou a raconté toute la soirée, chez madame Filicori, des anecdotes de vengeance. J'ai été frappé de l'aventure de Camille dans les bois de la Sesia^,
Je reviens d'une course aux bains de la Poreita. J'ai une provision de miracles et d'anecdotes ; mais mon imprimeur ne se soucie pas d'imprimer les plus piquantes.
Le voyageur qui ne sentira pas la vérité de ces paroles d'Alfieri ne comprendra jamais ce pays : « Che più? La moderna Italia, neir apice délia sua viltà e nullità, mi manifesta e dimostra ancora (e il deggio pur dire?) agli enormi e sublimi delitti che tutto di vi sivan commettendo, ch'ella, anche adesso, più che ogni altra contrada d'Europa, abbonda di caldi e ferocissimi spiriti a cui nulla manca per far alte cose, che il campo e i mezzi*. » (Il Principe e le leitere, p. 525.)
* Voir cette anecdote dans le volume de V Amour, page 68.
* (( Que dirai-je enfin ? L'Italie moderne, arrivée au comble de la nullité et de l'abaissement, me démontre encore (grand Dieu ! dois-je le dire?) par les crimes exécrables et pourtant sublimes que chaque jour voit commettre, qu'elle abonde, même aujourd'hui, et plus qu'aucun autre pays
Ce ne sont pas les aclioas plus ou moins utiles aux hommes, c'est Faccomplissement scrupuleux des rites qui, en ce pays, conduit au bonlieur éternel. L'Italien sent et croit qu'on est heureux ici-bas en satisfaisant ses passions, et dans Tau Ire vie, pour avoir satisfait aux rites. Les moines mendiants forment la conscience du bas peuple, et le bas peuple recrute le corps des laquais et des femmes de chambre qui forment la conscience des nobles. Heureuses les familles pauvres où la servante unique vit avec les maîtres, et d'ailleurs est trop occupée pour jaser avec les enfants ! Un homme sage de ce pays qui a des enfants, s*il a la folle envie de n avoir pas l'âme navrée par leurs sottises, à dix-huit ans, doit prendre des domestiques allemands, ou au moins des Laghistes (riverains du lac de Gome et du lac Majeur). Le crime est aussi rare à Palanza ou à Belagio qu'en Ecosse. Les préjugés donnés par de bons Allemands étant différents de ceux du pays prendront moins sur Tesprit des enfants. Il y a quinze jours que, près de la Poretta, le peuple d'un village était terrifié à la lettre par un spectre noir qui se montrait dans les airs. Les partisans des Français niaient le spectre et passaient pour des impies qui attireraient des malheurs au pays; et, ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'ils ne niaient que du bout des lèvres. L'immense majorité mourait de peur; ce dont les p profitaient
pour faire des allusions à la fin du monde.
Un peu plus> et ce peuple, dont l'âme a été pétrie par les moi* nés mendiants, devenait fou. Les paysans ne labouraient plus que le nez en l'air pour voir si le diable ne venait point les enlever. Force messes furent dites, force scapulaires portés par les bû-^ cherons; car cette classe estimable semblait surtout menacée par le spectre. Deux de ces bûcherons auxquels j'ai parlé chez
de l'Europe, en âmes ardentes supérieures à toute crainte, et à qui rien ne manque, pour s'immortaliser, qu'un champ de bataille et le moyen d'agir. »
Remarquez la longueur de cette phrase ; c'est le défaut de la prose italienne que Boccace forma sur le modèle de la prose deCiccron. Alfieri dit ailleurs : « La pianta uomo nasce piu robusta qui che altrove. » (La plante homme naît plus vigoureuse en Italie que partout ailleurs.] Rien n'est plus véritable. Donnez pendant vingt ans un Napoléon aux Romains, et vous verrez.
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M. K**\ soDt les plus madrés du monde; on voit, s'il s'agit de faire un marché, qu'ils connaissent le cœur humain mieux cent fois que nos paysans français. Mais depuis six siècles le caractère national est empoisonné par les moines mendiants. Ici, une jeuqe femme qui rencontre un moine, s'arrête pour lui baiser la main ! J'ai vu cent fois ce spectacle et les yeux brillants du moine. Le spectre dont je parlais, après avoir été l'occasion de plus de cent messes, fut tué d'un coup de fusil ; car c'était un aigle de première grandeur qui cherchait à enlever des chevreaux. Ces bûcherons, si fins, n'avaient pas reconnu un aigle.
Je tremble pour le sort futur de Pltalie. Ce pays aura des philosophes comme Beccaria, des poètes comme Âlfieri, des soldats comme Santa Rosa ; mais ces hommes illustres sont à une trop grande distance de la masse du peuple. Entre Télat actuel et le gouvernement de l'opinion, il faut un Napoléon, et où le prendre?
M. de Mettemich a raison, une raison de barbare si vous voulez ; mais il ne ment pas en avançant que le gouvernement de l'opinion ou des deux Chambres n'est pas un véritable besoin pour l'Italie ; ce n'est un besoin que pour quelques âmes généreuses qui ont vu les pays étrangers ou lu des voyages. Et encore ces âmes délicates, arrivées au fait et au prendre, s'amusent à exprimer de beaux sentiments, comme des Girondins, et ne savent pas agir. Je ne vois nulle part des Mirabeau, des Danton, des Carnot.
Quoique je n'aie pas mission pour approximer le moins du monde l'économie politique, je note le fait suivanl :
tJne maison de commerce vient d'acheter d*avance une certaine chose appartenant au gouvernement papal, laquelle je ne puis autrement désigner. Elle a payé un million trois cent mille francs. C'est au fond un emprunt que vient de faire le gouvernement papal de Bologne ; mais le curieux > c'est l'histoire de cet emprunt : cela vaut mieux qu'une anecdote galante. Cinq ou six vieux personnages ont été gagnés^ non par leurs maîtresses en titre, mais par de jeunes personnes qui; on l'aurait juré, ne leur avaient pas parlé quatre fois en leur vie. La finesse des banquiers a tout découvert. C'est à M* Gherardi que je dois tous ces détails fort comiques pour moi; parce qhè je connais les
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acteurs; la comédie est toute faite, et une belle comédie en cinq actes, pleine de caractères non dessinés jusqu'ici et sans amour fade. Il ne manque plus qu'un poète pour oser l'écrire; mais à ce poêle je conseillerais de se bien cacher.
M. Gherardi et moi avons calculé les droits de con^mission, les droits d'escompte et le droit de courtage, touché par un associé de la maison; tout cela, réuni à rintérêt avoué, fait quatorze pour cent par an. M. G*** est d'avis qu'aucun des p ,
d'ailleurs si fins, intéressés dans celte affaire, ne sait assez d'arithmétique pour faire ce calcul qui nous a pris dix minutes.
Beaucoup de petits capitalistes vivent ici en prêtant de l'argent sur nantissement, au moment de la récolte des vers à soie. Au bout de trois mois ou cinquante jours, les paysans leur rapportent leur somme avec un intérêt de neuf pour cent.
A Milan, les faiseurs d'affaires de ce genre s'appellent broubrou. Ils ont fait leur nid avec beaucoup d'adresse derrière le Code civil de Napoléon et le Gode autrichien, ici, dans les grandes circonstances, quand vous êtes victime d'une coquinerie trop forte, votre confesseur vous ménage un accès auprès du cardiual-légat ou de l'archevêque. Vous vous jetez aux pieds de Yéminentissime, et il fait peur au brou-brou. (J'ignore le nom bolonais de cet animal.) S'il s'agit d'un mariage, au nom du scandale produit, l'archevêque fait peur au père du jeune homme. Ce pays rappelle Gretna-Green, Deux amants donnent
dix écus à un p qui les marie dans une église de village, et
le mariage est valide ; car quel que soit le p...., la dignité du sacrement est intervenue, (Ucureusement l'archevêque actuel et le légal sont des modèles de verlu, et point galants.)
Un brou-brou de mes amis, à Milan, se félicitait de voir la mise en activité du Code autrichien. Ce code porte la marque du pays de fabrication; il est rempli d'une candeur bête qui donne beau jeu à la finesse ilalienuc. Pour condamner à mort un brigandalroce, comme Gerini, il îàut son aveu.
J'ai écrit au propriétaire d'une terre qui est à vendre, entre Bologne et Ferrare. 11 y a une maison fort belle; cette terre rapporte dix-huit mille francs de rente net, impôts payés : on en demande cent quatre-vingt mille francs, et on la laisserait pour
ROME, NAPLES ET FLORENCE. ih^
cenl cinquante mille. Mais à combien de vexations un malheureux propriétaire n'esl-il pas en bulle * ! Pour être propriétaire eu ce pays, il faut avoir un titre et un grand nom. --
8 janvier. — Peu de jouissances de musique ici ; les belles voix sont ailleurs. J ai élé tout à la société et à la peinture. Grâces à de sages conseils, je me suis lié d'abord avec les hommes. Ma plus belle conquête, c'est monseigneur le cardinal Lante, légat de Bologne, c'est-à-dire vice-roi tout-puissant. Je n'avais parlé de ma vie qu'au cardinal M***, qui m'avait semblé commun et souvent grossier. Le cardinal Lante est au contraire un grand seigneur, obligé seulement par son habit noir à passepoils rouges, à certaines convenances qui ne le gênent pas deux fois par soirée. Je compare, dans mon esprit, ce grand seigneur italien à l'aimable général Narbonne, mort à Witlembcrg, ou à tel grand seigneur empesé de la cour de Napoléon. Quel naturel ! quelle aisance dans les façons de monseigneur le cardinal Lanle! Son frère est duc à Rome, et lui a le pouvoir ici.
Je n'ai presque pas trouvé de fats, à mon grand regret. Je suis contrarié quand je n'ai pas un ami fat à qui montrer mon nécessaire; celle caisse pesante n'est bonne qu'à me faire honneur eu pays étranger. La race des fats anglais et français, ces gens nés pour s'habiller, galoper d'une certaine manière, et paraître dans les lieux approuvés par le bon goût, n'a pas encore passé le Pô. Raconter ses bonnes fortunes rend peut-être un homme désirable dans le pays de la vanité; ici cette indiscrétion le perd : je ne trouve pas de mot bolonais pour traduire fat. Ici les fats sont, comme parmi les paysans de tous les pays, de beaux garçons fiers de la figure que le ciel leur a donnée, et qui, à l'approche d'une jolie femme, relèvenl la tête et marchent fièrement. Les femmes parlent avec beaucoup de candeur de l'amour et du genre de beauté qui leur plaît. Un de ces beaux jeunes gens approche-t-il du groupe, à l'instanl elles deviennent de la plus haute réserve, tant 1 instinct féminin sent le prix de la moindre
* yoirles Débats du 28 mars 1826, qui peignent les ennuis d'un propriétaire à cinquante lieues de Paris; jugez de ce c^ui se passe à six lieues dp Ferrare |
iU ŒUVRES DE STENDHAL.
familiarité. It ne faut pas se figurer que rien soit donné à Tétourdie et par abandon» mille fois moins qu'en France. On sent le prix extrême du peu que Ton accorde.
Cette réserve subite m*a semblé quelquefois presque indécente. Au milieu d'une discussion où Ton semblait oublier la différence des sexes, elle avertit que c'est l'idée dominante.
L'Italien le moins galant, un savant de quarante ans, sent ici, comme par instinct, comment il est avec une jeune fille de dixhuit ans à laquelle il n'a pas parlé dix fois.
J'ai observé chez les trois ou quatre jolis garçons faisant fonction de fat à Bologne, que les petits soins de la mise soignée, occupation chérie de Tétre flegmatique et vaniteux dans le Nord, sont ici le plus pénible devoir. Hier je suis rentré chez un fat avec lui, à huit heures du soir; il voulait s'habiller pour venir avec moi chez madame B*", aimable Française aveugle; jamais il n'en a eu le courage, et je l'ai accompagné directement chez sa maîtresse, où je Tai rejoint une heure après. La grande affaire du héros de Bond- Street est de clouer une affectation à Faction la plus simple. Cette action a- t-elle quelque importance, il ne songe qu'à se donner l'air de la mépriser. Passé Milan, je n'ai plus vu ce genre-là. Ici de beaux jeunes gens sautent des fossés à cheval ; mais ils mettent toute la joie et Timportance possible à bien sauter ^
* Ce n'est qu'en voyage ou lorsque les accidents sont à redouter que l'Italien descend aux précautions ; mais alors les précautions ne le distraient pas de sa rêverie ou de sa passion, elles deviennent Tobjet de sa passion. L'auteur a besoin de toute l'indulgence du lecteur; souvent on trouvera des contradictions apparentes, telles que celle-ci, et mênie des fautes plus graves. L'auteur n'avait pas six volumes à sa disposition en traçant ces notes rapides. Il a fort peu de mémoire : ce voyage n'est donc qu'un recueil de sensations, où les doctes pourront relever mille erreurs. La malle de l'auteur a été visitée vingt et une ou vingt-deux fois. L'aspect d'un livre irrite le douanier, qui est censé savoir lire, et qui se voit tancer trois fois par mois pour avoir laissé passer un Compère Matthieu sous le faux titre de Vie de saint Ambroise. A la douane de Mendrisio, je fis cadeau de tous mes livres au douanier étonné. Dans chaque ville, j'achète sept à huit volumes, qu'en partant je dépose chez le maître de l'hôtel.
Les livres italiens imprimés en Italie voyagent par le roulage, dans une caisse à part, et jusqu'ici on ne les a pas arrêtés.
Je ue trouve pas en Italie de femmes qui aient habituellement de r humeur, comme j*en ai vu dans le Nord, et, par exemple, à Genève ^ Ici la plupart des femmes suivent le système de conduite qu*elles croient sincèrement le chemin du bonheur. Voilà une phrase bien ridicule : elle dit une fausseté. On voit qu'elle est écrite par un homme du Nord ; je la laisse comme exemple du danger que je côtoie sans cesse : une Italienne est bien loin de suivre un système de conduite. Ce mot sent d'une lieue le pays protestant et triste. Qu'elle ait un amant ou qu'elle n'en ait pas, une femme de ce pays, depuis seize ans jusqu'à cinquante, est la proie de huit ou dix idées dominantes qui durent cha* cune dix-huit mois ou deux ans. Ces passions la subjuguent, l'occupent entièrement et l'empêchent de sentir que la vie s'écoule. Une femme qui aurait habituellement de l'humeur ne verrait personne autour d'elle, de quelque fortune qu'elle pût disposer par son testament. Elle n'aurait tout au plus que des prêtres qui viendraient pour dîner. Dix-huit fois sur vingt, quand vous dites à un Italien : « Pourquoi n'allez-vous plus dans telle maison? — Mi seco, » répond-il (Je m'y ennuie).
Excepté les fournisseurs, actuellement occupés à doper le gouvernement papal et à lui prêter de l'argent à dix-huit pour cent par an, je ne vois personne à Bologne qui rende des devoirs. Quelle immense source d'ennui ils ont de moins que nous I
« Vous alliez tous les jours dans cette maison, dit-on à un Italien; d'où vient qu'on ne vous y voit plus? — La fille est morte, répond-il, la mère est devenue bigote, e mi seco. » Tant tenu, tant payé; dès qu'on s'ennuie quelque part, on n'y va plus. Cette conduite ue fait pas l'éloge de la reconnaissance; mais, à tout prendre, cela diminue la masse de l'ennui existant chez un peuple. Qui veut avoir du monde est obligé à n'être pas dolent. A Paris l'on étouffe, par le manque d'air, dans les salons les plus à la mode; à Bologne, le jour suivant l'étouffade, l'homme opulent ne verrait personne dans son salon. Ce manque d'oxygène donne de l'humeur pour une soirée, et l'on connaît ici le prix d'une soirée. Le jeu est agréable, parce qu'on n'y est point poli ; on
* Prim faced women.
s'emporte et Ton fait charlemagne. On voit des gens riches et nullement avares fous de plaisir pendant iin quart d'heure, parce qu ils ont gagné quatre jolis sequius d*or. Ils quittent le jeu à rinstant, et, pendant dix minutes, tiennent cet or dans leur main, examinent Tempreinle, le millésime des sequins, font des plaisanteries sur le souverain dont ils offrent la face. Hier, élégie sur Napoléon, à propos d un beau double napoléon, tout neuf, gagné au jeu : <r Qtiel povero matto ! ci ha rovinaii ed ha rovinato lui, » Oserai-je dire que la décence au jeu est une convention? Que personne n'en ait, personne n*en manque. Tout le monde faisant charlemagne con gran gusto, la chance est égale, e di piu v'è il gusto.
9 janvier 1817. — Ce soir j'ai eu Thonneur de faire la con- . versation pendant longtemps avec S. E. monseigneur le cardinal Lante. Voudrait-il me tâter? Mais, en vérité, à quoi bon? Quoi qu'il en soit de la cause de ma faveur, les manières de Son Éminence dans la discussion sérieuse sont à peu près celles d'un conseiller d'État sous Napoléon. Son Éminence a moins d'importance, plus d'esprit et plus de gestes. Dès qu'on approche d'un mensonge nécessaire, un petit sourire fin et presque imperceptible avertit qu'on va parler un instant pour la galerie. Dès 1e huitième jour, il me dit : « Monsieur, j'ai remarqué qu'un Français, non militaire, s'il est allé à la guerre, ne manque pas de raconter comme quoi il lui est arrivé une nuit de dormir sur un mort qu'il n'avait pas aperçu dans la paille, au fond d'une grange. De même, un Français rencontre-t-il un cardinal, il ne manque guère de peindre ce prince de l'Eglise lui lançant de prime abord deux ou trois phrases bien athées, et allant ensuite prendre une glace à c6té de sa maîtresse qu'il ne quitte plus de toute la soirée. — Un cardinal parlant mal de Dieu, Émiuence, cela est à peu près aussi vraisemblable qu'un conseiller d'État de Napoléon médisant du système continental. »
La supériorité d'un cardinal est tellement incontestable, en terre papale, que, pour peu que ce personnage ne soit pas le dernier des hommes, il a de la bonhomie. Un cardinal crée le souverain deux ou trois fois en sa vie, et, du reste, se moque de toutes les lois. J'ai eu la gloire d'inspirer au cardinal Laute
Fenvie de parler. Il dit à un étranger, par imprudence et besoin de s fogarsi (lo give vent to his passion), des choses qu'il éviterait avec un habitant de Bologne. 11 me questionne de préférence sur des ridicules que je n*aimerais pas qu'on trouvât décrits dans mes papiers. Hier, après m'avoir parlé une heure : « Allons, monsieur, me dit-il, il faut de Végalilé dans le commerce. Payezmoi mes contes sur Rome par des anecdotes sur Paris. Par exemple, quel homme est-ce que monsieur ï-o-bez-dou-i-ou-ra? » J'ai été fort embarrassé ; je ne comprenais pas du tout, et le cardinal croit parler français supérieurement. Pendant que je cherchais en vain un mot pour me tirer d'affaire, et que je devenais gauche à vue d'œil, le cardinal redit deux ou trois fois : « Monsieur I-o-bez-dou-i-ou-ra. — C'est donc un personnage bien puissant, ajoute- t-il enfin, que ma question vous embarrasse? i> Faute de mieux, je n'ai prolesté que faiblement du peu de terreur que m'inspirait monsieur I-o-bez-dou-i-ou-ra. « Il a bien mal mené votre ministre de la guerre, » ajoute le cardinal. Ce mot me rend la vie ; j'ai vu qu'il s'agissait de M. Jobez du Jura. Après ma réponse, « C'est Paris, a dit en soupirant le cardinal Lante, qui est la capitale du monde ; un homme qui monte à la tribune est connu en Europe. — Ëminence, Rome a été deux fois la maîtresse du monde, sous Auguste comme sous Léon X, et j'admire bien plus la seconde fois que la première. » Je note une réponse aussi simple, parce qu'il est toujours indispensable de flatter un Romain sur Rome; c'est comme un Français vulgaire sur la gloire de nos armées, la victoire, etc. Le cardinal a repris d'un air rêveur : « Oui ; mais si vous Français, vous continuez à être les maîtres de l'opinion, que sera Rome dans cent ans? » L'aide de camp du cardinal me dit, comme fait sérieux, mais sans louer ni blâmer (cette nuance caractérise le prélat romain), que Ravenne, petite ville de douze mille habitants, vient d'acheter soixante-deux exemplaires de la Logique de M. de Tracy, traduite par M. Compagnoni, Âncôiiilain brillant d'esprit. C'est l'un des hommes les plus remarquables recrutés par Napoléon, qui, l'ayant entendu parler, le fit sur-le-champ conseiller d'État.
Ce même prélat m'a dit une chose que je pense depuis la mort
du maréchal Ney, mais que je me garde d'avouer. Un des grands et signalés bonheurs de la France, c'est d'avoir perdu la bataille
de Waterloo ; ce n'est pas la France, c'est la qui a perdu
cette bataille.
. Une femme de la société, dont Tamant est mort il y a six mois, et qui est triste, c'est-à-dire réfléchissante sur le sort de Thumanité, me disait ce soir, à la fin d'une longue conversation : « Une Italienne ne compare jamais son amant à un modèle. Dès qu'ils sont amis intimes, il lui conte les caprices les plus bizarres pour ses affaires, sa santé, sa toilette ; elle n'a garde de le trouver singulier, original, ridicule. Gomment arriverait-elle à cette idée? Elle ne le garde et ne l'a pris que parce qu'elle l'aime ; et l'idée de le comparer à un modèle lui semblerait aussi bizarre que celle de regarder si le voisin rit pour savoir si elle s'amuse. Ses bizarreries lui plaisent, et, si elle le regarde, c'est pour cherct ar à lire dans ses yeux comment il l'aime en ce moment. — Je me souviens, dis-je, qu'une Française écrivait il y a un an : a Je ne crains rien tant dans mon amant que le ridicule. i> —Une Italienne, eût-elle l'idée du ridicule, reprend madame T"*, son amour l'empêcherait à jamais de l'apercevoir dans ce qu'elle iaime. » — Heureuse erreur ! Elle est, je n'en doute pas, la principale source du bonheur de ce pays *.
Je supprime trente pages de descriptions de Bologne que l'on trouvera écrites, et avec une grâce que je ne saurais atteindre, à la fin du premier volume du président de Brosses, page 550. M. de Lalande, l'athée, passa huit mois en Italie; mais tous les jésuites du pays eurent l'ordre de lui envoyer des mémoires sur le lieu de leur séjour : de là son plat voyage en neuf volumes. Il voit tout par la lorgnette des jésuites ; mais c'est un bon itinéraire. Il rabaisse tous les hommes distingués vivant en 1776; c'était l'usage des bons pères, rien ne maintient davantage le statu quo . Le meilleur itinéraire est celui dont le libraire Val-
* On y assasskfe, c'est-à-dire, des misérables hors de la société se donnent entre^ux des coups de couteau ; mais les trois quarts des gens ayant plus de six mille francs de rente n'y sont pas payés pour mentir. En 1770, ajifétait payé pour mentir, en France? Aussi était-on gai. (Note ajoutée ,4 18*26.)
lardi, de Milan, vient de publier la quinzième édition. MM. Reina, Bossi, de Gristoforis, Compagnoni et autres savants milanais ont bien voulu fournir quelques notices. Je conseille le protestant Misson et Forsyth; le premier voyagea en 1688, le second en 1802. On peut consulter Montaigne (1580) et Duclos (1760).
10 janvier 1817. — Je me trouve en quelque sorte le favori du cardinal. C'est un homme vif qui oublie souvent la prudence, surtout à la On des soirées, quand le vent est chaud et qu'il ne souffre pas. Pour n'être pas victime de ma faveur, je me suis mis sur le pied de lui faire librement des questions sur les femmes. Si le cardinal fait l'important, je le planterai là. A quelle place peut-il me nommer ^ ? Jusqu'ici Son Ëminence me répond par les biographies les plus comiques, c'est-à-dire les plus singulières ; car il ne cherche nullement à être plaisant. Un Italien ne fait jamais grimacer ses figures; aussi elles ne se ressemblent pas toutes comme celles de nos conteurs gens d'esprit. Les personnages de ceux-ci sont toujours converfables, comme dans les comédies de Picard, c'est-à-dire jamais indivûduels. Nos conteurs ne sont pas peintres ; ils construisent de la philosophie contemporaine (ceci est un mot de mathématiques), et par conséquent n'apprennent rien au philosophe. Leurs histoires sont le contraire du Pecorone ou de la Vie de Benvenuto Cellini. C*esl le livre qu'il faut lire avant tout, si l'on veut deviner le caractère italien. Le cardinal Lante est un homme de beaucoup d'esprit, et cependant je remarque que souvent ses anecdotes manquent de chute piquante. L'anecdote, en Italie, se contente souvent de peindre d'une manière forte, mais correcte et non exagérée, une nuance de sentiment.
Si j'avais un secrétaire ce soir, je dicterais un volume de tout ce que Son Éminence m'a dit de caractéristique sur les femmes
* L'homme vendu dit au libéral : <( Si vous feignez de préférer à votre propre fortune les avantages de tous, c'est que vous n'avez aucune chance d'obtenir un bon lopin du budget, d
C'est pour éviter cette objection que je me suis servi d'un sentiment
dont la beauté ou la physionomie m'intéresse * ; par exemple, celle dont je n'ai pu apprivoiser Tamant, la marchesina riella. Un homme en était cperdument amoureux ; c'était un avocat génois qui venait de lui faire gagner un procès considérable, et qui, pendant six mois, l'avait vue tous les jours. La veille du départ de ce pauvre amant qui, après mille retards, retournait à Gènes, voyant sa passion sans espoir, comme il était dans le salon à pleurer en silence, Nella prend un flambeau et lui dit :
« Suivez-moi malheur de cet homme.»
Il n'y a peut-être pas une femme d'esprit à Bologne qui n'ait aimé d'une manière originale. Une des plus belles s'est tout à fait empoisonnée, parce que son amant lui préférait une dame russe. Elle a été sauvée, parce que cette nuit-là le feu prit à sa maison. On la trouva déjà privée de sentiment dans sa chambre remplie de vapeur de charbon. Un serin dans sa cage était tout à fait mort; ce qui, le lendemain, produisit un sonnet eu bolognese. Excepté en matière d'argent, l'insouciance de l'avenir e^i un grand trait du caractère italien ; toute la place est occupée par le présent. Une femme est fidèle à son amant qui voyage pendant dix-huit mois ou deux ans; mais il faut qu'il écrive. Meurt-il, elle est au désespoir, mais par l'effet de la douleur d'aujourd'hui et non en pensant à celle de demain. De là le manque de suicides par amour. C'est une maxime parmi les amants, que, lorsqu'on va passer quelques mois loin de sa maitresse, il faut la quitter à demi brouillé. A Bologne, Tamour et le jeu sont les passions à la mode ; la musique et la peinture les délassements ; la politique, et sous Napoléon l'ambition, le refuge des amants malheureux. Mais les anecdotes qui prouvent tout cela et qui me font un plaisir extrême, à moi curieux, sembleraient plates et sans sel au nord des Alpes. Elles peignent peut-être avec vérité des âmes singulières ; mais il ne faut pas être singulier. L'on me nierait mes faits tout simplement, et l'on s'écrierait ensuite qu'il y a bien un peu de mauvais goût à raconter de telles choses. La société de Paris déclare de mauvais
Le c L*** a été le dernier homme de sa robe qui se permit des
propos peu graves.
goût tout ce qui est contre ses intérêls. Or, décrire d'autres manières sans les blâmer, peut faire douter de la perfection des siennes.
La société est bien moins francisée ici qu'à Milan ; elle a bien plus de racines italiennes, comme dirait un Anglais : je trouve plus de feu, de vivacité, plus de profondeur et d*intrigue pour arriver à ses fins, plus d'esprit et de méfiance.
Mais c'est, je crois, pour la vie que je suis amoureux des façons naïves des heureux habitants de Milan. J'ai senti en ce pays-là que le bonheur est contagieux. D'après ce principe, je cherche quel est à Bologne le degré de bonheur des basses classes. Je me suis lié avec un curé de la ville, qui me répond parce qu'il voit le légat me parler; il me prend sans doute pour quelque agent secret.
Avant 1796, on commençait à soupçonner à Milan ce que c'est que la stricte impartialité et la justice. Malgré tout ce qu*a fait Napoléon, cette idée n'a pu encore franchir l'Apennin (la Toscane exceptée, bien entendu). Les coquineries incroyables faites à Rome du temps du pape Pie VI (affaire Lepri) , par les premiers ministres successifs, leurs favoris et les favoris de leurs favoris, forment le magasin d'anecdotes que Ton répète sans cesse à Bologne. Le jeune homme de dix-huit ans, entrant dans le monde, est sur-le-champ corrompu, quant à la probité, par ces anecdotes ; ce sont elles qui font sa seconde éducation. Le bas peuple, tel que mon ami le marchand de salam^, en est encore aux anecdotes bien pires du dix-septième siècle. Pour réussir, il s'agit, à Bologne, de plaire à la personne qui, pour le moment, a le pouvoir : non en l'amusant, mais en lui rendant quelque service. Il faut donc connaître la passion dominante de
* C'est un charcutier de la place de Saint-Pélrone, puisqu'il faut l'avouer. A Milan, je faisais souvent la conversation avec M. Veronèse, cafetier sur la place du Dôme. M. Veronèse ayant gagné beaucoup d'argent avec les Français, sur-le-champ acheta de superbes tableaux. Il n'y a pas jusqu'au tailleur dont je me servais qui ne fît collcclion des belles estampes de M. Anderloni. Cherchez à Paris le pendant de MM. Veronèse, Roncbelli ' et le tailleur, et ne vous fâchez plus quand on appelle TUalie la pafrie des arts.
Thomme qui a le pouvoir; et souvent il nie cette passion : car il
est homme, mais il est p La connaissance du cœur humain
est donc nécessairement bien plus avancée dans le pays papal qa'à New-York, où je suppose que la plupart des choses se font légalement et honnêtement. Certes, il doit y être beaucoup moins important de connaître la passion dominante du schériff, qui, d'ailleurs, est invariablement : gagner de l'argent par des moyens honnêtes. Celte profonde connaissance de Thomme n'est rien moins qu'agréable, c'est une vieillesse anticipée : de là le dégoût des Italiens pour la comédie de caractère et leur passion pour la musique qui les enlève hors de ce monde et les fait voyager dans le pays des ilhisions tendres. Il est un pays où c'est en mentant huit fois par jour, et pendant trois ans, que Ton se rend digne d'une place de douze mille francs : quel genre d'esprit doit briller en ce pays ? L'art de parler. Aussi tel ministre y est-il admiré parce qu'il peut parler sur tous les sujets, élégamment et sans rien dire, pendant deux heures.
L'abbé Rayual fut le bienfaiteur de la haute Italie ; Joseph II lut son livre par hasard, et, depuis ce prince, les prêtres sont réduits à leur juste degré d'importance dans l'Italie autrichienne. A Venise, ils étaient encore plus savamment comprimés depuis l'immortel Fra Paolo.
C'est uniquement à cause de cette circonstance qu'en 1817 la masse du peuple est plus heureuse à Milan et à Vérone qu'à Bologne ou à Ferrare. A l'égard de toutes les personnes qui ont de l'aisance, c*est-à-dire cent louis de rente, la tyrannie est plus visible et plus incommode à Milan et à Venise. Elle s'exerce sur les pamphlets venant de Paris, sur les propos tenus dans les cafés, sur les réunions de gens mal pensants ; mais beaucoup de presbytères de campagne n'y sont pas le centre d'intrigues de libertinage souvent atroces, et qui portent le malheur profond et la rage impuissante, suivie la plupart du temps de la scélératesse, dans la moitié des maisons du petit village. Telle est la cause secondaire du nombre de brigands enragés qui infestent l'Étal de l'Église. La première cause, c'est que l'industrie y est mal récompensée. Pour faire fortune, il faut non travailler constament et économiser cent écus chaque année, mais avoir une
jolie femme et acheter la faveur d'un moine. Et ce n'est pas d'hier qu'il faut suivre ce chemin infâme; il y a déjà trois cents ans, depuis qu'Alexandre VI et son fils César Borgia domptèrent par le poison Asior et les autres petits tyrans des villes de la Romagne (1493-4503). Nous avons vu qu'à moins de posséder un grand nom, il ne faut pas s'aviser d'être propriétaire en (erre papale. Le mécanisme social est à Bologne, en 1817, ce qu'il était en 1717 ; aucun nouvel intérêt n'a été créé : mais les mœurs se sont adoucies. Les gouvernants de ce pays ne font plus de cruautés, ils se bornent à quelques friponneries et à chercher leurs plaisirs. Plusieurs sont dévots de bonne foi; mais on les trompe, ou ils tolèrent les abu»^ M. Tambronî, un homme très-fin de ce paysHîi, m*a donné des détails curieux sur ce triste sujet. Je ne rendrai pas au lecteur le mauvais service de les mettre sous ses yeux. Si sa place Tempêche d'y croire, il n'y croirait pas davantage sur mon seul témoignage. Napoléon, qui avait une gendarmerie et qui faisait sentir aux p la main de fer de son inexorable justice, avait supprimé les brigands; et peu à peu ses sous-préfets supprimaient les infamies dans les petits villages. Mais la friponnerie n étonne pas encore le paysan de la Romagne. « Si j'avais de l'argent, où le cacher ? » vous dit-il avec candeur ; il croit que le voleur qui le découvrirait y a presque autant de droit que lui.
J'ai vu ce soir un prince fort galant homme qui réside à Crémone; ses discours m'ont amusé; c'est ainsi qu'on devait être en 1600. A Crémone, ville opulente, superstitieuse, arriérée, une société de quarante dames fort nobles, fort riches, quelques-unes très-jolies, entreprend, vers 1809, de résister à toutes les mesures du gouvernement, favorise les conscrits réfractaires, facilite leur évasion, décrie le préfet, etc., etc. ; ces dames
* Voir ce que les évêques de Pistoja toléraient en 1780, et cela depuis un temps immémorial, dans les couvents de religieuses. (Vie dt Scipion Ricci, par le véridique de Potter, édition de Bruxelles.)
Si le public savait combien tout ce que Ton imprime paye tribut au mensonge en crédit, et les sacrifices exigés par la juste prudence de l'imprimeur, on uie pardonnerait de citer souvent les ouvrages qui, imprimés à rétranger, osent dire la vérité tout entière. (1826.)
étaient dirigées par un moine, le plus bel homme de la ville, encore jeune. Napoléon exila ce bel homme à vingt lieues de chez lui, à Melegnano (Marignan), près de Milan. Ces belles dames le regrettent encore en 1816, et viennent de le demander au gouvernement autrichien, qui, grand ami du statu quo, le leur a refusé.
Je paye cette anecdote par l'histoire de Ros^feld, si connue à Berlin. Vers 1760, Rosenfeld, beau jeune homme, ressemblant aux iigures du Christ peintes par Lucas Granagh, se mit à prêcher qu'il était le vrai Messie ; que Jésus-Christ n'avait été qu'un faux prophète; mais qu'en revanche le roi Frédéric le Grand était Salant Dans le pays de l'imagination et des rêveries, Rosenfeld se vit bientôt suivi de nombreux adhérents; il choisit sept jeunes filles fort belles, et persuada à leurs parents de les lui livrer. Son objet était, disait-il, de lever les sept sceaux dont parle l'Apocalypse. En attendant le succès de celle grande opération, Rosenfeld vivait en fort bonne intelligence avec ses sept 'femmes. Six étaient occupées à filer de la laine, et il vivait honnêtement du produit de cette petite industrie ; la septième, désignée tous les mois par le sort, était chargée du soin de sa personne. Au bout de dix à douze ans de cette vie tranquille, toujours prêchant, un de ses partisans, auquel il avait promis des miracles, las d'attendre, le dénonça à Frédéric. Ce qui amusa le roi, c'est que cet homme ne doutait nullement que Rosenfeld ne fût le Christ; mais il croyait aussi que Frédéric étant Satan, autre autorité constituée, aurait le pouvoir de forcer le Messie à opérer les miracles promis. Frédéric envoya le Messie en prison jusqu'à l'accomplissement des prodiges.
Les premiers personnages du paradis n'agissent jamais en Italie ; rinquisilion se fâcherait : mais tous les quatre ou cinq ans, dans quelque village écarté, quelque madone tourne les yeux ou fait un signe de tête ; ce qui produit le miracle d'enrichir le cabaretier voisin. Toutefois les prêtres de Notre-Dame de Lorette persécutent ces madones de campagne.
Dans le pays de la sensation, il faut un miracle visible. Quelque madone, figure céleste copiée du Guide, tourne les yeux, et un pauvre qui jouait l'estropié depuis un an, moyennant une
ccuelle de soupe et une bouteille de via chaque jour, est guéri devaut des milliers de témoios. C'est ordinairement deux mois après qu'on a commence à parler de la madone qu'arrive la guérisou miraculeuse. Dans le pays de la rêverie et du raisonnement creux, il y a prédication par un nouveau Messie, ou guérison par S. A. monseigneur le prince de ir*^, sans prodige visible ^
11 janvier. — ^"Nous avons trouvé ce soir neuf Anglais cbez le cardinal : sept étaient muets; les deux autres ont parlé pour tous. Us accablaient d'injures les Italiens et Bonaparte*. Entre autres belles cboses, ils disaient que l'invasion démoralisante de 1706 arrêta la civilisation de l'Italie, dont le duc de Parme et TAutriche allaient s'occuper sérieusement. L'un d'eux a beaucoup loué la littérature italienne pour avoir l'occasion de rabaisser celle des Français. Ces deux hommes formaient spectacle pour le cardinal et sa cour. Son Éminence a dit, en parlant d'eux : a Je ne vis jamais tant de gravité et si peu de logique. » Je vois que depuis le fameux manquement de foi de la nation anglaise envers les Génois (proclamation signée Bentink), la vertu anglaise passe ici pour de la pure tartuferie.
Le prélat, mon ami, me dit : « Je compare le peuple anglais a un homme qui a un défaut dans l'épine dorsale. Il est un peu bossu ; ce vice de conformation a longtemps contrarié sa croissance; mais, à la fin, malgré cette difformité, quelques-uns de ses membres ont acquis un état de santé florissant et tel qu'on ne le trouve encore chez aucun peuple de l'Europe. Si la Charte française est mise en pratique, vers 1840 vous serez un joli petit jeune homme de quinze ans assez bien pris dans sa taille, et l'Angleterre un puissant bossu de trente ans, énergique et trèsfori, malgré sa difformité. —Vers 1840, l'Amérique, ce pamphlet constant contre les abus, aura réformé l'aristocratie, les
* Quand verrons-nous paraître une Histoire dt la crédulité faite d'après le modèle d'une histoire de la fièvre jaune?
* Il est fâcheux que ce nom rappelle sir H. L.... Avoir employ ! cet homme, et avec un si beau succès, est un fiouvepir aussi Irjsie que les pontons de 1810,
substitutions et les évoques qui ravalent tellement le cœur du peuple anglais, qu'il faut encore des coups de bâton à leurs soldats.
— Vous oubliez que les évéques ont persécuté Locke, et que l'étude de loute logique est sévèrement prohibée, et avec raison, par Topinion aristocratique. On n'étudie à Oxford que la quantité des mots grecs qui entrent dans le vers saphique^
-r Si vous dites ici, en parlant de quelqu'un : C'est un homme d'esprit, tout le monde s'attend à des actions et non à des paroles. A-t-il gagné deux millions depuis six mois ? Quoique déjà d'un âge mûr, a-t-il fait la conquête de la plus jolie femme du pays? L'esprit amusant est flétri du nom de bavardage (è un chiacberone). Le mécanisme social qui a produit cette opinion est bien simple. Si cet esprit avait quelque profondeur, l'homme d'esprit irait mourir au château de San-Leo, dans l'Apennin, à cinquante milles d'ici, où jadis l'on étouffa Gagliostro. Les passants entendirent ses cris de la route, à deux cents pas du château fort. L'esprit sans profondeur ne peut être que de la satire plus ou moins aimable. Or les gens qui gagnent des millions ou de jolies femmes, et qui étant heureux sont, après tout, ceux aux dépens desquels l'esprit plaisant pourrait s'exercer, s'entendent pour décréditer le plaisant et ne plus l'inviter. Pour avoir des mots heureux, il faut beaucoup parler : voyez les gens d'esprit de Paris. Ici, personne ne veut beaucoup écouler; qui aurait l'esprit de briller, l'emploie à conquérir.
Un de ces soirs, Frascobàldi me dit en sortant de chez madame Pinalverde : « Demain, je n'irai pas dîner avec vous à San- Michele (c'est une auberge); aujourd'hui j'ai été plaisant, j'ai dit de bons mots eu parlant à don Paolo : cela pourrait me faire remarquer». »
* Au parlement, le 13 avril 1826, M. Âbercrombie demande à améliorer le mode de représentation d'Edimbourg. Cette ville a cent mille habitants, et ses députés au parlement sont désignés par un conseil municipal de trente-trois personnes, dont dix-neuf nomment leurs successeurs. M. Ganning répond qu*il s'opposera toujours à toute réforme, etc. Les élections de Lyon sont exemptes de cette diiïormité.
• Se faire remarquer est toujours dangereux, que les remarquants tiennent à la police ou soient tout simplement des hommes de la société.
Comparez celte manière de voir à celle d'an Français de ireutesix ans, et millionnaire. Ajoutez à ces qualités que Frascobaldi n'est rien moins que sot ou timide; né avec douze cents francs de rente, il a fait sa fortune en cet heureux pays, et le connaît parfaitement. Ne vaut-il pas mieux, pour qui aime les curiosités morales, voyager en Italie qu'aux tles de la Cocbincbine ou dans rétat de Cincinnali? L*homme sauvage ou peu rafGné ne nous apprend sur le cœur humain que des vérités générales qui, depuis longtemps, ne sont plus méconnues que par des sots ou des jésuites. Le mot de Frascobaldi m'a éclairé sur mon bonheur; à cause de ce mot, je ne me suis pas impatienté en trouvant encore aujourd'hui sur la poussière des marbres de ma chambre des mots que j'y ai tracés il y a trois jours.
Je flânais avec ce même Frascobaldi sous le long portique qui borde au midi la place de Saint-Pétrone, c'est le boulevard de Bologne. Je dis, en regardant certaines estampes : Mon Dieu ! que c'est mauvais !
« Ah î que vous êtes bien de votre pays ! me répond Frascobaldi, qui ce jour-là était d'humeur parlante et raisonnante, > chose rare; ces estampes se vendent six pauIs (trois francs dixhuit centimes), elles sont pour des gens grossiers; voulez-vous que tout le monde ait autant de tact que nous? Si toute la terre était couverte de hautes montagnes, comme le Mont-Blanc, elle ne serait qu'une plaine. Dans tous les genres, vous autres Français, vous vous fâchez de ce qui est déplaisant, et prenez la peine de faire des épigrammes ; nous, nous avons l'habitude de détourner la tête; et cette habitude est si rapide, qu'on peut dire que nous n'apercevons même pas la grossièreté d'un fat ; c'est que nous avons l'âme plus délicate que vous. La vue un peu intime d'un sot m'empoisonne jusqu'à la révolution morale qui suit le prochain repas; mais à vous autres la vue du sot vous est nécessaire pour débiter vos épigrammes. Tanto meglio per voi, ajoute-t-il d'un air froid, toute l'Europe dit que vous avez plus d'esprit que nous. »
Hier, Frascobaldi me dit: a Nous avons l'habitude, dans la rue, de ne jamais regarder un passant plus haut que la poitrine : on trouve tant de perversité et de sottise dans les yeux de
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Thomme! Pour moi, je ne remonte jusqu'à la figure d'un inconnu, que si je vois sur son habit la couronne de fer. »
Je lui fis exprès Téloge d'un beau parleur; à la fin il me répondit: « Si cet homme a quelque esprit (qualche talento), comment n'a-t-il pas une jolie maîtresse? ou pourquoi ne fait-il pas des atTaires avec le gouvernement, de manière à gagner trente mille scudi par an (cent cinquante-neuf mille trois cents francs)? De tels gains sont possibles con qiiesti matti di preti, »
L'emploi , fort rare, de brijler dans la société, est réservé à quelques vieillards aimables; comme ils n'ont plus d'intérêts actifs, les gens dont lisse moquent ne peuvent leur nuire; d'ailleurs leur esprit est beaucoup moins satirique, comme Voltaire, que brillant par l'imagination et les contes singuliers, comme l'Ârioste.
Faire de la satire parlée aux dépens du gouvernement est du plus mauvais ton en Italie; chez le bourgeois cela passe pour dangereux, et l'est en effet; parmi les nobles, que la police n'ose attaquer', on trouve qu'il y a de la sottise à exciter chez les . auditeurs de la haine impuissante, c'est-à dire un sentiment malheureux. On se dit dans tous les genres: Jouissons delà vie telle qu'elle est; ou plutôt on a cette habitude, et Ton n'en parle pas; d'ailleurs, il serait assez dans le génie de la société italienne de placer le beau parleur dans un dilemme fâcheux : « Puisque vous parlez si bien, agissez; il y a demain telle occasion d'agir. t>
Dans un pays où la vengeance a été une passion généralement répandue, jusque vers la fin du dix-septième siècle, époque où la fermeté des caractères est tombée si bas, qu'elle ne peut plus atteindre même à la vengeance, rien n'est plus méprisé que les paroles menaçantes ^. Il n'y a pas de duel, et la menace ne
* Depuis 1820 et la terreur amenée par le carbonarisme, les nobles eux-mêmes sont attaqués : c'est un prêtre noble qui a été pendu à Modène vers 1821. La royavté a commis là une faute immense, et qui ne tend à rien moins qu'à réunir les Italiens et- ôter la haine avec laquelle le bourgeois paye les dédains du noble.
* ^e citerai enpope ici, pn témoignage de ce que j'avance, les admira-*
conduit à rien qu'à mettre tout au plus votre euDemi sur ses gardes.
La société de Bologne a beaucoup plus le ton du grand monde que celle de Milan; on se voit dans de beaucoup plus grands salons. Elle est beaucoup plus liée avec le gouvernement. Le cardinal-légat entre dans le salon de M. Dcgli Ântonj, parle, s'échappe, sans qu on fasse plus d'attention à lui qu'à tout autre.
Je ne décrirai pas (qui pourrait la décrire?), mais je noterai, pour ne pas en oublier la date, la divine soirée que nous venons de passer chez madame M***. Nous avons lu Parisina, nouveau poëme de lord Byron, qu'un aimable Anglais a envoyé de Livourne à la maîtresse de la maison. Quelle sensation ! quelle fraîcheur de coloris ! Vers le milieu du poémc, à la strophe
Till Parisina's fatal charnis Again attracted every eye,
nous avons été obligés de cesser de lire, exactement à cause de Texcès et de la fatigue du plaisir. Nos cœurs étaient si pleins, qu'être attentifs à quelque chose de nouveau, quelque beau qu'il fût, devenait un effort trop pénible, nous aimions mieux rêver au sentiment qui nous occupait.
Après avoir essayé en vain de parler d'autre chose, et un assez long silence, nous sommes revenus aux morceaux moins passionnés du poème. Quelle description de ce moment si doux en Italie, qu'on appelle ÏAve Maria! Le jour finissant, tontes les . cloches se mettent à sonner V Angélus; le travail cesse et le plaisir commence.
It is ihe hour when from the bougbs The nightingale's high note is heard ; It is Ihe liour when lovers' vows Seem swcet in every whispered word ; And gentle winds, and waters near, Make music io tbe lonely ear.
Each flower the dews hâve lightly wet,
blés JWemotrei de Benvenuto Cellini ; c'est le livre qu'il faut lire, avant loiit, lorsqu'on s'achemine vers l'Italie, et ensuite le président de Brosses,
And in the sky the stars are met,
And on the wave is deeper blue,
And on the leaf a browner hue,
And in the heaven that clear obscare,
So softly dark, and darkly pure,
Which t'ollows the décline of day,
As twilight melts beneath the moon away.
Je puis jurer que je n'ai pas surpris pendant trois heures la moindre afTeclation, ni surtout la moindre exagération ; on avait plutôt Tair froid. On restait dans le silence, mais parce que le sentiment excédait toute parole. Nous étions onze, trois n'entendaient pas assez l'anglais. Je me suis bien gardé de hasarder aucune critique, 4'abord,pour moi, j'aimais mieux sentir; et puis ma réflexion aurait oiïeusé comme un son faux ; mais, à mon avis, le goût italien aurait supporté et par conséquent désiré le développement de la naissance de la passion de Parisina pour Hugo ^
12 janvier. — J'oubliais le plus essentiel : voici quelle est la position d'un étranger qui débute dans un salon italien : au bout d'une heure^ chaque femme a peu à peu formé son groupe, et cause avec l'homme qu'elle préfère, et deux on trois amis qui ne songent pas à troubler leurs relations. Les femmes âf ées, ou qui ont Thumiliation de ne pas avoir d'amant, gott au jeu. Le pauvre étranger est réduit à la société de& amants etijbutte à la colère des maris, et qui se tiennent au milieu du salon, cherchant à masquer par quelque apparence de conversation les coups d'œil qu'ils échangent de loin avec la femme qu'ils aiment^ Chacun s'occupe de soi, et si l'on songe au voisin, c'est pour s^en méfier et le regarder presque comme un ennemi. Quelquefois le groupe de madame A'^ entre en commerce de plaisanteries avec le groupe de madame B*** ; mais là encore il n'y a point de place pour Télranger. Les loges de Milan lui sont bien
^ Est-il nécessaire de rappeler le fait historique qui sert de base ad poëme de lord Byron? Un espion apprit à Nicolas III, Souverain de Ferrare, que Parisina, sa femme, avait une intrigue avec Hugo, don fils naturel et le plus bel homme de sa cour. Le prince voulut voir par ses yeuz^ et ensuite fit trancher la tête à sa femme et à son fils.
plus favorables; la conversation y est générale, et Tétranger, askis dans robscurilé, n'est point embarrassé de la figure qu'il fait.
Beaucoup de Français, outrés du rôle que leur vanité a joué dans un salon italien, prennent la poste le lendemain, et toute leur vie décrient la société de ce pays avec la perfidie de Tamour-propre offensé. Ils ne veulent pas comprendre que le marché à la vanité n'est pas ouvert en Italie. On demande le bonheur aux émotions, et non pas aux mots piquants, aux contes agréables, aux aventures plaisantes. Qu'ils aillent lire des sonnets dans quelque Académie, et ils verront avec quelle politesse on y applaudit l'auteur des plus mauvais vers ; la vanité s'est réfugiée dans sou quartier général, le cœur d'un pédant.
Si je me suis bien expliqué, le lecteur doit voir aussi clairement que moi pourquoi il n'y a pas de place pour Y esprit français dans un salon italien. La rêverie n'y est pas rare, et l'on sait que la rêverie ne répond pas même à la meilleure plaisanterie ou au conte le plus piquant. J'ai cent fois observé que l'Italien voit plutôt dans un conte ce qu'il prouve, la lumière qu'il jette sur les profondeurs du coeur humain, que la position plaisante dans laquelle il met un personnage, et le rire qu'il doit faire naître. Si Ton voyait les cœurs, l'on trouverait ici plus souvent le bonheur que le plaisir : Ton verrait que l'Italien vit par son âme beaucoup plus que par son esprit. Or c'est à l'esprit que peut plaire un voyageur arrivé de Paris depuis deux jours.
RéunisseiE trente indifférents dans un salon; si vous voulez qu'ils s'amusent et que même ils forment un spectacle agréable pour un étranger, il faut absolument que ces indifférents soient de Paris ou des départements voisins*
Le bon prince Léopold de Toscane (1780), si vanté par nos philosophes, qui en faisaient un repoussoir (terme de paysagiste), avait un espion dans chaque famille; que sera-ce des princes actuels qui ont plus de peur de perdre leur place que le moindre préfet? (Comptez les milliers de prisonniers renfermés dans les petites îles voisines de la Sicile, ou chargés de fers à Venise et dans les forteresses de l'Autriche. Total : trente mille, dit M. Angeloni.)
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L'Anglais, placé à côlé d'hommes qui ne lui oui pas élé présentés, se gardera d'ouvrir la bouche, son voisin est probablemenl d*une caste diiïérenle de la sienne; el quel désagrémenl si, de retour sur le pavé de Londres, ce voisin allait lui adresser la parole ! J'ai souvent observé que les regards des voisins torturent la timidité anglaise ; une femme vient d'Edimbourg à Londres sans oser descendre de voiture.
En France, depuis la société de la Y...... par laquelle un piedplat tutoie un nom historique, il n'est pas trop sûr de faire l'aimable avec des inconnus ; outre les dangers sérieux, vous pouvez entendre dire d'une proposition que vous venez d'avancer : Il n'y a qu'un scélérat de jacobin; ou bien : Il n'y a qu'un infâme jésuite qui puisse dire que...
Dans l'état actuel de l'Europe, j'en appelle aux personnes qui ont voyagé, les Allemands sont peut-être le peuple chez lequel trente indifférents réunis bavardent avec le moins de méfiance et le plus de cordialité ; bien entendu qu'il ne faut pas demander à des Allemands *■ l'esprit et l'agrément que portent dans la conversalion des Français bien élevés et déjà un peu guéris de la fatuité par l'arrivée de six ou sept lustres. Jadis, à Paris, l'homme du grand monde n'avait le loisir d'être ému de rien. Le manque total de celle sécurité qu'on trouve en France depuis si longtemps, a donné un caractère opposé à la société italienne : l'individu vivant d'émolions, la société est beaucoup moins étendue, elle prend moins de ternps et d'attention dans la vie de chacun. Galilée fut mis en prison en 1655, Gianonne y mourut en 1758; combien d'autres, moins célèbres, ont péri dans d'affreux cachots ^ 1 Les prisons e( l'espionnage faisant de la conversation le plus dangereux des plaisirs, l'habilude s'en est perdue, et la vanité, qui a besoin de suffrages nombreux et
1 Voir ce qu'on dit des Français dans le Mercure du Rfiin, journal à la mode en 1816.
* L'infortuné Pellico, l'auteur de Franceica da Rimini, est chargé en ce moment [mai 1826) de deux quintaux de chaînes. Les petits séjours à la Baslille de Voltaire, de Marmontel, etc., ne peuvent être comparés à ces atroces détentions ; elles prouvent Tcxistence du sentiment de la liberté dès 1758. Jamais en ce pays ci les princes ne se sont crus aimés.
répètes, n'a pu naître. A quoi bon à Bologne Tinfluence sur les autres? Daignez suivre un instant la vie de tous les Français remarquables par cet esprit qui est compris des contemporains ; elle fut aventureuse. Beaumarchais a dit : « Ma vie est un combat. j> YoItairC; Descaries, Bayle, livrèrent des batailles morales, non sans péril. En Italie, ils eussent été engloutis bien vite par les cachots des petits princes.
Peut-être aussi que, même avec un degré lolérable de sécurité, rénergie que les autres passions ont sous ce climat eûi empêché la vanité de prendre Taccroissement gigantesque que nous lui voyons en Angleterre et en France. L'italien qui, à deux heures sonnantes, se hâte d*aller passer sous les fenêtres de la femme qu'il aime, parce qu il sait que quelquefois à cette heure sou mari monte à cheval, est capable de se présenter à elle avec un jabot qui va mal ; elle ne s'en apercevra pas. Mais il y a plus, en courant vers cette porle, qu*il tremble de trouver fermée, peu importe à l'Italien de rencontrer des personnes de la société qui diront : Mon Dieul de quoi M. un tel a-t-il l'air? Il aura passé trois heures dans sa chambre à rêver à la femme qu'il aime, au lieu d'arranger son jabot. La vanité disparait quelquefois en ce pays pendant plusieurs heures de suite, récit qui doit paraître extravagant à un peuple chez qui sa plus longue éclipse ne dure pas dix minutes. Il est sâr que le climat seul de ritalie produit sur l'étranger qui arrive un effet nerveux et inexplicable. Lorsque le corps d'armée du maréchal Marmont, qui était embarqué au Texel, après avoir traversé l'Allemagne, en 1806, arriva dans le Frioul vénitien, une àme nouvelle sembla s'emparer de ces quinze mille Français ; les caractères les plus moroses parurent adoucis, tout le monde était heureux ; dans les âmes, le printemps avait succédé à l'hiver ^
' J*ai honlc de donner si peu de profondeur à certains examens ; le pédantisme à la mode fait applaudir les phrases vagues sur ce qu'on appelle la philosophie; ma's Ton est moins indulgent pour l'analyse des laits particuliers. Je supprime, par respect pour Topinion, un parallèle cuire le caractère des Bolonais et celui des bons habitants de Milan. Deux cents de ces petits examens partiels mettraient à même quelque grand philosophe tel qu'Aristote de comparer le caractère des peuples du Midi
L'Italien, pour qui la société générale et les jouissances de salon sont impossibles, ne porte que plus de feu * et de dévouement dans ses relations particulières ; mais il faut avouer que le voyageur français que j*ai laissé debout au milieu du salon de M. le sénateur de Bologne est en dehors de ces sociétés particulières. L'étranger n'est quelque chose ici que quand il a pu parvenir à exciter la curiosité.
Les premiers jours après mon arrivée, quand M. le cardinallégat ne me faisait pas Thonneur de m'interroger, et que Tami qui me menait dans le monde m'avait quitté pour aller causer avec sa maîtresse, la ressource ordinaire de mon désoeuvrement était de m'asseoir près d'un beau tableau, que je me mettais à regarder comme si j'eusse été dans un musée. Cette occupation innocente m'a un peu lié avec un jeune homme de vingt-six ans, de la plus noble figure : c'est l'image de la force et du courage, et il a des yeux qui peignent le malheur le plus tendre. Il y a trois mois que le comte Âlbareze eut des doutes sur la fidélité de sa maîlresse, qui, vivant d'ailleurs fort bien avec lui, se rendait tous les jeudis, lui dit un espion, dans une certaine maison écartée. Âlbareze feint de partir pour la campagne le dimanche, et va se placer au premier étage de cette maison, dans une chambre inhabitée dont il ouvre la porte avec un crochet. Là il se tient tranquille quatre jours, sans sortir, sans ouvrir la porte,
et celui des peuples du Nord. Diderot appelait cela commencer par le commencement. Ce n'est que par des monographies de chaque passion du cœur humain que l'on pourra parvenir à connaître Thomme; mais alors tout le monde rira des phrases louches de Kant et antres grands philosophes spiritual Istes. La métaphysique est si peu avancée parmi nous, que l*on en est encore à l'ère des systèmes : voyez les progrès de la physique et de la chimie, depuis que Ton a laissé les systèmes à MM. Azats et Bernardin de Saint-Pierre. Eji fait de logique; les jeunes Français arrivés dans les salons depuis la Restauration sont bien moins avancés que la génération formée dans les écoles centrales. 11 faudra revenir à ces écoles dès que nous serons délivrés des jésuites.
* Cabanis nous apprend que l'homme n'a chaque jour à dépenser qu'une Certaine quantité limitée de cette substance, jusqu'ici peu connue, nommée fluide nerveuœ. On ne peut pas dépenser son bien de deux manières ; l'homme fort aimable dî^n^im salon Ip 5era moin avec ses amis intimas.
sans faire le moindre bruit, vivant frugalement de quelques provisions apportées dans sa poche, lisant Pétrarque et faisant des sonnets. Il observe, sans être soupçonné, tous les habitants de la maison. Enûn, le jeudi, à onze heures du matin, il a la douleur de voir arriver sa maîtresse, qui monte au second étage ; lui, sort de sa cachette, monte après elle, et arrive à la porte de la chambre où elle venait d'entrer. Il entend la voix de son rival, qui était arrivé, à ce qu'on présume, par le toit d'une maison voisine donnant dans une autre rue. Lorsque, quelques heures après, sa maîtresse sortit de la chambre fatale, elle trouva Âlbareze évanoui sur le seuil ; on ne put le rappeler à la vie qu'après beaucoup d'efibrts. Il fallut le transporter chez lui, où il resta à peu près fou pendant un mois. Tous ses amis venaient le consoler de sou malheur, qui fait encore la nouvelle de la ville. J'ai remarqué qu'on ne blâme la dame que du manque de franchise ; ridée d'un duel avec le rival heureux ne s'est peut-être pas présentée à une seule personne dans tout Bologne. En effet, 1® le rival n'a fait que son métier; 2<» le duel, où le plaignant peut être tué, est une pauvre manière de se venger dans un pays où il n'y a pas cent ans qu'on employait une méthode plus sûre. ,
13 janvier. — Un brave libéral de ce pays-ci, que je ne connaissais pas il y a huit jours, me donne le moyen de me débarrasser de toutes mes notes, qui étaient une source d'inquiétudes (inquiétudes qui sembleront bien ridicules à MM. les voyageurs de Paris à Saint-Gloud).
Une fois l'Apennin passé, on trouve, dit-on, chez les employés subalternes des gouvernements une absence générale de bon sens et de générosité, et une envie marquée de vexer les voyageurs autres qu'Anglais. Les Anglais s'occupent peu de politique < ; les riches désirent passionnément l'honneur d'être admis au lever des petits princes d'Italie ; ils ont des ambassadeurs qui les protègent^ chose rare par le temps qui court : demandez à M^*\ Enfm M. le cardinal Gonsalvi fiworise ouvertement les
* Troubler l'ordre des castei a l'air de vouloir sortir de la sienne, ce qui est tout à fait vulgaire.
Anglais. Uu ultra m*a dit avec malignité : « Vous autres, vous ne pouvez guère avoir recours à la protection de vos ambassadeurs. — Cela prouve à Votre Excellence que la révolution n'est pas finie. » Pour moi, j'aurais tort de me plaindre : c'est un plaisir de plus que de ne pouvoir compter, en voyageant au delà de l'Apennin, sur la protection du ministre que les contributions de ma petite terre contribuent à payer. Cette idée rendra légères à mes yeux toutes les vexations que je pourrai essuyer de la part des polices des pauvres petits princes de ce pays. On prétend que la peur les dévore, que quelques-uns changent de chambre toutes les nuits, comme le Pygmàlion de Télémaque, Je n'en crois rien ; mais il est sûr qu'à la chasse, un coup de baguette donné sur la grosse caisse de la musique du pays, cachée dans un bois pour les fêler, les rend pâles pour deux heures. Jamais leur gendarme le plus impoli ne m'a fait pâlir une seule minute : donc, dans le jeu qu'ils jouent avec moi, je ne perds pas. J'espère que la position précaire, et plus libé-. raie que mes opinions, dans laquelle je me trouve, ne me rendra pas haineux. Je n'ai pas parlé d'un vice-légat qui fait des horreurs dans les environs de Bologne.
14 janvier. — Ce soir le cardinal avait de l'humeur. C'est, dil-on, l'effet d'un courrier arrivé de Rome la nuit dernière; il craint le renvoi du cardinal Consalvi, le de Cazes de ce pays-ci, dont la faveur empêche ou relarde d'étranges choses. Le cardinal Lante a été ce soir tout à fait littéraire, et a parlé avec sa mémoire, comme un homme d'esprit qui vieillit; à la bonne heure, pourvu que le tour de la liltérature ne revienne pas souvent. Pour la première fois j'ai senti le poids des convenances ; les disserlalions litlcraires m'ont empêché d'aborder de jeunes femmes dont j'admirais de loin les yeux brillants; je commence à être un peu lié avec elles, et leurs amants n'étaient pas encore arrivés. Je ne suis pas du tout littéraire ; un académicien est à mes yeux un employé du gouvernement de la classe des receveurs des droits réunis ou des sous-préfets ; qu'y a-t-il de commun entre un académicien et Voltaire? Je n'ai envie de connaître que les hommes de génie : Monti, Canova, Rossini, Yiganoj qu'ai je à faipe (le \Çf\\\ le vulgaire de 1^ li^té^-atur^?
Pauvres, naïfs, solitaires, se promenant sans cesse la pipe à la bouche, dans leur cabinet au plancher couvert de sable, comme les littérateurs d'Allemagne, je les verrais avec intérêt et pourrais leur demander quelques idées sur la partie de science qui a occupé leur vie. Ici le vulgaire des gens de lettres est d'un charlatanisme extravagant; un poète vous dit: Alfieri et moi nous faisons telle chose dans nos tragédies.
Je disais à un peintre : « On n'a jamais réussi à foire un portrait passable de madame Floreuzi. — C'est que je n'ai pas essayé, ]» me répond-il d'un grand sang-froid.
Depuis que M. Courier a prouvé si gaiement que M. Furia, savant helléniste de Florence, qui venait de faire un ouvrage sur un certain manuscrit de Longus, n'avait jamais été en état môme de lire ce manuscrit S je ne me sens guère d'estime pour les savants italiens. Quand on est le premier antiquaire ou le premier poète de sa petite ville, à quoi bon de nouveaux eflbrls? La vanité municipale vous protège. Un homme de lettres italien vous parle dès la seconde entrevue d'une phrase obscure de l'oraison de Cicéron pro Scauro, et vous cite M. Maio comme un homme de génie. M. Maio a eu l'idée de regarder à la loupe des parchemins que les moines du moyen âge avaient grattés pour y écrire leurs sottises. Quelquefois, à laide de l'amincissement du parchemin, on peut lire le passage de Cicéron que les moiues ont gratté. Voilà ce que c'est que la grande découverte des manuscrits "palimpsestes.
Monsignor Maio est en outre le plus désobligeant bibliothécaire de TEurope, et refuse, à la bibliothèque du Vatican, dont il est garde, la communication des manuscrits les plus innocents, par exemple un Virgile. Ce zèle pour la diffusion des lumières le fera cardinal. Monsignor Maio a, du reste, une fort belle figure, que j'observais pendant son insolence : nouveau démenti donné à la science de Lavater.
Les gens de lettres m'ont beaucoup plaisanté sur les inscrip^ tiens latines que TÀcadémie des inscriptions a fournies pour une
* Voir le délicieux pamphlet de M. Courier, (Kut)r««, page 49, édition '.le Bruxelles.
sCaiue de Henri IV ; on y trouve, disent*ils, des solécismes et des barbarismes à faire fouetter on écolier. Je croirais assez que les Italiens savent le latin ; dans tous les cas, ils ne sauraient être aussi ignorants que MM. Langlès et Gail. On n'a pasré« pondu à la cbarmante lettre de M. Courier à rAcadémie des inscriptions; il parait que Tintrigue seule rè^e à l'Institut, et qu'il n*y a de vrais savants qu'à FAcadémie des sciences ^.
Qu^un homme, après s'être permis de certaines démarches* acerbes, obtienne un grand titre et un million, à la bonne heure : la société ne peut éviter cet homme-là ; mais des gens qui s'enfoncent dans la boue à cinq cents francs par mois ! Pendant que ces idées littéraires me poursuivaient, Son Éminence parlait de certains hommes de lettres de Florence ; mais que me fait leur vanité prétentieuse î C'est comme chez nous ; ensuite leurs noms me sont aussi inconnus que le sont à vingt lieues de Paris ceux de MM. les membres de l'Académie française.
A Florence, continuait M. le cardinal, tout le monde est plus ou moins homme de lettres. Les Florentins disent au reste des Italiens : « Vous autres, vous avez peut-être quelque esprit, mais ce n'est qu'à Florence qu'on sait écrire ; non-seulement la patrie du Dante est à la tête de la littérature, mais elle est toute la littérature. » Or, ajoute le cardinal, il y a peut-être cinquante aid qu'aucune idée nouvelle ne s'est fourvoyée dans la tête d'un Florentin; leur grande affaire c'est de chercher à modeler leur style sur la manière dont on écrivait la prose à Florence vers l'an 1400. A cette époque, les deux tiers des idées qui nous occupent aujourd'hui n'étaient pas nées : la légitimité, l'art d'imprimer, le gouvernement représentatif, l'économie politique, l'Amérique, le crédit d'un ministre pour faire des emprunts ou acheter des votes, etc., etc., toutes ces choses étaient encore dans le sein de TËteipel. Or le bon Florentin veut parler de tout cela avec les mots et les tours de phrase dont se servaient les Toscans du quinzième siècle'. Vous autres Français, vous dites d'un homme qui entre dans un salon d'une façon brusque : Il est
' Un ami m*écrit qa'on trouve à rAcadémie des inscriptions trois ou quatre hommes dignes d'être les collègues des Coray et des Haase.
arrivé^comme une bombe. En 1400, ou l*on n'avait pas encore remarqué cette nuance, ou bien onTexprimait autrement. Voilà ce que les pauvres gens de lettres de Florence n*auront jamais Tesprit de comprendre. A Milan, quand l'empereur Napoléon créa un ministre de la marine et un directeur de la police, on ne put jamais trouver à ces fonctionnaires des noms italiens : ministro délia marina veut dire ministre du rivage, et diretlordi polizia, directeur de propreté. J'ai pris des exemples où la nuance de nouveauté est visible à tous les yeux; mais je gagerais, ajoutait Son Éniiueoce, que parmi toutes les phrases qui ont été dites ce soir dans ce salon, vous n'en trouveriez peut-être pas cinquante qui ne présentent quelque légère nuance des idées nouvelles postérieures à Tan 1400. Eh bien, messieurs, il n'y a pas une de ces idées qui, par quelque coin, participent à ce qu*on a fait de neuf depuis quatre siècles, qui, si elle passait sous la plume d'un Florentin, ne lui fournit l'occasion de faire une sot* tise. Sans cesse nos maîtres de Florence se travaillent le cerveau, non pour penser juste, non pour trouver quelque aperçu nouveau, mais pour faire une traduction impossible. Gomment rendriez-vous dans la langue du paysan de l'Irlande la description des cérémonies de la cour de Louis XIV ?
Jamais vous, monsieur, qui êtes étranger, vous ne parviendrez à sentir tout le plaisant d'une prétention sans cesse annoncée avec jactance et toujours malheureuse. Un Florentin ne peut pas demander de quelle date sont les derniers journaux de Paris, sans nous donner l'occasion de rire; non-seulement il n'exprime pas ce qu'il veut dire, mais encore il se sert de mots qui ont un sens tout différent de celui qu'il leur attribue, et souvent fort plaisant. Plus nous connaissons la langue du Dante, qui est resté notre poète le moins copiste et par conséquent le plus touchant, plus nous rions. L'amour-propre du Florentin a sans cesse une prétention offensante pour le mien, et toujours le mien a le vif plaisir de voir cetie prétention se casser le cou (quella pretenzione rompersi il collo). Un habitant des bords de l'Arno veut-il parler de la partie nord de Saint-Domingue, il vous dit gravement : Le parte deretane delV isola (éclats de rire dans le salon : ces mots veulent dire le derrière de l'île). I^ cardinal a cité
i80 ŒUVRES DE STENDHAL.
sept ou huit exemples qui peuvent se raconter ; mais écrits, et en français, ils seraient indécents. Un jeune homme instruit, continue Son Ëminence, échappé de Florence et arrivant à Bologne, est pour nous une bonne fortune ; si jamais vous avez le bonheur de rencontrer cette espèce de fat littéraire, je vous conseille de le jeter dans l'analyse des mouvements délicats du cœur humain : quelque vulgaires que soient ses idées, son langage vous amusera. Les marchands de Florence de Tan 1400, si riches, si amoureux de l'architecture, si occupés de leurs haines contre les nobles, ne se doutaient pas, il faut Tavouer, de ces belles discussions qui remplissent la Corinne de madame de Staël, les romans de Marivaux, et (ouïes ces lettres piquantes dans lesquelles mademoiselle Àïssc et autres jolies femmes du siècle de Louis XY ont parlé de leur cœur. Les Florentins de Tan 1400 étaient probablement les hommes les plus avancés de leur époque; ce qui est tellement vrai, que, sous beaucoup de rapports, on ne les a pas surpassés. Ils réunissaient deux qualités qui se détruisent réciproquement : Tesprlt et la force de caractère. Le Dante, qu'elles ont immortalisé, aurait compris sans doute les sentiments fms qui remplissent le singulier roman (ïAdolphCy par M. Benjamin Constant, si toutefois de son temps il y avait des hommes aussi faibles et aussi malheureux qu'Adolphe ; mais, pour exprimer ces sentiments, il aurait été obligé d'agrandir sa langue. Telle qu'il nous l'a laissée, elle ne peut pas plus traduire Adolphe ou les Souvenirs de Félicie, que le titre de M. le directeur de la police. Vous autres Français, depuis que vous avez un budget, vous avez emprunté ce mol aux Anglais, qui ont la chose ; vous dites une sinécure, des précédents : voilà ce à quoi ne se serait jamais abaissé l'orgueil puéril de nos maîtres les Florentins; ils auraient prouvé que tel vieux mot de Guichardin voulait dire budget. Voilà toute la dispute qui, sous le nom de romantisme, ameute nos littérateurs : les Florentins, partisans des vieux mots, sont les classiques; les Lombards tiennent pour le romantisme. MM. de Brème, Borsieri, Berchet, Visconli, Pellico S prétendent :
* Voir le Conoiliatorej journal romanlique publié à Milan vers 1818.
ROME, NAPLES ET FLORENCE. 18i
1» Qu'il faut être clair, el souvenl préférer dans les phrases la coiislructioii directe; faut-il éviter la clarté, uniquement parce que les Français Tout adoptée ?
2** Qu'il est à propos de se défendre le plus possible du plaisir de faire des phrases de vingt lignes ;
5"* Qu'il faut chercher de nouveaux mots pour les idées nées depuis le quinzième siècle ^
Celte conversation n'en a pas fmi ; interpellé par Son Ëminence, j*ai été obligé de parler de ce que Ton entend en France par romantisme. Heureusement, chez nous, la langue est hors de la question ; tout le monde convient qu'il faut écrire comme Vultaire*et Pascal. En Italie, on n*est pas même d'accord sur la langue ; il y a loin de là à faire des tragédies intéressantes et vraies. Voyez le Nabucco, tragédie en cinq actes et en vers magnifiques, de M. Jean-Baptiste Niccolini : c'est une allégorie contre Napoléon.
A ce moment de la (Jisscussion, tous les amants étaient arrivés à leur poste, et d'ailleurs je ne pouvais sans impolitesse marquée quitter l'homme aimable qui daigne me distinguer. De maudits gens de lettres étant survenus, on s*est mis, je crois, pour me faire honneur, à discuter les mérites d'un poète français ; et quel poète ! M. Jacques Gohorry.
Il s'agissait de savoir qui a le mieux imité Catulle, de M. Jacques Gohorry ou de l'Arioste. Faisant sur-le-champ violence à l'honneur national, je me suis déclaré pour l'Arioste; mais ce n'était pas le compte des gens de lettres, qui voulaient briller. Ils se sont écoutés impatiemment les uns les autres, il y a eu des répliques aigres; en un mot j'ai eu tous les agréments de la soirée littéraire. En France, je n'aurais pas desserré les dents ; mais un étranger doit toujours payer son billet d'entrée ; j'ai parlé et j'ai eu le plaisir de me sentir devenir aigre et presque impoli à mon tour. Au contraire, à Milan, mon âme était élevée
* Si le lecteur a des doutes, je l'engage à parcourir une jolie comédie d'Albergali, intitulée il Porno; il y trouvera le marquis don Tiberio Cruscati, qui ne parle qu'en parfait toscan, co qui le rend tout à fait inintelligible et souverainement ridicule pour lep bahjtants de Bqlogne, ville située à vingt-deux Ijeues de }*1orcnc^,
et rassérénée qudad Monti, Porta ou M. PeUico me faisaient l'honneur de me parler de vers.
Voici ceux de Jacques Gohorry, mort à Paris le 15 mars 1576. Je vais transcrire ensuite les hexamètres de Catulle, et enfîn les charmantes octaves de TÂrioste publiés en 1516, quatre ans avant la mort de Raphaël. Quel siècle pour Tltalie! Alors vivaient Léonord de Vinci, le Titien, le Corrége, Michel-Ange, André del Sarlo, Fra Bartolomeo di San Marco, Jules Romain, Machiavel, Léon X, le général Jean de Médicis, Cardan, etc., etc.
Mais voici les vers dont chaque syllabe a été Tobjet d'une discussion fatale :
La jeune vierge est semblable à la rose, Au beau jardiu, sur l'épine native ; Tandis que sûre et seuleltc repose, Sans que troupeau ni berger y arrive :
L'air doux Téchaufte et l'aurore l'arrose ; ^ La terre, Teau par sa faveur l'avive ; Mais jeunes gens et daines amoureuses De la cueillir ont les mains envieuses.
La terre et l'air, qui la souloient nourrir, La quittent lors et la laissent flétrir.
Ut flos in sepis secretis nascitur bortis
Tgnotus pecori, nullo contusus aratro,
Quem mulcent aurae, firmat sol, educat imber;
Multi illum pueri mullaB cupiere puellœ,
Idem cum tenui carptus detloruit ungûi,
Nulli illum pueri, nuUae cupiere puellœ :.
Sic virgo, dum intacta manet, dnm cara suis ; sed
Cum castum' amisit poilu to corpore florem,
Nec pueris jucunda manet, nec cara puellis.
La verginella è simile alla rosa, Che in bel giardin su la nativa spina Mentre sola e sicura si riposa.
Ne gregge ne pastor se le avviccina ; L*aura soave e l'alba rugiadosa, L'acqua e la terra al suo favor s'inchina ; Giovani vaghi e donne innamoratc Amano averne e seni e tempie ornate.
Ma non si tosto dal matemo stelo Rimossa viene e dal suo ceppo verde;
KOME, NÀPLES ET FLORENCE. 185
Cfaè quanto avea dagli nomini e dal cielo,
Favor, grazia, bellezza, tutto perde :
La vermine, che il fior, di clie più zelo
Chc délia vita e de' begU ochi aver de,
Lascia alirui côrre, il pregio, che avea innanti ,
Perde nel cor di tutti gli altri amanti.
Excepte les quatre derniers vers, un peu prolixes, parce qu'il fallait remplir Toctave, j'aime mieux rÂriosle que Catulle.
15 janvier. — Je viens de lire les pages précédentes à M. le comte Radichi. — Quoi! vous écrivez, m'a-t-il dit; prenez garde d'être arrêté. — Vous n'avez que trop raison; nos gens de lettres ne cherchent pas Tidée, mais l'expression. Toutefois je leur vois deux supériorités sur les vôtres : ils ne se vendent pas aux gouvernants ; et quand ils publient un ouvrage, ils ne font pas eux-mêmes dix articles sur leur livre. Excepté deux ou trois espions qui dans certains pays ont le privilège de la gazette, ce qui leur vaut trente mille francs par an, aucun journaliste n'admettrait de ces articles impudents. Nous n'avons pas en littérature de provinciaux à trompier; nos États sont si petits que nous nous connaissons tous. À l'exception de quelques renégats, tous nos gens de lettres travaillent en conscience ; mais tout ce qui a quelque génie se garde d'imprimer, par crainte de l'exil ou de la prison, ou par dégoût pour la censure. Rien n'est plus simple, il est vrai) que d'imprimer à Bruxelles sous un faux nom, mais cette idée moderne ne nous est pas encore arrivée*
— C'est ainsi qu'un peuple de plus de dix ^ huit millions d*âmes, et le plus ingénieux de l'Europe, reste muet. Quel esi, depuis 1814) le livre italien traduit en français?
M« le comte t^erticari de Pesaro est dans ce moment à la tète de la littérature italienne, ce qui n^est pas beaucoup dire assurément. Or voici ce qu'il écrit à pfopos de la patrie du célèbre Rossini, qui est né à Pesaro d'un père natif de Ltigo : ce sont deux petites villes voisines de fiologne :
« Buouo sia ai colti Pesaresi che, ancora cdn pubblico monumémo dedicato^ donarono délia loro cittadinan^a l'Orfeo de' giorni nostri ; nato, eglt è verO, nel 1792 a Pesaro di madré PesaresC) ma generato di padre Lughcsc, che venne agli siipeudii
di quel comuae ia qualità di tubaiore, dilungandosi dal liiogo nalivo, dov'ebbe ed ha tuttavia il suo tello avilo. Nèper cio sia diminuita a Lugo la gloria di essere patria di Gioacchino Ros- ' sini, Imperocchè sebbene gli scriUori di filologia e di sloria abbiano lasciato incerto, se la patria si nomini dal luogo dove si nasce, o da quello onde si è oriondi, o finalmenle da quello délia slirpe istessa délia madré (corne si raccoglie da un luogo di Livio, lib. XXIV, c. vi, e da un altro di Virgilio, ^n., VIll, V. 510-511) nienle di meno per giusta ragione di elimologia, et per autico detlalo di legge è manifesto che patria si dice a pâtre (l. I, C. ubi pet. tut.'l. nullus C. de decurionibus) , E non è patria ogni terra natale ma queila sola nella quale è nalo il padre uaturale; queila onde si è oriondi. Quindi Cicérone (de Leg., xf, 2, ap. Cujac, t. IV, p. 790 E) germana patria est ea ex qua pater natiiralis naturalem originem suam duxit, II cbe è conl'erraalo dalla legge 3, Cod. de munie, et orig,t e dal voto del gravissimo Cnjaccio, che conchiude (l. c.) : Itaque natus Lutetidu, si pater sit oriundus a Roma, non Lutetiam, sed Roinam habet patriam ; Romanus nuncupatur, nisi et ipse pater Lutetix natus sit, E cosi fermamente esser debbe : allrimenti chi nasce in mare non avrebbe patria, e il diritto pubblico sarebbe assai poco determinato nella parle dei pesi civili comuni. » [Opère del Conte Giulio Perticari, 1. 111, p. 181.)
Croiriez-vous queJFlorence a reproché à M. le comle Perticari d*6lre trop clair et trop français?
Je conclus de cette prose ridicule et des sensations vives et neuves que je trouve en ce pays, qu*il faut lire la littérature anglaise : le Corsaire, Childe Uarold, M. Moore, M. Crabbe, et voyager en Italie. Je suis fâché de ne pas avoir sous la main le Panégyrique de Napoléon, par M. Pietro Giordani, autre homme très-célèbre, surtout à Plaisance. Pour n'être pas toujours cru sur parole, j'en citerai volontiers quelques pages. Gela est aussi vide d'aperçus nouveaux et aussi fort de logique que les proses du comle Perticari. Ce sont peut-être ces qualités qui placent ces deux écrivains à la tête des littérateurs vivants. Probablement aussi une foule de tournures du quatorzième siècle sont habilement adaptées à leurs pensées, et ils écrivent en cenlons.
nOMÉ, NAPLES ET FLORENCE. 18o
Pour parler comme ces messieurs, je dirai que leurs proses me semblent des océans de paroles el des déserts d'idées. Ce n'est pas ainsi qu'écrivaient Benvenulo Gellini etNeri Capponl.
Je me hâle d'ajouter que l'opinion publique place M. le comte Perticari et M. Pietro Giordani au nombre des citoyens les plus estimables de ce pays ; c'est uniquement leur gloire que j'attaque , il me semble que c'est un droit qu'on achète chez le libraire.
Michel-Ange de Garravage était probablement un assassin ; je préfère cependant ses tableaux si pleins de force aux croûtes de M. Greuze, si estimable. Que m'importent les qualités morales d'un homme qui, par ses vers, sa musique, ses couleurs ou sa prose, prétend m' amuser? Les écrivains dont on se moque crient toujours qu'on attaque leur honneur ; eh ! messieurs, que me Tait votre honneur? tâchez de m'amuser ou de m'instruire. Je profite de l'occasion pour déclarer solennellement que je tiens pour excellents citoyens et même pour gens fort aimables tous les artistes médiocres dont je prends la liberté de rire.
Les Italiens lisent raremeul, mais avec une bonne foi et une attention singulières. l\» se ferment à clef pour ouvrir un pamphlet; toutes les facultés, toute l'attenton du lecteur sont au ser« vice de l'écrivain. Ils ne conçoivent pas notre passion pour Voltaire et la Bruyère ; dans les livres, ils n'entendent rien à demimot : c'est qu'ils n'ont jamais eu de cour où la conversation fût la grande affaire. Ils n'ont jamais joué avec les petits tyrans qui, depuis la chute des républiques du moyen âge, cherchent à les avilir. Entre leurs princes et eux, on ne s'est jamais départi de la méfiance la plus sombre d'un côté, et de l'exécration de l'autre, témoin le nombre des conspirations et des assassinats. L'Italie a eu cinquante petits princes dont même les noms sont inconnus en France * ; celui des Visconti est venu jusqu'à nous; . eh bien, voici le résume de la vie des princes de cette Himille : Matteo P% celui qui se fit souverain, mourut du chagrin que luf causèrent les excommunications du pape; Galéas I", son fils, périt par suite des mauvais traitements soufferts en» prison; ce
' Le lecteur connatuil les Beuzoni de Crema, les Malaicsta de Bavennc ?
fut le poison qui termina les jours de Stefano ; Marco fut jeté par la fenêtre; Luchino empoisonné par sa femme; Matteo II périt assassiné par ses frères; Bernabo finit par le poison dans sa prison à Trezzo ; et Jean-Marie fut percé de coups comme il se rendait à réglise. Voilà les morts arrivées dans une seule famille de princes, et cela en moins de cent ans! Quant aux cruautés exécrables par lesquelles ils se vengeaient de leurs soupçons, elles ne sont que trop connues ; on se souvient encore, dans le pays où il régna, des cbiens employés par Jean-Marie pour déchirer les Milanais ses sujets, qui, enfin, se délivrèrent de ce monstre en 1412. Je demande pardon au lecteur d'avoir eu recours à des citations aussi tristes pour prouver une théorie littéraire; mais, en France, nous sommes un peu sujets, depuis vingt ans, à ne croire au courage que sous la moustache, et à Tinstruction qu'avec la pédanterie. Il y a tout avantage à être pédant, et rien n'est plus facile. 4
Au lieu de la profonde méfiance qui, de tout temps, en Italie, sépara le prince et les sujets, depuis qu'il y a des bourgeois de Paris, nous les voyons aimer le roi ; anciennement, et à commencer par Louis le Gros, le roi les protégeait contre les nobles. Dans les temps plus voisins durnôtre, les bourgeois aimaient le roi, quel qu'il fût, pour singer les grands seigneurs qui disaient qu'ils l'adoraient, afin de pouvoir plus aisément faire leur métier : demander, prendre et recevoir. Rien de pareil en Italie à aucune époque, et M. Foscolo a trouvé un écho dans tous les cœurs quand il a dit, dans gli Sepolcrif en parlant de Maclûavel :
Tebeata, gridai
qaando il monuoiento
Yidi oTe posa il corpo di quel grande Che temprando lo scettro a* regnatori Gli allÔr ne sfronda, ed aile gentt svela Di che lagrime grondi, e di che sangue * .
Pour les Italiens de nos jours, la prose ne saurait employer
* Heureuse Florence ! nrécriai-je quand je vis le monument de ce puissant génie, qui, retrempant le sceptre des rois, en arrache un vain lau-
trop de mots aCn d'être claire; c'est ce qui fait qu'il est si difficile, par un jour chaud, de lire un de leurs bons auteurs. En revanche, ils ne comprennent pas à la lettre les charmantes petites allusions de Voltairç, de Montesquieu, de Courier, et ce qu'on pourrait appeler les sous-entendus monarchiques. Les Français doivent à leur galanterie, maintenant si passée de mode, rhabitude de ce style léger. Ici, Tamour est une chose fort sérieuse, et une Italienne se fâche ou ne daigne pas vous répondre si vous lui parlez d'amour avec légèreté. Si vous avez le projet de lui adresser quelques mots tendres à la première occasion favorable de la soirée, gardez-vous de hasarder des plaisanteries, ou même de rire de celles qu'on fait : regardez-la d'un air sombre.
Pour un lecteur italien, le piquant n'est que de Vinintelligible. Ils ne pardonnent l'ellipse que dans la passion violente; ils sentent le Corsaire et Parisina comme un Anglais, et, à l'heure qu'il est, n'ont pas encore compris les Lettres persanes» Malgré tant de prolixité, leur prose actuelle n'est rien moins que lucide. Que d'injures cette phrase va me valoir : je serai hue, sti» vale et somaro !
16 janvier. — C'est avec le plus grand sérieux que l'on traite la galanterie en ce pays, à peu près comme on parle à Paris d'affaires de bourse. Par exemple, madame Gherardl, la plus jolie femme peut-être qu'ait jamais produite Brescia, le pays des beaux yeux, me disait ce soir : « Il y a quatre amours différents: r l'amour physique, celui des bêtes, des sauvages, et des Européens abrutis;
<r 2° L'amour-passion» celui d'Héloise pour Abeilard, de Julie d'Étange pour Saint-Preux;
« ^^ L'amour-goùt, qui pendant le dix-huitième siècle a amusé les Français) et que Marivaux, Grébillon, Duclos, madame d'Épinay, ont esquissé avec tant de grâce ;
rier, le met à tiu, et montre aux peuples etîrayés quelles larmes il fait couler let quels torrents de sang ".
* Machiavel reposé à Santa-CHjce, ù côté de Michel- Ange, d'Alfieri et de Galilée.
«i** L'amour de vanité, celui qui faisait dire à votre duchesse de Chaulnes, au moment d*épouser M. de Giac : Une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois. » Uacte de folie par lequel on voit toutes les perfections dans Tobjet qu*on aime, s'appelle la cristallisation, dans la société de madame Gberardi. Cette femme charmante était ce soir d'humeur discutante. Mais Tamour est rare eh France, la vanité Ty étouffe, ainsi que toutes les autres passions un peu marquées : j'ennuierais en en parlant. On a raconté vingt anecdotes pour prouver des théories diverses ; j'abrège la suivante, que je ne rapporte que parce que l'héroïne était parente et amie de madame Gherardi. Les femmes sont des êtres bien plus puissants en Italie que partout ailleurs; mais aussi on les punit avec plus de sévérité et sans crainte du qu'en dira-t-on. On n'oserait jamais imprimer ce qu'on ose faire : de là l'absence des romans.
M. le comte Valamara, blondin à figure trè5-di)ucè, jaloux par vanité du cardinal Z***, et ne sachant comment empêcher sa femme d'aller à ses soirées, répandit le bruit qu'il partait pour Paris, et la conduisit en effet à un château malsaîû situé sur le Pô, près de Ponte-Lagoscuro. Là il vécut avec elle assez bien en apparence, mais sans jamais dire un seul mot à elle non plus qu'à deux vieux domestiques à figures sinistres qu'il avait emmenés avec lui. Cette jeune femme, nerveuse, d'une sensibilité romanesque, bien loin de songer au cardinal l**\ avait une passion pour le notaire Gardinghi, qui l'aimait, mais jamais n'avait reçu d'elle le moindre encouragement ; elle le traitait même beaucoup plus mal qu'aucun autre. Gardinghi en était venu à la regarder, mais à n'oser jamais lui adresser la parole. Quelques mois après sa disparition, des bruits sinistres se répandirent à Bologne. Gardinghi se mit à la chercher; il découvrit enfin le château près de Ponte-Lagoscuro ; mais malheureusement n'osa pas y pénétrer, de peur de fâcher une femme qui ne lui avait jamais dit qu'elle l'aimait que des yeux. Enfln, après quinze ou vingt jours que Gardinghi passa déguisé dans un misérable cabaret d'un village voisin, où quelquefois allait boire un des valets à figure sinistre, il entendit cet homme dire : oc II signor conte fait ce quil lui plaît avec la pauvre contessina,^ un signore (tout lui est per-
ROMK, NAPLKS KT FLORENCE. J89
mis, il est noble); mais nous, nous finirons par les galères. » Gardiughi, effrayé, n'hésila plus ; le lendemain matin il entra de vive force et le pistolet à la main chez le comte Valamara ; il prélendit, pour la forme, être envoyé par le vice-légat. Il pénétra jusqu'au lit de la contessina, qui déjà était hors d'état de parler. Il fit appeler deux paysannes, et ne quitta plus la femme qu'il aimait, et qui vécut encore trois jours : elle n'avait pas vingt-quatre ans ! Le comte était comme fou, et semblait demander grâce à Gardinghi, qu'il laissait maître du château. On prétend pourtant qu'il essaya de le tuer et lui tira un coup de fusil : c'est ce que le notaire a toujours nié. Le comte est, dit-on, en Amérique ; le notaire n'a plus paru dans aucune société, et a fait depuis cette fortune immense par laquelle son nom vous est connu. Il a toujours à son service les deux vieux serviteurs du comte, et ils disent quil leur parle quelquefois de la pauvre contessina. On s'accorde à penser qu'elle fut assassinée par le seul effel des mauvais procédés, sans poison ni poignard.
17 janvier. — On m'a fait l'honneur de m'admettre ce soir à un souper destiné à célébrer le retour de don Tommaso Bentivoglio, arrivé hier de Paris. On était tout oreilles pour l'entendre; et peut-être m'a-t-on invité pour l'empêcher de broder. Voici Paris vu par un étranger, homme de plaisir, mais trèsfin. Malgré la malpropreté si stupide de ses rues * et les vexations de sa police ^, toute l'Europe ne rêve que Paris. Les dames accablaient don Tommaso de cent questions ; je ne puis noter que quelques réponses. Le Parisien, dit don Tommaso, est bon par excellence, aimable, doux, prévenant, confiant envers l'étranger; il ne fait jamais le mal pour le mal, et cherche même à être modéré quand il va chez son juge se plaindre de quelque tort. Comparé à Thabilant de Berlin, au Londoner, au Viennois, c'est un ange ; sa figure, quoique laide, fait plaisir à regarder. — Tout ce qui ne veut pas être vexé par Tévêque ou le sous-
* Le gouvernement s*oppose à rétablissement de la société commanditaire pour prêter des fonds à toutes les industries ; l'une d'elles était Tentreprisc de l'assainissement de Paris par l'cnlévcment des boues. Le$ gouvernants ne veulent ni faire ni laisser faire ; le joli caractère I
' Renyoi de mjiady Ojçforçj,
préfet vient à Paris. La réunion de plus de huit cent mille habitants sur un point met le gouvernement non pas hors de volonté» mais hors d*état d'élre.méchant: t/n'mapos le loisir. Don Tommaso ayant prononcé le mot de bonne compagnie, « Nais, a dit madame Filieori, Tune des femmes les plus remarquables d'Italie, dites-nous donc ce que c'est exactement que cette fameuse bonne compagnie française? — La bonne compagnie par excellence» répond don Tommaso, c'est celle qu'on rencontre dans un salon dont le maître a cent mille livres de rente et des aïeux qui sont allés aux croisades.
a II y a bien des banquiers millionnaires qui sont aussi une sorte de bonne compagnie, mais en général ils ne parlent que d'argent, et ne vous pardonneraient pas de vivre avec six mille francs. La même classe, en Angleterre, veut surtout consommer, et s'estime plus ou moins d'après le montant de la carte de son dîner. Quand j'allais chez les gens à argent de France et d'Angleterre, qui ne savent pas trop ce que c'est que mon nom (les Renlivoglio, seigneurs de Bologne au quinzième siècle ), si je mettais à ma cravate mon diamant de cinq cents louis, je me voyais sensiblement plus estimé. L'industrie porte les Français au travail ; ils trouvent du plaisir à travailler, ils sont heureux ; l'aristocratie les rendrait, au contraire, horriblement à plaindre ; mais j'aime mieux vivre avec des gens qui parlent quelquefois de croisade. Peut-être y a-t-il autant d'insolence au fond que chez le banquier à millions, mais elle est ancienne dans la famille ; mais l'on n'a pas à se venger de la condition subalterne où l'on a passé sa jeunesse ; et enfin, à insolence égale, je trouve de plus chez les aristocrates des manières élégantes, et même quelquefois de l'esprit. Un homme qui porte un nom historique ne me rappellera sa haute naissance, bon an mal an, qu'une fois tous les deux mois ; un être qui a gagné un million de louis a l'air de me dire trois fois par soirée : « Il faut que vous soyez bien ignare, vous qui avez déjà trente ans, pour n'avoir pas fait fortune ; à votre âge, j'avais déjà cent mille écus, et j'étais intéressé pour un huit dans la maison V... Ah çà, vous autres, il vous arrive bien de prendre un fiacre une fois par mois, n'est-ce pas? Ma foi, il faut de l'éco-
Domîe ; il n'y a que ça pour parvenir. Quand vous aurez seulement cinquante ou cent mille livres de rente, ah ! c'est différent. Par exemple, moi, j'ai acheté hier un cheval sept mille francs, et j'ai pris une seconde loge aux Bouffes : ou n*y voyait pas dans l'autre, on y était trop mal. A propos, je la laisserai à mes amis, ce sera autant d'épargné pour eux. Venez-y, mon cher, vous me ferez honneur; donnez-moi seulement votre carte, je pourrais vous oublier. » Et Findustriel tire de sa poche une poignée d'or qu'il regarde.
Cet hommelà fait vivre quinze cents ouvriers par ses trois manufactures, et l'ti/t/t/^ étant la seule base raisonnable de l'estime à accorder, il est cent fois plus estimable que le marquis son voisin. Celui-ci n'a aucune influence, heureusement; car, s'il en avait, bientôt on se tirerait des coups de fusil en France, et alors j'irais me ranger avec l'industriel. De plus, quand le marquis m'engage à dîner, je dîne assez mal, mais je trouve chez lui un ton aimable et doux, j'aime à y parler, et c'est sans peine qu'une fois par mois je cite Commines comme par hasard, et nomme un des aïeux du maître de la maison, capitaine de cent hommes d'armes, qui fut tué à Montlhéry. Vancienneté est son idée fixe. (Ceci est de moi.)
La classe qui, depuis la Restauration, devrait être la plus gaie, reprend don Tommaso Bentivoglio, je l'ai trouvée la plus triste : un jeune homme noble lit les bons livres, admire l'Amérique, et toutefois il est marquis. Voilà une triste position pour un homme de cœur : être toute sa vie marquis et libéral, et cependant jamais complètement ni libéral ni marquis. Le jeune privilégié se sent un fond de tristesse quand il rencontre son camarade de collège, M. Michel, qui a ouvert un magasin de draps, qui s'est marié, qui prospère, qui est franchement partisan de la liberté et, de plus, heureux. D'un autre côté, il est doux, lorsqu'un plébéien a plus d'esprit que vous, et par sa présence pâlit vos discours dans un salon, de l'accabler du poids de sa naissance et de faire entendre avec bon ton qu'il manque de bon ton. Mais voilà qu'un sot du parti rétrograde entreprend quelque menée qui serait abominable si elle n'était absurde ; il est dur pour un cœur bien placé de ne pouvoir citer les bonnes raisons qui
192 ŒUVRES DE STKIÏDHAL,
prouvent Tabsurdilé de cet homme, d'être même quelquefois forcé de le louer, et enfm devoir ce fat, pour son projet absurde, remporter sur vous dans Testirae de tout un salon. Vous n'au-. riez cependant qu'un mot à dire ; mais ce mot est impossible et changerait votre position.
Don Tommaso entremêle tout cela d*anecdotes si anciennes et si connues, que j'ai honte de les rappeler. Par exemple, lorsque M. Roland fut nommé ministre de Tintérieur, un courtisan, le voyant arriver à Versailles, s'écria : Grand Dieu ! il n*a fos de boucles à ses souliers l — Ah! monsieur, tout est perdu! répliqua Dumouriez. Eh bien ! voilà, continue don Tommaso, une méthode à laquelle la bonne compagnie lient encore; voilà comment elle a jugé tous les hommes extraordinaires qui ont paru depuis quarante ans.
Le général Murât, étant vaguemestre de Royal-Cravate en 1790, eut je ne sais quel procédé peu délicat envers le noble marquis qui commandait le régiment: c'est ce que la bonne compagnie ne lui a pas encore pardonné. La moindre des actions héroïques de cet homme singulier eût suffi pour placer bien haut dans l'opinion un prince bien né. Par exemple, une frégate anglaise vient canonner Naples; Murât va se placer en grande tenue de comédien sur un vaisseau rasé à demi-portée de la frégate anglaise. La poudre napolitaine se trouva si mauvaise, que Ton voyait tomber à la mer tous les boulets, avant d'arriver à la frégate, tandis que les boulets anglais venaient briser des croisées dans Pizzo-Falcone, à deux cents toises derrière le vaisseau du roi. Cette action et mille autres, chez un homme peu délicat, n'est qu'un péché splendide, comme disent les théologiens.
Excellent juge des circonstances piquantes d'une intrigue et des petites choses en général, dès que le sujet dont on s'occupe prend les proportions héroïques, la société de Paris n y est plus. L'instrument de ses jugements ne peut s'appliquer à ce qui est grand : on dirait un compas qui ne peut pas s'ouvrir passé un certain angle. — Je ne dirai rien de Textrême laideur que don Tommaso reproche aux figures dç Paris; j'ai vu les plus belles |êtes dltalie passer pqur fort laides p^rmi PQUS^ Cette (lépl;^h
SâDce, qui tient à l'instinct, ne peut manquer d*étre réciproque. Mais, dit M. Tambroni, les Français se réveilleront-ils de leur position actuelle par un accès de gaieté, comme lors de la régence, après Thypocrisie de la vieillesse de Louis XIV? ou le penchant pour le gouvernement. économique des Etats-Unis d'Amérique les jettera-t-il dans cette disposition triste et mystique que Ton remarque à Philadelphie? — Je suis pour la gaieté, dit don Tommaso : un pays qui a des frontières vulnérables de Dunkerque à Antibes peut-il avoir plus de liberté que ses voisins? Si, par malheur pour nous, la haine pour le jésuitisme et les refus de sacrements faisaient tourner la France au protestantisme, on serait aussi gai à Paris qu*à Genève ^
Au moment où la conversation allait tomber dans la politique, Crescentini est entré. Il raconte deux ou trois anecdotes qui prendraient trente pages. Quand il fait beau à minuit, au sortir de l'Opéra, dit ce grand musicien, tout le monde chante à demivoix en se retirant : le vulgaire chante les airs qu il sait, Thomme qui a un cœur pour la musique les airs qu il fait. Ses petites cantilènes ne sont qu'indiquées, mais elles sont d'accord avec la nuance actuelle de ses sentiments. Il y a plus de vingt ans que je donnai ce moyen d'espionnage à la Lambertini, alors si jalouse de Taimable marquis Pepoli, celui qui mettait ses chevaux au galop sur le bord de la Brenta, et du haut de son char antique (biga) se jetait dans la Brenta par un salto ribaltato (saut eu arrière, la tête la première).
Puisque je vqus ai parlé d'un Bentivoglio, je ne puis m'empêcher d'écrire quelques-unes des idées que me rappelle la présence de don Tommaso ; je m'étais cependant bien promis de fuir les genres descriptif et historique.
A la fin du quatorzième siècle, on trouve les Bentivoglio en possession des premières magistratures de Bologne ; mais comme Vutile avait tous ses droits dans les républiques italiennes, les Bentivoglio étaient attachés à la corporation des bouchers. Dès
* L'amour du beau et Tamour metlenl à jamais l'Italie à l'abri de la tristesse puritaine ou méthodiste. Probablenîcnt en ce pays l'existence des arts tient au papisme.
1390, Tesprit républicain s'affaiblissait rapidement, et bientôt après, en 1401, Bentivoglio, chef du parti de Y Échiquier (les libéraux de ce temps-là), se fit proclamer seigneur de Bologne. Attaqué par le fameux Jean Galéas Visconti, seigneur de Milan, qui marchait rapidement à la conquête de toute Tltalie, son armée fut défaite à Gasalecchio, et le lendemain de la bataille, Jean Bentivoglio fut tué par le peuple révolté (1402). Dès cette époque le saint-siége avait contre Tindépendance de Bologne des projets que sa persévérance ne devait voir réussir que cent six ans plus tard. Après la mort de Jean, Antoine, son fils, passa de longues années dans Texil; il obtint enfin, en 1435, de rentrer dans sa patrie ; mais le 23 décembre de la même année, le pape Eugène IV, jaloux de la faveur populaire qui s'attachait à son nom, le fit arrêter comme il sortait du palais, et sur-lechamp il eut la tête tranchée, même sans jugement. Thomas Zambeccari, après Bentivoglio Thomme le plus considéré de Bologne, fut, au même instant saisi et pendu aux fenêtres du palais. En 1438, les généraux du duc de Milan s'emparèrent de Bologne et mirent à la tête du gouvernement Annibal, fils d'Antoine, lequel épousa une fille naturelle du duc; mais bientôt en butte aux soupçons de son beau-père, le Tibère du moyen âge, Annibal fut arrêté (1442). Il se sauva de prison Tannée suivante, et rentra dans Bologne. Le peuple prit les armes, chassa les troupes du duc de Milan, et, sans titre ni magistrature spéciale, Annibal demeura à la tête du gouvernement. Après quinze ou vingt essais de constitution, les habitants de Bologne ne pouvant trouver une forme de gouvernement favorable à tous les intérêts, étaient las de cet état précaire que, faute d'un nom particulier, nous désignons par le mot de république. Cet état variable a formé le caractère italien tel que nous le voyons. Les trois cents ans de despotisme espagnol qui l'ont abaissé ne doivent pas nous empêcher de reconnaître qu'aucun peuple n*a autant de sang républicain dans les veines. Il n'y a pas un demi -siècle que la véritable république a reparu dans le monde, guidée par Washington et Franklin ; mais les lois n'entrent dans les mœurs qu'après cent cinquante ans. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que les Italiens manquent tout à fait de cette patience et de cet
esprit de stabilité qu'on trouve au revers de leurs Alpes, et par lesquels les Suisses ont conservé une apparence de république. Le 24 juin 1445, comme Annibal Bentivoglio sortait de Téglise de Saint-Jean-Baptiste, Baldassare Ganedoli le perça d'un coup d'épée, et se mit à courir Bologne en criant Viva il popolo ! (Vive le peuple ! ) Le peuple se souleva en effet, mais contre l'assassin ; il massacra ses complices et détruisit leurs maisons ^ La mort d*Ânnibal n'était point demandée par Topinion, et ce n était pas un tyran.
11 ne laissait qu'un enfant de six ans, incapable de gouverner. Le comte Poppi, qui se trouvait à Bologne, indiqua au peuple un fils naturel qu'Hercule Bentivoglio avait eu de la femme de Agnolo da Gascese, négociant de Florence. Santi, célèbre depuis sous le nom de Santi Bentivoglio, ne se doutait de rien, et, après la mort de celui qu'il avait cru son père, continuait à Florence la profession de marchand de laine, exercée par celui-ci. Il avait vingt-deux ans lorsque G6me de Médicis, à qui la seigneurie de Bologne avait écrit, le fit appeler, et commença par ces mots un des dialogues les plus singuliers dont Fhistoire ait gardé le souvenir : « Vous avez à considérer, ô jeune homme ! ce qui doit l'emporter dans Tesprit d'un homme sage, des jouissances de la vie privée ou de celles que peut offrir le gouvernement d'un État » Apprenant et ce qu'il était et la grandeur
imprévue à laquelle on l'appelait, Santi hésita ; mais les conseils de Neri Capponi, alors le premier homme d'État de Florence, le décidèrent à accepter. Voilà une des situations des Mille et une ISuits réalisée.
, Santi, reçu avec enthousiasme par les Bolonais, se trouva digne de sa place, et pendant seize ans gouverna avec vigueur et désintéressement. A sa mort, en 1462, Jean II, fils d' Annibal, se mit à la tête de la république. Ainsi que Laurent de Médicis, à Florence, Jean II appela à son aide toutes les séductions et monarchisa ses concitoyens. Ses douces manières ne séduisirent pourtant pas les Malvezzi, nobles fort considérés, qui conspi-
* Cronic. di Boîog. Simonetta, Neri Capponi. Singulier trait de scélératesse du général Ciarpelone pour gagner quatrje cents florins.
196 CEtfVUËS DE STENDHAL.
rèrent contre lui, mais furent trahis ( 1 488 ). Jean II fit périr vingt Malvezzi par la main du bourreau. Tout ce qui portait le nomdé^ Malvezzi, quoique n'ayant point trempe dans la conjuration, fut exilé, et Jean s'empara de leurs biens. Ce prince, trouvant les Bolonais sensibles au beau, orna leur ville d'édifices somptueux. Les peintres, les sculpteurs, les poètes, les savants, qui alors honoraient Tltalie, furent appelés à Bologne et magnifiquement payés. Jean II enrichit sa patrie des plus nobles collections de statues, de tableaux, de manuscrits, de livres. Il avait à ses gages un grand nombre d'assassins, par lesquels il faisait tuer (scanare ), dans toute retendue de Tltalie, non-seulement ceux qui l'avaient offensé, mais leurs fils et leurs frères qui auraient pu songer à les venger. Il y avait déjà quarante-quatre ans que ce prince était occupé à changer en sujets . dévoués les citoyens d'une république, quand le fougueux Jules II, l'un des plus grands généraux que le hasard ail jetés dans la chaire de Saint- Pierre, vint assiéger Bologne (1506). Jean II quitta un peuple qui ne l'aimait points emportant ses trésors, et alla mourir en terre étrangère.
Le 21 mai 1511, les Français rétablirent dans la souveraineté de Bologne Annibal et Hermès, fils de Jean ; mais à peine purentils régner une année, et ils furent chassés définitivement quand Bologne se rendit au pape. Depuis, plusieurs Bentivoglio se sont distingués par la réunion du courage militaire et d'un grand talent pour la poésie ; par exemple, Hippolyle Bentivoglio, mort en 1585. Le Nord offre rarement cette réunion d'une science profonde et du mépris pour la vie. Hippolyle composait des drames qui avaient le plus grand succès, il était architecte et mu.sicien, il savait le grec et toutes les langues vivantes.
Les efforts inutiles pour inventer un bon gouvernement agitèrent l'Italie pendant lès treizième, quatorzième et quinzième siècles. Plus heureux que nos pères, nous savons que tout gouvernement qui se compose de deux chambres et d'un président ou roi, est passable; mais il ne faut pas s'y tromper, ce gouvernement éminemment raisonnable est probablement aussi éminemment défavorable à Tesprit et à l'originalité, et jamais aucune histoire n égalera l'inti-rél de ceHc du moyen âge. De là la
dispute éternelie qui va commencer entre les poètes et les phi-" losophes.
Si un homme de génie eût publié en 1455, après neuf années du gouvernement de Santi, un livre en trois volumes in-4<', expliquant bien ces quatre commandements :
lo Que les trente plus riches habitants de Bologne forment, leur vie durant, un conseil délibérant;
2"* Que cinquante citoyens soient élus tous les trois ans, et forment une autre chambre ;
S"" Que ces deux corps élisent un podestat tous les dix ans, et que Santi Bentivoglio soit le premier podestat;
4" Que les lois soient faites par ces trois pouvoirs, et que le podestat nomme à toutes les places, sauf Tapprobation des trente,
Bologpe eût connu ce qu'il fallait désirer. H eût fallu trente années de révolution ; et quand enfin les lois de la nature auraient fait disparaître les citoyens ayant trente ans le jour de la publication de Touvrage in-4% Bologne lût arrivée au bonheur. Cette tranquillité n'eût probablement pas beaucoup diminué sa gloire; peut-être elle n'en aurait pas moins produit le Dominiquin, les Carrache et le Guide, les seuls grands hommes qui Talent illustrée depuis 1455.
J*ai suivi un instant ce roman, parce qu'il s'applique à Florence et à toutes les républiques d'Italie. Mais les temps n'étaient pas arrivés. Tous les vingt ans, à Florence, on donnait balia à trente citoyens, c'est-à-dire pouvoir d'inventer une nouvelle constitution, et de la mettre en activité. Bientôt arrivaient les exils et les cruautés. Quand un peuple voit nettement la forme de gouvernement qu'il désire, il n'est pas cruel ^
Nous voyons ce que les papes sont encore aujourd'hui, je n'ai pas besoin de rappeler l'immense pouvoir dont ils jouissaient au quatorzième siècle. Eh bien, Innocent VI ayant envoyé deux nonces (1361) à ce Beruabo Visconti, seigneur de Milan, dont nous avons parlé si souvent, ils rencontrèrent ce prince à une lieue de sa capitale, sur le pont d'une petite rivière nommée le
* Nous ne repasserons plus par les cruautés de 1793.
Lambro. Bernabo voulut connaître sur-le-champ le contenu des bulles; ayant trouvé le style peu convenable, il dit aux nonces : Scegliete, o mangiare o hère (Choisissez, il faut ici manger ou boire). Ces paroles laconiques ne furent que trop comprises des deux ambassadeurs : on leur donnait le choix, ou de manger les bulles, parchemin, cordonnet de soie, cire et plombs, ou d*être jetés dans le Lambro. Ils choisirent de manger les bulles, ce qui fut exécuté sans désemparer, sur ce petit pont pointu au milieu, qui existe encore. Guillaume, Tun des deux nonces, quelques mois plus tard, fut créé pape sous le nom d'Urbain Y ^
Sous un gouvernement raisonnable on fait des pamphlets contre le pape et non des actions plaisantes. Je ne parle pas des traits de bravoure ou de prudence cruelle, ils sont trop fréquents. Florence avait entrepris une guerre maritime contre les Pisans (1405) et bloquait Tembouchure de TArno. Un jour les galères florentines donnèrent4a chasse à un navire pisan chargé de grains, qui se retira sous la tour de Vada, dont les bombar- - des le protégeaient. Un citoyen de Florence, Pierre Marenghi, se jette à la nage, tenant d'une main élevée au-dessus des vagues une fusée incendiaire allumée, et, sous une grêle de projectiles de tous les genres, réussit à mettre le feu au navire pisan. Pierre Marenghi eut le bonheur de regagner son vaisseau.
Le fameux général Jean Auguto, Anglais de naissance, celui qui fut enterré avec tant de pompe dans Santa Maria del Fiore, la cathédrale de Florence, et sur le tombeau duquel on voit un des premiers grands ouvrages de la peinture (son portrait à cheval, de grandeur colossale, par Paolo Uccello), faisait saccager par ses soldats la ville de Faenza (1571); deux de ses ofOciers ayant pénétré dans un couvent de religieuses, y trouvèrent une jeune pensionnaire de la plus rare beauté; ils se la disputaient les armes à la main. L'Auguto suiyint, et craignant de perdre un de ses braves, donna un coup de dague dans la poitrine de la charmante jeune fille, qui tomba morte. (Magnifique sujet de tableau : la jeune ûlie mourante, TAuguto qui la tue, les deux
* Annal, jtfodio/., p. 799 ; Verri, I, p. 581 . Gattari, Storia Padovana.
combattants; Tua ne la voit pas tomber, et vibre son épée avec fureur; Vautre qui, par sa position, voit Faction de son général, est saisi d'borreur; dans le lointain on aperçoit des religieuses poursuivies par des soldats.) Dans une autre campagne, deux moines mendiants vinrent en députation auprès d'Auguto, et le saluèrent par ces mots : « Dieu vous donne la paix! » A quoi TAnglais répliqua froidement : « Dieu vous enlève les charités qu'on vous faitl » Les moines effrayés lui demandant ce qu'il entendait par ces mots. « Ce qu'ils veulent dire : Je vis par la guerre, la paix que vous me souhaitez est pour moi la famine. »
18 janvier. — Quoi ! me dit un Bolonais plein de colère, parce qu'il y a eu en France un Mirabeau et un Danton, Mexico sera libre, et Bologne devra oublier ce qu'elle fut en 1500, et revenir à ce qu'elle était en 4790 ! no, per Dio! Que le pape nous accorde au moins une demi-liberté de la presse, et que le collège des cardinaux soit ce qu'il était dans le principe, son conseil nécessaire, oper Diolnascerà qualche disordine, — Sans doute; vous aurez trente mille Russes en Italie. Ce n'est pas le pape qu'il vous faut vaincre, c'est la Russie. — Maudit parvenu!
J'ai oublié de dire que Bologne a perdu son ambassadeur à Rome. On le lui avait accordé en 1512; on ne le lui a pas rendu en 18U. Ainsi, depuis qu'on y désire davantage la liberté, on lui a ôté cette vaine apparence qui pouvait lui faire prendre le change : puissamment raisonné. Les gouvernants veulent qu'il y ait cascade et non pas pente douce. M. degli Antonj, l'un des principaux citoyens de Bologne, fait un mémoire au pape à ce sujet. Le cardinal Consalvi, véritable grand seigneur du dixseptième siècle, comprend les aventures galantes, les intrigues d'une cour, ce qui fait l'excellence d'un bon opéra buffa, et le mémoire de M. degli Antonj, dont tout Bologne parle, lui semblera une paperasse ennuyeuse. Rappelez-vous l'archevêque de Lisbonne de Pinlo; voilà les ministres actuels.
Mais si le cardinal Consalvi était ce qu'il doit être, je me garderais de me faire présenter à Son Éminence ; il serait aussi ennuyeux qu'un président des États-Unis.
De Turin à Venise, de Bassano à Ancône, les victoires de Bonaparte, qui allégeaient les fers des plébéiens, firent peur aux
nobles; aussilôl (1796) cessation du luxe, ordre dans les affaires, économie, payement des dettes, séjour à ta campagne. De 1796 à 1814, les fortunes de la noblesse ont doublé. Les nobles se voyant attaqués n'ont plus lutté entre eux de luxe et de magnificence, mais bien de prudence et d'économie. Dépenser follement est devenu le ridicule d'un homme du peuple enrichi. Dans quelques pays, le Piémont, par exemple, les nobles furent avertis officiellement par une contribution de guerre que les Français, en arrivant, les obligèrent de payer. Vivant dans leurs terres, loin des amusements des villes, ils se sont faits agricul* teurs pour échapper à Tennui. Parmi leurs enfants, ceux qui avaient vingt ans en 1796 ont été atteints par l'enthousiasme, ils ont pris du service avec les Français, et de l'expérience. Les enfants qui n'avaient que cinq ou six ans lors de la retraite forcée de leurs parents, ont eu pour précepteur le curé du voisinage, et n'ont pu tout au plus acquérir quelques idées justes qu'en devenant gardes d'honneur ou auditeurs vers 1809. (C'est ainsi que M. de Santa-Rosa était sous-préfct sur la côte de Gènes.) Tout ce qui est né vers 1 810 est maintenant élevé par les jésuites de Modèue, c'est-à-dire entouré de flatteurs dès l'âge de huit ans, et sera parfaitement imbécile vers 1826. L'égoïsrae et l'habitude de se dénoncer réciproquement forment la base de cette éducation. (Voir les Constitutions des jésuites, édition de Prague.) J'ajouterai une grande et utile vérité, c'est qu'il y a des exceptions. Plusieurs enfants riches, nés vers 1800, sont chez iM. de Fellenberg, près de Berne ; quelque aristocratique et même tendant à établir des castes que soit ce collège, il est moins absurde et par conséquent plus nuisible à la civilisation que les jésuites. Les nobles peu riches envoient leurs enfants à l'université de Pavie. L'un de ces élèves me disait : « En temps de guerre, un paysan italien doit avoir le droit de tuer tout homme qu'il ren> contre et qui ne parle pas italien. » L'Autriche déclare incapables de servir TÉlat tous les enfants élevés hors de son territoire; il n'y a d'exception que pour les collèges de la Toscane : les enfants en reviennent raisonnables comme des vieillards et incapables de tout mouvement généreux.
Semblables à leurs pères du moyen âge, les Italiens de 1850
ROME, NAPLEwS ET FLORENCE. 201
aimeront passionnément la liberté, mais sans savoir comment s'y prendre pour rétablir. Ils feront d'abord, comme il est indis* pensable, des gouvernemenls révolutionnaires, mais jamais ne pourront renvoyer ceux-ci pour faire marcher un gouvernement constitutionnel; leur jactance les empêchera d'imiter la France*.
11 faut quitter Bologne, celle ville de gens d'esprit. Depuis quinze jours, j'avais très-bien trouvé le genre de vie convenable à mes goûts et aux plaisirs qu'offre le pays ; ce n*est pas peu. Le voyage le plus agréable offre bien des moments où l'on regrette la douce intimité de la société habituelle. Le désappointement est d'autant plus sensible que Ton se figure communément qu'un voyage en Italie est une succession non interrompue de moments délicieux. Il ne suffit pas pour tuer des perdreaux qu'un pays abonde en gibier, il faut encore se promener un fusil à la main. Les trois quarts des voyageurs ne connaissent que les plaisirs de la société, et ne sentent pas ceux des beaux-arts. Certains riches industriels même ne comprennent ni les uns ni les autres ; il leur faut une cour de parasites. Beaucoup d'Anglais se bornent à lire dans chaque endroit les descriptions qu'en ont laissées les poètes latins, et s'en vont en maudissant les mœurs italiennes, qu'ils ne connaissent que par leurs rapports avec la plus basse classe. Or la Turquie est le seul despotisme qui ait laissé la probité aux basses classes.
A Bologne, je me suis abonné avec le custode du musée de la ville. Dès que j'ai une demi-heure sans visite à faire ou sans promenade, je monte à ce musée souvent pour voir un seul tableau, la Sainte Cécile de Raphaël ou le portrait du Guide, ou la Sainte Agnès du Dominiquin. Je vais presque tous les matins à Casa-Lecchio, promenade pittoresque, à la cascade du Reno : c'est le bois de Boulogne de Bologne ; ou à la Montagnola : c'est là que se tient le corso du pays. C'est une promenade de la grandeur des Tuileries, fort bien plantée d'arbres par Napoléon, e^
' En 1822, à Naples comme >tn Espagne, l'on se moquait outrageusesement de la tôte légère des FraQçai;», qui n*avai0Dt su conquérir qu'une f)«fTiHil)erté, çt ^ç en payant ^^^x (bis f\\\s d'ijnpAls qu'en ^789,
élevée d'une trentaine de pieds au-dessus de l'immense plaine qui commence à la Montaguola; et au nord, la première colline qui vient Finterrompre est celle de Vicence, à vingt-six lieues d*ici. Le reste de mon temps se passe en visites ou à flâner sous le portique de Saint-Pétrone. Les jours de pluie, je lis mes chers historiens du moyen âge : Jean, Matthieu et Philippe Villani, Ammirato, Velluti, les chroniques de Pise, de Sienne, de Bologne, la vie du grand ministre Acciajoli par Matthieu Palmieri ; les annales de Pistoie par Tronci, Malevolti, Poggio, Gapponi, Bruni, Buoninsegni, Malespina, Gorio, Solde, Sanuto, Dei, Buonacorsi, Nardi, Nerli, tous gens chez qui la fausse culture de nos académies a'a point détruit le talent de narrer. Je ne prétends point dicter de plan de conduite aux voyageurs; chacun pour soi dans ce genre : je raconte le mien.
J'ai trouvé chez les femmes de Bologne deux ou trois genres de beauté et d'esprit dont je n'avais pas d'idée. Je n'avais jamais vu la beauté la plus tendre réunie au génie le plus singulier, comme chez madame Gherardi^.
* Malgré la peur des gouvernements, qui, depuis 1821, se résout en tyrannie pour tomber sur la tête des sujets, on bâtit à Bologne, comme partout, beaucoup de maisons nouvelles : ce signe montre la civilisation et l'aisance semées en Italie par Napoléon, et que n'ont pu encore extirper les soins des obscurants et la chute des gendarmeries. Bologne étant fort malheureuse en 1826, la crainte de les compromettre m'a empêché de nommer les gens d'esprit qui ont bien voulu m'accueillir avec indulgence. La même raison m'a empêché de publier certaines anecdotes trop caractéristiques. Après le cardinal Lante, Bologne a été admirablement gouvernée par M. le cardinal Spina, que nous avons vu à Paris aumônier de madame la princesse Borghèse. C'est par amour pour ce légat que Bologne n*a pas secondé le mouvement (institutionnel de Naples. Mais le cardinal Spina a été rappelé par Léon XII et remplacé par M. le cardinal Albano. Je dirai au voyageur paresseux que mon but en voyageant n'était pas d'écrire ; mais la vie de voyageur rompant toutes les habitudes, force est bien de recourir au grand dispensateur du bonheur ; il faut s'imposer un travail^ sous peine de regretter Paris. On écrit au crayon dans les moments perdus, en attendant les chevaux de poste, etc.; Tété, on écrit assis dans les églises, lieux très-frais, d'une jolie obscurité, et qui se trouvent exempts d'insectes et de bruit. Je ne notais pas, en ^yageant, la dixième partie de mes sensations distinctes. Aujourd'hui je ne me rappelle que ce que j'ai écrit ; souvent même, en relisant ces notes qui sont restées cachetées dépuis