‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 13 sur 40 · PIETRA-MAIA · texte numérisé non relu

PIETRA-MAIA

19 janvier. — Ed quittant Bologne pour traverser TApennin, la roule de Florence suit d'abord une jolie vallée, à peu près horizontale. Après avoir marché une heure à côté du torrent, nous avons commencé à monter au milieu de petits bois de châtaigniers qui bordent le chemin. Arrivés à Loïano et regardant au nord, nous avons eu une vue magnifique : l'œil prend en travers cette fameuse plaine de Lombardie, large de quarante lieues, et qui, en longueur, s'étend de Turin à Venise. J'avouerai qu'on sait cela plus qu'on ne le voit ; mais on aime à chercher tant de villes célèbres au milieu de cette plaine immense et cou verte d'arbres comme une forêt. L'Italien aime à faire le cicérone; le maître de poste de Loïano a voulu me persuader que je voyais la mer Adriatique (dix-neuf lieues) : je n'ai point eu cet honneur-là. Sur la gauche, les objets sont plus voisins de l'œil, et les sommets nombreux des Apennins présentent l'image singulière d'un océan de montagnes fuyant en vagues successives. — - Je bénis le ciel de n'être pas savant : ces amas de rochers entassés m'ont donné ce matin une émotion assez vive (c'est une sorte de beau), tandis que mon compagnon, savant géologue, ne voit, dans cet aspect qui me frappe, que des arguments qui donnent raison à son compatriote, M. Scipion Breislak, contre des savants anglais et français. M. Breislak, né à Rome, prétend que c'est le feu qui a formé tout ce que nous voyons à la surface du globe, montagnes et vallées. Si j'avais les moindres connaissances en météorologie, je ne trouverais pas tant de plaisir, certains jours, à voir courir les nuages et à jouir des palais magnifiques ou des monstres immenses qu'ils figurent à mon imagination. J'observai une fois un pâtre des chalets suisses qui passa trois heures, les bras croisés, à contempler les sommets

dix ans, telles que le courrier exlraordinaire de la maison N... les apporta à Paris, il me semble lire un voyageur contemporain. [Noie ajoutée en 1826.)

couverts de neige du Juug-Frau. Pour lui, c'était une musique. Mon ignorance me rapproche souvent de Fétat de ce pâtre.

Une promenade de dix minutes nous a conduits à un trou rempli de petites pierres d'où s'exhale un gaz qui brûle presque toujours; nous avons jeté une bouteille d*eau sur ces pierres; aussitôt le feu a redoublé, ce qui m'a valu une explication d'une heure qui eût transforme pour moi, si je Teusse écoutée, une belle montagne en un laboratoire de chimie. Enfm mon savant s'est tu, et j'ai pu engager la conversation avec les paysans réunis autour du foyer de celte auberge de montagne; il y a loin de là au charmant salon de madame Martinetti, où nous étions' hier soir. Voici un conte que je viens d'entendre sous l'immense cheminée de l'auberge de Pietra-Mala.

Il y a près de deux ans qu on s'aperçut avec terreur, à Bologne et à Florence, qu'en suivant la route sur laquelle nous sommes, les voyageurs disparaissaient. Les recherches de deux gouvernements sans nerf n'arrivèrent qu'à cette certitude, c'est que jamais on ne trouvait de dépouilles dans les montagnes de TApenain. Un soir, la tourmente força un Espagnol et sa femme à s'arrêter dans une infâme auberge de Pietra-Mala, le village où nous sommes : rien de plus sale et de plus dégoûtant, et cependant l'hôtesse, pourvue d'une figure atroce, portait des bagues de diamant. Cette femme dit aux voyageurs qu'elle va envoyer emprunter des draps blancs chez le curé, à trois milles de distance. La jeune Espagnole est mortellement effrayée de l'aspect sinistre de l'auberge ; sous prétexte d'aller chercher un mouchoir dans le carrosse, le voyageur fait un signe au veiturino et lui parle sans être vu ; celui-ci, qui avait entendu parler de disparitions de voyageurs, avait autant de peur au moins. Ils conviennent bien vite de leurs faits. En présence de l'hôlesse, l'Espagnol lui recommande de les réveiller à cinq heures du matin, au plus tard. Le voyageur et sa femme se disent malades, mangent fort peu au souper, et se retirent dans leur chambre ; là, mourant de peur et prêtant l'oreille, ils attendent que tous les bruits aient cessé dans la maison, et vers une heure ils s'échappent et vont rejoindre le veiturino, qui était déjà à uq (juîirt dp lip^e, avec sps ç^^va^x pt sji VQitpfe,

De retour à Fiorence, le vetturinoconiaL sa peur à son matire, M. Polastro, homme fort honnête. La police, sollicitée par lui, eut beaucoup de peine à faire arrêter un homme sans aveu qui paraissait souvent à cette auberge de Pietra-Mala. Menacé de la mort, il révéla que le curé Biondi, chez lequel Thôtesse envoyait emprunter des draps blancs, était le chef de leur bande, qui arrivait à Tauberge sur les deux heures du matin, au moment où Ton supposait les voyageurs endormis. Il y avait toujours de Topium dans le vin servi au souper. La loi de la bande était de tuer les voyageurs et le vetturino; cela fait, les voleurs replaçaient les corps morts dans la voiture, et la faisaient traîner par les chevaux dans quelque endroit désert, entre les sommets de rApennin. Là, les chevaux eux-mêmes étaient tués, la voiture et les effets des voyageurs brûlés; on ne conservait absolument que l'argent et les bijoux. On enterrait avec le plus grand soin les cadavres et les débris de la voilure; les montres et les joyaux étaient vendus à Gênes. Réveillée enûn par cet aveu, la police surprit toute la bande à un grand dîner dans le presbytère de Biondi; on trouva chez elle la digne hôtesse qui, en envoyant prendre des draps, donnait avis à la troupe que des voyageurs dignes de ses soins venaient d'arriver à Tauberge.

D'après tout ce qu'on m'a dit, je vois que je serai obligé de penser du mal des Florentins actuels. Je ne veux pas du moins trahir les droits de l'hospitalité, et je viens de brûler dixsept lettres de recommandation que j'avais pour Florence.

FLOKENCK.

22 janvier. — Avant«hier, en descendant l'Apennin pour arriver à Florence, mon cœur battait avec force. Quel enfantillage! Enflu, à un détour de la route, mon œil a plongé dans la plaine, et j'ai aperçu de loiu, comme une masse sombre, Santa Maria dfil Fiore et sa fameuse coupole, chef-d'œuvre de Bruneleschi. C'efet là qu'ont vécu le Dante, Michel-Ange, Léonard de Vinci ! medisais-je; voilà cette noble ville, la reine du moyen âge! C'est dans ces murs que la civilisation a recommencé; là, Laurent de Médicis a si bien fait le rôle de roi, et tenu une cour

OÙ, pour la première fois depuis Auguste, ne primait pas le mérite militaire. Enfin, les souvenirs se pressaient dans mon cœur, je me sentais hors d'état déraisonner, et me livrais à ma folie comme auprès d'une femme qu'on aime. En approchant de la porte San Gallo et de son mauvais arc de triomphe, j'aurais volontiers embrassé le premier habitant de Florence que j'ai rencontré.

Au risque de perdre tous ces petits effets qu'on a autour de soi en voyageant, j'ai déserté la voiture aussitôt après la cérémonie du passe-port. J'ai si souvent regardé des vues de Florence, que je la connaissais d'avance; j'ai pu y marcher sans guide. J'ai tourné à gauche, j'ai passé devant un libraire qui m'a vendu deux descriptions de la ville (guides). Deux fois seulement j'ai demandé mon chemin à des passants qui m'ont répondu avec une politesse française et un accent singulier, enfin je suis arrivé a Santa Groce.

Là, à droite de la porte, est la tombe de Michel-Ange; plus loin, voilà le tombeau d'Alfieri, par Ganova : je reconnais cette grande figure de l'Italie. J'aperçois ensuite le tombeau de Machiavel ; et vis^à-vis de Michel-Ange, repose Galilée. Quels hommes! Et la Toscane pourrait y joindre le Dante, Boccace et Pétrarque. Quelle étonnante réunion ! Mon émotion est si profonde, qu'elle va presque jusqu'à la piété. Le sombre religieux de cette église, son toit en simple charpente, sa façade non terminée, tout cela parle vivement à mon âme. Ah i si je pouvais oublier!.... Un moine s'est approché de moi; au lieu de lajrépugnance allant presque jusqu'à Thorreur physique, je me suis trouvé comme de Tamitié pour lui. Fra Bartolomeo de San Marco fut moine aussi ! Ge grand peintre hiventa le clair-obscur, il le montra à Raphaël, et fut le précurseur du Gorrége. J'ai parlé à ce moine, chez qui j'ai trouvé la politesse la plus parfaite. Il a été bien aise de voir un Français. Je l'ai prié de me faire ouvrir la chapelle à l'angle nord^est, où sont les fresques du Volterrano. Il m'y conduit et me laisse seul. Lài assis sur le marche-pied d'un prie-Dieu, la tète renversée et appuyée sur le pupitre, pour pouvoir regarder au plafond, les Sibylles du Volterrano m'ont donné peut*étre le plu» vif plaisir que la

peinture m*ait jamais fait. J'étais déjà dans une sorte d'extase, par ridée d'être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J'étais arrivé à ce point d'émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Groce, j*avais un battement de cœur, ce qu'on appelle des nerfs à Berlin ; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber.

Je me suis assis sur l'un des bancs de la place de Santa Groce; j'ai relu avec délices ces vers de Foscolo, que j'avais dans mon portefeuille ; je n'en voyais point les défauts : j'ayais besoin de la voix d'un ami partageant mon émotion :

lo quando il monumcnto

Vidi ove posa il corpo di quel grande

Ghe tcmprando lo scettro a' regnatori

Gli allôr ne sfronda, ed aile genti svela

Di che lagrime grondi e di che sangue :

E r arca di colui che nuovo Olimpo

Alzô in Rama a' Gelesti.; e di chi ville

Sotto r etereo padiglion rotarsi

Più mondi, e il Sole irradîarli immoto,

Onde air Anglo che tanta ala vi slese

Sgombrô primo le vie del firmamento ;

Te beata, gridai, per le felici

Aure pregne di vila, e pe' lavacri

Ghe da' suoi gioghi a te versa x\pennino !

Lieta dell' âer tuo veste la Luna

Di luce limpidissima i tuoi colli

Per vendemmia festanti ; e le convalli

Popolate di case e d' oliveti

Mille di fiori al ciel mandano inccnsi :

E tu prima, Firenze, udivi il carme

Ghe allegro V ira al Ghibellin fuggiasco,

E tu i cari parenti e V idïoma

Desti a quel dolce di Galliope labbro

Ghe Amore in Grecia nudo e nudo in Roma

D* un vélo candidissimo adornnndo,

Rendea nel grembo a Yenere Gelestc :

Ma più beata chè in un tempio accolte

Serbi V Itale glorie, unicbe ibrse^

m CHÎIJVRES DE SfENDHAL.

Da cbe le mal vietate Âlpi e l' alterna Omnipotenza délie umane sorti Ârmi e sostanze t' invadeano ed are E patria e, tranne la memoria, tutto.

E a questi maniii

Veooe spesso Vittorio ad ispirarsi.

Irato a' patrii ^umi, errava muto Ovc Arno è più deserto, i campi e il cielo Desïoso mirando ; e poi clie nullo Vi vente aspetto gli molcca la cura, Qui posaya V austero, e avea sul volto Il pallor délia morte e la speranza.

Gon questi grandi abita eterno : e V os§a Fremono amor di patria

Le surlendemain, le souvenir de ee que j'avais senti m'a donné une idée imperlinenle : il vaut mieux, pour le bonheur, me disais-je, avoir le cœur ainsi fait que le cordon bleu.

23 janvier. — J'ai passé toute la journée d'hier dans une sorte de préoccupation sombre et historique Ma première sortie a été pour réglise del Carminey où sont les fresques de Masaccio ; ensuite, ne me trouvant pas disposé comme il le faut pour sentir les tableaux à Thuile du palais Pilti ou de la galerie, je suis allé visiter les tombeaux des Médicis, à San Lorenzo, et la chapelle de Michel- Ange, ainsi nommée à cause des statues faites par ce grand homme. Sorti de San Lorenzo , j'errais au hasard dans les rues; je considérais, dans mon émotion muette et profonde (les yeux très-ouverts et ne pouvant parler), ces palais bâtis vers 1300 par les marchands de Florence : ce sont des forteresses. Je regardais tout à Fentour de Santa Maria del Fiore (bâtie en 1293), ces arcades légèrement gothiques, dont la pointe élégante est formée par la réunion de deux ligues courbes (comme la partie supérieure des fleurs de lis frappées sur les pièces de cinq francs). Cette forme se retrouve sur toutes les portes d'entrée des maisons de Florence; mais les modernes ont fermé avec un mur les arcades qui entouraient la place immense an milieu de laquelle Santa Maria del Fiore s'élève isolée.

Je me sentais heureux de ne connaître personne, èl de ne

ROME, NAPL15S HT FLOHfcNCfrJ. 209

pas craindre d'être obligé de parler. Cette architecture du moyen âge s'est emparée de toute mon âme ; je croyais vivre avec le Dante. Il ne m'est peut-être pas venu dix pensées aujourd'hui que je n'eusse pu traduire par un vers de ce grand homme. J'ai honle de mon récit, qui me fera passer pour un égotiste.

Gomme on voit bien, à la forme solide de ces palais, construits d'énormes blocs de pierre qui ont conservé brut le côté qui regarde la rue, que souvent le danger a circulé dans ces rues ! C'est l'absence de danger dans les rues qui nous fait si petits. Je viens de m'arréler seul, une heure, au milieu de la petite cour sombre du palais bâli dans la via Larga par ce Côme de Médicis, que les sols appellent le Père de la pairie. Moins cette architecture vise à imiter le temple grec, plus elle rappelle les hommes qui ont bâti et leurs besoins, plus elle fait ma conquête. Mais, pour conserver cette illusion sombre qui, toute la journée, m'a fait rêver à Castruccio Castracani, à Ugucione délia Fagiola, etc., comme si j'avais pu les rencontrer au détour de chaque rue, j'évite d'abaisser mes regards sur les petits hommes effacés qui passent dans ces rues sublimes, encore empreintes des passions du moyen âge. Hélas 1 les bourgeois de Florence d'aujourd'hui n'ont aucune passion ; car leur avarice n'est pas même une passion : ce n'est qu'une des convenances de l'extrême vanité combinée avec la pauvreté extrême.

Florence, pavée de grands blocs de pierre blanche de forme irrégulière, est d'une rare propreté; on respire dans ses rues je ne sais quel parfum singulier. Si l'on excepte quelques bourgs hollandais, Florence est peut-être la ville la plus propre de l'univers, et certainement l'une des plus élégantes. Son architecture gréco-gothique a toute la propreté et tout le fmi d'une belle miniature. Heureusement pour la beauté matérielle de Florence, ses habitants perdirent, avec la liberté, l'énergie qu'il faut pour élever de grands édifices. Ainsi l'œil n'est point choqué ici par ces indignes façades à la Piermarini, et rien ne trouble la belle harmonie de ces rues, où respire le beau idéal du moyen âge. En vingt endroits de Florence, par exemple en descendant du pont délia Trinità et passant devant le palais Strozzi, le voyageur peut se croire en Tan 1500.

Mais, malgré la rare beaulé de tant de rues pleines de grandiose et de mélancolie, rien ne peut être comparé au palam^o Vecchio. Celte forteresse, bâtie en 1298, par les dons volontaires des négociants, élève fièrement ses créneaux de brique et ses murs d'une bauteur immense, non pas dans quelque coin solitaire, mais au milieu de la plus belle place de Florence. Elle a au midi la jolie galerie de Yasari, au nord la statue équestre d'un Médicis, à ses pieds le David de Michel-Ange, le Persée de Benvenuto Gcllini, le charmant portique des Lanzi, en un mot, tous les chefs-d'œuvre des arts à Florence, et toute Tactivité de sa civilisation. Heureusement cette place est le boulevard de Gand du pays, le lieu où Ton passe sans cesse. Quel édifice d*architec ture grecque en pourrait dire autant que cette forteresse du moyen âge, pleine de rudesse et de force comme son siècle ? Là, à celte fenêtre, du côté nord, me disait mon cicérone, fut pendu l'archevêque Pazzi, revêtu de ses habits pontificaux.

Je regrette Fancienne tour du Louvre. L'architecture gallogrecque qui Ta remplacée, n'est pas d'une assez sublime beauté pour parler à mon âme aussi haut que la vieille tour de Philippe-Auguste. (Je viens d'ajouter cette comparaison pour expliquer mon idée ; quand pour la première fois je me trouvai à Florence, je ne pensais à rien qu'à ce que je voyais, pas plps au Louvre qu'au Kamschatka.)

A Florence, le pala%%o Vecchio et le contraste de cette réalité sévère du moyen âge, apparaissant au milieu des chefs-d'œuvre des arts et de l'insignifiance des Marchesini modernes» produit l'efTet le plus grandiose et le plus vrai. On voit les chefs-d'œuvre des arts enfantés par l'énergie des passions» et plus lard tout devenir insignifiant» petit, contourné, quand la tempête des passions cesse d'enfler la voile qui doit faire marcher l'âme humaine, si impuissante quand elle est sans passions, c'est-à-dire sans vices ni vertus.

Ce soir, assis sur une chaise de paille, en avant du café, au milieu de la grande place et vis-à-vis le palazzo Vecchio, la foule et le froid, fort peu considérables l'un et l'aulre, ne m'empêchaient point de voir tout ce qui s'était passé sur cette place. C'est là que vingt fois Florence essaya d'être libre, et que le

sang coula poar une constitution impossible à faire marcher. Insensiblement la lune, qui se levait, est venue marquer sur cette place si propre la grande ombre du palazzo Yeccbio, et donner le charme du mystère aux colonnades de la galerie, par-dessous lesquelles on aperçoit les maisons éclairées au delà de TArno.

Sept heures ont sonné au beffroi de la tour ; la crainte de ne pas trouver de place au théâtre m*a forcé à quitter ce spectacle terrible : j'assistais, pour ainsi dire, à la tragédie de Thistoire. Je vole au tb^éâtre du Hhohhmero, c'est ainsi qu'on prononce le mot cocomero. Je suis furieusement choqué de cette langue florentine, si vantée. Au premier moment, j*ai cru entendre de Ta* rabe, et Ton ne peut parler vite.

La symphonie commence, je retrouve mon aimable Rossini. Je Tai reconnu au bout de trois mesures. Je guis descendu au parterre, et j'ai demandé; en effet, c'est de lui \e Barbier deSéville qu'on nous donne. 11 a osé, en homme d'un vrai génie, traiter de nouveau le canevas qui a valu tant de gloire à Paisiello, Le rôle de Rosine est rempli par madame Giorgi, dont le mari était juge dans un tribunal sous le gouvernement français. A Ro~ logne, l'on m'a montré un jeune officier de cavalerie qui fait le primo buffo. Il n'y a jamais de honte, en Italie, à faire ce qui est raisonnable; en d'autres termes, le pays est moins gâlé par l'honneur à la Louis XIV.

Le Barbier de Séville de Rossini est un tableau du Guide : c'est la négligence d'un grand maître ; rien n'y sent la fatigue, le métier. C'est un homme d'infiniment d'esprit sans aucune instruction. Un Beethoven qui aurait de telles idées, que ne feraitil pas? Ceci m'a l'air un peu pillé de Cimarosa. Je ne trouve d'absolument nouveau, dans le Barbier de Séville, que le trio du second acte entre Rosine, Almaviva et Figaro. Seulement, ce chant, au lieu d'être appliqué à une résolution d'intrigue, devrait l'être à des paroles de caractère et de parti pris.

Quand le [danger est vif, quand une minute peut tout perdre ou tout sauver, il est trop choquant d'entendre répéter dix fois les mêmes paroles *. Cette absurdité nécessaire de la musique

* Pour la musique, ce sont dix idées différentes.

peut êcre facilement sauvée. Depuis trois ou quatre ans Rossini fait des opéras où il n'y a qu'un morceau ou deux dignes de l'auteur de Tancredi et de Vltaliana in Alger i. Je proposais ce soir de réunir, sur un seul opéra, tous ces morceaux brillants. J'aimerais mieux avoir fait le trio du Barbier de Séville que tout Fopéra de Sollivay qui me plaisait tant à Milan,

2-4 janvier. — J'admire de plus en plus le Barbier, Un jeune compositeur anglais, qui m*a tout Tair d'être sans génie, était scandalisé de l'audace de Rossini. Toucher à un ouvrage de Paisiello I II m'a conté un trait d'insouciance. Le morceau le plus célèbre de Tauleur napolitain est la romance : Je suis Lindor. Un chanteur espagnol, Garcia, je crois, a proposé à Rossini un air que les amants chantent sous les fenêtres de leurs maîtresses, en Espagne ; la paresse du maestro s'en est bien vite emparée : rien de plus froid; c'est un portrait mis dans un tableau d'histoire.

Tout est pauvre au théâtre de Florence, habits, décorations, chanteurs : c'est comme une ville de France du troisième ordre. Ou n'y a de ballets que dans le carnaval. En général, Florence, située dans une vallée étroite, au milieu de montagnes pelées, a une réputation bien usurpée. J'aime cent fois mieux Bologne, même pour les tableaux; d'ailleurs, Bologne a du caractère et de l'esprit. A Florence, il y a de belles livrées et de longues phrases. Le français, en Italie, ne passe pas Bologne et Florence.

Le caractère le plus rare chez un jeune Italien est, ce me

semble, celui de la famille Primerose : They had but one

character, that of being ail equally gênerons, credulous, simple and inofensive ^ De telles familles ne sont pas rares en Angleterre. L'ensemble des mœurs y produit des jeunes filles d'un caractère augélique, et j'ai vu des êtres aussi parfaits que les filles du bon ministre de Wakcfield ; mais il faut Vhabeas corpus, et, je ne dirai pas les lois, mais les usages anglais, pour fournir aux poètes de tels caractères. Dans la sombre Italie, une créature

< a On voyait chez tous ces entants le môme caractère ; ils étaient é^t^lefl]Gn| gépérp»5ç, crédules, simples e^ ipoffeosifs, «

simple el inoffensive serait bientôt délraîle. Toutefois, si la candeur anglaise, peut exister quelque part ici, c'est au sein d*une famille florentine qui vit à la campagne. A Milan, Tamour-passion viendrait bientôt animer cetle candeur et lui donner plus de charme, mais un autre charme.

A en juger par les physionomies et par des observations £ikes à L* anglaise, c'est-à-dire à la table d'hôte de madame Imbert, au café et au spectacle, le Florentin est le plus poli des hommes, le plus soigneux, le plus fidèle à ses petits calculs de convenance et dëconomie. Dans la rue, il a Tair d'un commis à dix-huit cents francs d'appointements, qui, après avoir bien brossé son habit et ciré lui-même ses bottes, court à son bureau pour s'y trouver à l'heure précise. Il n'a pas oublié son parapluie, car le temps n'est pas sûr, et rien ne gâte un chapeau comme une averse.

En arrivant de Bologne, ce pays des passions, comment n'être pas frappé de quelque chose d'étroit et de sec dans toutes ces têtes ^? En revanche, quoi de plus beau que mesdames Pazz*** et Mozz***?

28 janvier. -- L'instinct musical me fit voir, dès le premier jour de mon arrivée, quelque chose ûHneœaltable dans toutes ces figures; et je ne fus nullement scandalisé, le soir, de leur manière sage et décente d'écouter le Barbier de Séville, Ce ne sont pas là précisément les qualités qui brillent dans la Cetra Sp.,.f chanson qui fut chantée le carnaval dernier en présence des personnes mêmes dont elle célèbre les galants exploits. C'est le triomphe de l'amour physique. Une scène tellement singulière me porterait à croire que V amour-passion se rencontre rarement cliez les Florentins. Tant pis pour eux ; ils n'ont qu'un pauvre supplément, mais qui a l'avantage immense de ne jamais conseiller de folies. Voici les premiers couplets :

* Je saute plusieurs pages; car, pour ce qui touche à la connaissance, du cceur humain et à ce qu'on appelle vulgairement philotophi», l'année 1821), tout occupée de la critique dt la raison pure et du détronemcnt de Condillac, me semble éprouver un éloignement marqué pour les faits racontés sans pathos. Les gens adroits les craignent, les jeunes têtes ne les trouvent pas assez favorables au mysticisme et au spiritualisme.

Nel di che boUono D'amorletresche Sotto le tuniche Garnovalescbe ;

Nume d'Ârcadia, lo noa Vinvoco, Ghe i versi abbondano Ben d*altro foco.

Sut Pindo piangono Le nove AnceUe Ghe teco TÎvono Sempre Zi telle.

Je conseille au voyageur de se procurer cette admirable chauson, et de se faire montrer au Cascine ou au spectacle les dames qui assistèrent à la première lecture, et qui sont nommées tout au long dans le petit poème de M. le conkte Giraud. Je tt*ose raconter pourquoi huii dames ont été dernièrement mises aux arrêts chez elles par le grand-duc Ferdinand III.

La contre-partie de ces habitudes sociales, suivant moi, si peu

Êivorables afu bonheur, c'est le pouvoir immense du p e. Tôt

ou tard, personne ne pourra se passer ici d'un billet de confession. Les esprits forts du pays en sont encore à s'étonner de telle hardiesse que le Dante se permit contre le papisme, il n'y a que cinq cent dix ans. Quant aux libéraux de Florence, je les comparerais volontiers à certains pairs d'Angleterre, fort honnêtes gens d'ailleurs, mais qui croient sérieusement qu'ils ont droit à gouverner le reste de la nation dans leur propre avantage (Corn Laws), J'aurais compris cette erreur avant que l'Amérique ne vînt montrer que l'on peut être heureux sans aristocratie. Au reste, je ne prétends pas nier qu'elle ne soit fort douce; quoi de mieux que de réunir les avantages de Tégoïsme et les plaisirs de la générosité!

Les libéraux de Florence croient, ce me semble, qu'un noble a d'autres droits qu'un simple citoyen, et ils demanderaient volontiers, comme nos minisires, des lois pour protéger les forts. Un jeune Russe, noble, bien entendu, m'a dit aujourd'hui que

Gimabue, Michel-Ânge, le Dante, Pétrarque, Galilée et Machiavel étaient patriciens : si telle est la vérité, il a raison d'en être fier. Ce sont les six plus grands hommes qu'ait produits ce pays industriel, et deux d'entre eux sont au nombre des huit ou dix. plus grands génies dont rcspèce humaine puisse s'enorgueillir. Michel-Ânge a de quoi faire la réputation d'un poète remarquable, d'un sculpteur, d'un peintre et d*un architecte du premier ordre.

Assis en dehors de la porte de Livourne, où je passe de Ion- ' gués heures, j'ai remarqué de fort beaux yeux chez les femmes de la campagne; mais il n'y a rien dans ces figures de la douce volupté ni de l'air susceptible de passion des femmes de la Lombardie. Ce que vous ne trouverez jamais en Toscane, c'est l'air exaltahUy mais en revanche, de l'esprit, de la fierté, de la raison, quelque chose de finement provoquant. Rien n'est joli comme le regard de ces belles paysannes, si bien coiffées avec leur plume noire, jouant sur leur petit chapeau d'homme. Mais ces yeux si vifs et si perçants ont l'air plus disposés à vous juger qu'à vous aimer. J'y vois toujours l'idée du raisonnable, et jamais la possibilité de faire des folies par amour. Ces beaux yeux brillent du feu de la saillie bien plus que de celui des passions.

Les paysans de la Toscane forment, je le crois sans peine, la population la plus singulière et la plus spirituelle de toute Thalie. Ce sont peut-être, dans leur condition, les gens les plus civilisés du monde. A leurs yeux, la religion est beaucoup plus une convenance sociale à laquelle il serait grossier de manquer, qu'une croyance, et ils n'ont guère peur de l'enfer.

Si Ton veut consulter Véchelle morale, on les trouvera fort au-dessus des bourgeois à quatre mille livres de rente et à tête étroite qui garnissent les salons des sous-préfectures de France; seulement la conscription n'excitait pas chez nous le même désespoir qu'en Toscane. Les mères suivaient leurs fils en hurlant jusque dans les rues de Florence, spectacle vraiment hideux. C'était, en revanche, un spectacle comique que la sévérité du préfet, déconcertant d'un mot les petits moyens employés par les chambellaDS de la princesse Ëlisa, pour être /dispensés de faire un homme.

Les tableaux des grands peintres de Técole de Florence m'ont conduit, par un autre chemin, à la n^éme idée sur le caractère national. Les Florentins de Masaccio et du Ghirlandâjo auraient Tair de fous s*ils se présentaient aujourd'hui au grand café à côté de Santa Maria del Fiore; mais, comparés aux personnages de Paul Véronèse et du Tintoret (je choisis exprès des peintres sans idéal), ils ont déjà quelque chose de sec, d* étroit, de raisonnable, de fidèle aux convenances, d'iNEXALTABLE, en un mot. Ils sont beaucoup plus près de la véritable civilisation et infiniment plus loin de ce qui m'inspire de Tintérêt dans un homme. Bernardino Luini, le grand peintre des Milanais (vous souvenezvous des fresques de Sarono?), est certainement très-froid, mais ses personnages ont l'air de petits Werther si vous les comparez aux gens sages des fresques de la Nunziala (chefs-d'œuvre d'André del Sarto). Afin que l'Italie ofirît tous les contrastes, le ciel a voulu qu'elle eût un pays absolument sans passions : c'est Florence. Je cherche en vain dans l'histoire du dernier siècle un trait de passion dont la scène soit en Toscane. Rendez un peu de folie à ces gens-ci, et vous retrouverez des Pierre Marenghi allant à la nage incendier les vaisseaux ennemis. Qui eût dit, en 4845, que ces Grecs si souples, si obséquieux envers les Turcs, étaient sur le point de devenir des héros?

Milan est une ville ronde et sans rivière jetée au milieu d'une plaine parfaitement unie, et que coupent cent ruisseaux d'eau vive. C'est au contraire dans une vallée assez peu large, dessinée par des montagnes pelées, et tout contre la colline qui la borne au midi, qu'on a bâti Florence. Cette ville qui, par la disposition des rues, ressemble assez à Paris, est placée sur l'Arno comme Paris sur la Seine. L'Arno, torrent auquel une digue transversale, pour le service d'un moulin, donne, sous les ponts de Florence, l'apparence d'une rivière, coule aussi d'orient en occident. Si l'on monte au jardin du palais Pllli, sur la colline méridionale, et que de là on fasse le tour des murs jusqu'au chemin d'Arezzo, on prendra une idée du nombre infini de petites collines dont la Toscane se compose: couvertes d'oliviers, de vignes et de petites plates-bandes de blé, elles sont cultivées comme un jardin.

Eu effet, ragricuUare convieiil au génie tranquille, paisible, économe des Toscans.

Gomme dans les tableaux de Léonard ei do la première manière de Raphaël, la perspective est souvent lerminée par des arbres sombres se dessinant sur Tazur d'un beau ciel.

Les fameuses ùiscine, promenade où tout le monde va se montrer, sont situées comme les Champs-Elysées. Ce qui men déplaît, c'est que je les trouve encombrées de six cents Russes ou Anglais. Florence n'est qu'un- musée plein d'étrangers; ils y transportent leurs usages. La division en castes des Anglais, et le scrupule qu'ils mellentà s'y conformer, servent de texte à cent contes plaisants. C'est ainsi que se venge de leur luxe la pauvre noblesse florentine, qui se rassemble chaque soir chez madame la comtesse d'Albany, veuve d'un prétendant et amie d'Alfieri. M. Fabre (de Montpellier), à qui la postérité devra les portraits de ce grand tragique, m'a montré, en objets d'art, les choses les plus curieuses. Je dois à l'obligeance d'un moine de Saint- Marc la vue des fresques admirables que Fra Bartolomeo a laissées sur les murs de sa cellule. Cet homme de génie cessa de peindre pendant quatre ans par humilité chrétienne, cl reprit ensuite les pinceaux sur l'ordre de son supérieur. Il y a quinze jours qu'un peintre de ma connaissance allait faire des études d'après la jolie tête d'une jeune tresseuse de chapeaux de paille. Le peintre est un Allemand fort sage de quarante ans, et d'ailleurs les séances avaient lieu en présence de toute la famille, enchantée d'ajouter quelques paules à'son mince ordinaire. Ces séances ont choqué le curé. « Si la jeune fille continue, a-l-il dit, je la déshonorerai en la nommant à mon prône. » Voilà ce qu'on n'oserait pas se permettre en terre papale; voilà les fruits amers de la patience sans bornes et de l'égoïsme.

N'oubliez pas, si vous êtes sensible à la force tonnante qu'un beau vers ajoute à une pensée énergique, de vous procurer les sonnets : Berta non sazia et VUrna di Berta;

Et les épigrammes :

Berta condotta al fonle da piccina

pi Bertq lo sçrivano diçcva a| sor pievano.,..:t

M entre un gustoso piatto Berta scrocca

Dissi a Berta : devi esser obligata

Si sentiron suonar dei Franeesconi

Per cavalcare on buon caval da sella

La Mezzi m' ha in secreto ricereato

In raezzo ai Birri armati di pugnali

Depuis quelques heures que je possède ces vers si vifs, je les aurai relus dix fois. J'avertis que" la mère n'en prescrirait pas la lecture à sa fiUe; on y trouve d'ailleurs plus d'énergie, que dé grâce. >— Je sens que mon cœur déserte les arts de Bologne. Lisant le Dante uniquement et avec amour, je ne pense plus qu'aux hommes du douzième siècle, simples et sublimes du moins par la force des passions et par Tesprit. L'élégance de l'école de Bologne, la beauté grecque et non italienne des têtes duGuidecommencentà me choquer comme une sorte de profanation. Je ne puis me le dissimuler, j'ai de l'amour pour le moyen âgederitalie^

29 janvier. — Florence a sur l'Arno quatre beaux ponts, situés à distances à peu près égales, et qui forment, avec les quais et la colline du midi» garnie de cyprès se dessinant sur le ciel, un

' Je supprime toutes mes descriptions de tableaux. M. le président de Brosses a dit cent fois mieux (tome II, pages 11 à 07]. Le bon goût de ce contemporain de Voltaire m'étonne toujours. Quant à M. Benvenuti et aux autres peintres venus depuis 1740, les tableaux de Girodet et des autres élèves de l'immortel David font plaisir à voir, si on les compare à la Mort de César ^ aux Travaux d'Hercule, à la Judith de M. Benvenuti. Gomme les Florentines sont intiniment plus belles que les femmes nées à Paris, on trouve dans ces tristes tableaux quelques têtes d'un contour agréable. Ce qui rend si insipides ICvS ouvrages de nos artistes modernes, c'est que le gouvernement s*obstine à ne commander que des tableaux de miracles à des gens qui n'ont peut-être pas toute la ferveur de Fra I^artolomeo. Pour courir la chance d*ctre quelque chose, il faut agir, peindre ou écrire sous la dictée de ses passions. Les artistes florentins, suivant toute apparence, sont trop sensés pour éprouver de ces mouvements inconvenants et dispendieux qu'on nomme passions. Sous ce rapport, ce sont des gens du meilleur ton. Je n*ai rien vu en Italie, parmi les tableaux modernes, qui rappelle, même de loin, je ne dirai pas la grâce céleste de Prudhon, mais la Peste de Jaffa^ ou la tête de la Didon de M. le baron Guérin.

ensemble admirable. Gela est moins grandiose, mais bien plus joli que les environs du célèbre pont de Dresde. Le second des ponts de Florence, en descendant FÂrno, est/ chargé de boutiques d'orfèvrerie. C'est là que j'ai rencontré ce matin un lapidaire juif, avec lequel jadis je faillis me noyer ; Nathan est passionné pour sa religion, et pousse à un point étonnant une sorte de philosophie tranquille et Fart fort utile de payer peu pour toutes choses. Nous nous sommes revus avec beaucoup de plaisir. Il m'a conduit à Finstant, pour ne pas se séparer de moi et comme son associé, chez un homme auquel il a vendu dix louis une excellente pierre gravée de Pickler. Le marché, qui a duré trois quarts d'heure, m'a semblé court ; excepté l'énonciation du prix, on n'y a pas prononcé un seul des mots qu'un Français eût employés en pareille occurrence. L'Italien qui achète une bague songe à faire collection pour ses descendants ; acquiert-il une estampe de trente francs, il en d^ensera cinquante pour la transmettre à sa postérité dans un cadre magnifique. J'ai vu à Paris M. le baron de S*** dire en achetant un livre rare : Il se vendra cinquante francs à ma vente (c'est-à-dire à la vente qui suivra sou décès). Les Italiens ne savent pas encore que rien de ce que fait un homme riche ne lui survit dix ans. La plupart des maisons de campagne où Fon a bien voulu me recevoir appar« tenaient à la même famille depuis un siècle ou deux.

Nathan m'a conduit ce son- dans une société de riches marchandSy sous le prétexte de me faire voir un fort joli théâtre de marionnettes. Cette charmante bagatelle n'a que cinq pieds de large, et pourtant offre une copie exacte du théâtre de la Scala. Avant le commencement du spectacle, on a éteint les lumières du salon ; les décorations font beaucoup d'effet, parce que, quoique fort petites, elles ne sont pas traitées comme des miniatures, mais à la Lanfrano (par un élève de M. Peregô de Milan)* II y a de petites lampes proportionnées au reste, et tous les changements de décorations s'effectuent rapidement et par les mêmes moyens qu'à la Scala; rien de plusjolL One troupe de vingtquatre marionnettes de huit pouces de haut, qui ont des jambes de plomb et qu'on a payées un sequin chacune, a joué une comédie délicieuse et un peu libre, abrégée de la Mandragore de Ma-

!220 ŒUVRES DE bTKNDHAL.

chiavel. Les marionnctles ont ensuite dansé un petit ballet avec beaucoup de grâce.

Mais ce qui m'a channé plus que le spectacle, c'est Tagrément eiresprit de la conversation de ces Florentins, c'est le ton de politesse aisée avec lequel ils ont bien voulu m'accueillir. Quelle différence avec Bologne! Tci, la curiosité qu'inspire une nouvelle figure remporte d'emblée sur l'intérêt qu'on prend à l'amant. N'a-t-on pas du temps de reste pour parler à celui-ci?

J'ai vu ce soir la raison embellie par toute l'aménité que peut lui donner une longue expérience; l'urbanité et le savoir vivre brillsdent plus dans les discours que le naturel ou la vivacité, et les saillies, assez rares, ont été pleines de mesure. L'ensemble avait un lel agrément, que je me suis repenti un instant d'avoir jeté au feu mes lettres de recommandation. Il y avait là deux des personnes à qui j'étais recommandé. L'honneur cependant m'en faisait un devoir ; car jusqu'ici je n'ai dit que du mal de§ Florentins, tels que Côme III et Léopold les ont faits. Mais je ne dois pas être aveugle pour leurs qualités aimables : elles seraient tout à fait de mise à Paris, à la différence de l'amabilité bolonaise, qui semblerait de la folie, ou qui effaroucherait par le sans gêne. Heureusement on n'a presque pas parlé de littérature, on n'a dit qu'un mot sur Old MortalUy, roman de Walter Scott, qui vient d'arriver au cabinet littéraire de M. Molini. On a cite huit ou dix vers de M. J.-B. Niccolini, qui réellement ont quelque chose de la magnificence de Racine. J'ai remarqué dans l'assemblée, fort nombreuse, cinq ou six femmes assez jolies» mais d'un air beaucoup trop raisonnable pour sembler femmes à mes yeux; avec tant de raison, on ne doit comprendre que la partie matérielle de l'amour.

J'oubliais que ce malin j'ai pris une scdiole pour aller voir la célèbre Chartreuse à deux milles de Florence. Le saint bâtiment occupe le sommet d'une colline sur la route de Rome; vous le prendriez au premier aspect pour un palais ou pour une forteresse gothique. L'ensemble est imposant, mais l'impression bien différente de celle que laisse la Grande Chartreuse ( près de Gre-^ noble) Rien de saint, rien de sublime, rien qui élève l'âme, rien qui fasse vénérer la religion : ceci en est plutôt une satire; on

ROME. NAPLëS et FLORENCE. S2i

songe à lanl de richesses entassées pour donner à dix-huit fakirs le plaisir de se mortifier. Il serait plus simple de les meure au cachot et de faire de cette chartreuse la prison centrale de toute la Toscane. Elle pourrait hien n*avoir encore que dix-huit habitants, tant ces gens-ci me semblent bons calculateurs et exempts des passions qui peuvent égarer Thomme.

Un pauvre domestique corse nommé Cosimo, a ces jours-ci scandalisé tout Florence. Ayant appris que sa sœur, qu'il n'a* vait pas vue depuis vingt ans, s'était laissé séduire, dans les montagnes de la Corse, par un homme appartenant à une famille ennemie, et enfin avait pris la fuite avec cet homme, il a mis les affaires de son maître dans le plus grand ordre, et s'est allé brûler la cervelle dans un bois à une lieue d'ici. Ce qui est exactement raisonnable ne donne pas prise aux beaux-arts; j'estime un sage républicain des États-Unis, mais je Toublie à tout jamais en quelques jours : ce n'est pas un homme pour moi, c'est une chose. Je n'oublierai jamais le pauvre Cosimo ; celle déraison m'est -elle personnelle? Le lecteur va répondre. Je ne trouve rien à blâmer, mais rien d'intéressant chez les sages Toscans. Par exemple, leur cœur ne fait aucune différence entre le droit d'être libre et la tolérance de faire ce qui leur plaît, dont ils jouissent sous un prince (Ferdinand 111) rendu sage par l'exil, mais qui jadis fit commencer cinq mille procès de tendance au jacobinisme contre pareil nombre de ses sujets (sic dicitur).

Le bourgeois toscan, d'un esprit timide, jouit du calme et du bien-être, travaille à s'enrichir et un peu à s'éclairer, mais sans songer le moins du monde à prendre place dans le gouvernement de l'État. Cette seule idée, qui le détournerait du soin de son petit pécule, lui fait une peur horrible, et les nations étrangères qui s'en occupent lui semblent un ramassis de fous.

Les Toscans me représentent Tétat des bourgeois de l'Europe à la cessation des violences du moyen Age. Ils dissertent sur la langue et sur le prix des huiles, et, du reste^ craignent si fort le trouble, même celui qui n>ènerait à la liberté, que, sollicités par un nouveau Cola di Rien%i, probablement ils se battraient contre lui et pour le despotisme actuel. A de tels hommes il n'y a rien à dire : gaudemt bene nati. Tel serait peut-être Tétai de

î222 ŒUVRES DE STENDHAL.

torpeur de la plus grande partie de l'Europe si nous avions eu un gouvernement assoupissant comme celui de la Toscane. Ferdinand a compris qu'il n'avait ni assez de soldats ni assez de courtisans pour vivre heureux au milieu de Fexécration publique. Il vit en bon homme, et on le rencontre seul dans les rues de Florence. Le grand-duc a trois ministres, dont un ultra, M. le prince Neri Corsini, et deux fort raisonnables, MM. Fossombroui, géomètre célèbre, et Frullani; Une les voit qu'une fois par semaine; et ne gouverne presque pas. Chaque année Ferdinand III commande pour trente mille francs de tableaux aux mauvais peintres que lui désigne Topinion publique, qui les admire ; chaque année aussi il achète une ou deux belles terres. Pour peu que le ciel conserve cet homme raisonnable à la Toscane, je suis convaincu qu'il finira par lui proposer de la gouverner gratis. On fait le plus grand éloge de sa femme, princesse de Saxe, et de la sœur de sa femme, qui a épousé le prince

royal (régnant en 1826). S'il n'y avait pas d'intrigues et de p e

dans les petites villes de Toscane, on y vivrait fort heureux ; car le peuple nomme lui-même ses maires et officiers municipaux (anûani). Mais tout cela est nominal, comme l'invitation que l'empereur Léopold fit au sénat de Milan (1790) de délibérer sur les choses utiles au pays» Ces bourdes-là sont prises au sérieux par les Roscoë et autres grands historiens anglais.

La maréchale de Rochefort disait au célèbre Duclos : « Pour vous, je ne suis pas en peine de votre paradis : du pain, du fromage et la première venue, et vous voilà heureux. » Le lecteur voudrait-il d'un tel bonheur? n'aime-t-il pas mieux le malheur passionné et déraisonnable de Rousseau ou de lord Byron ' ?

On m'a présenté, à la Cerlosa, le registre de papier jaune, épais comme du carton, sur lequel la plupart des voyageurs inscrivent une niaiserie. Quel n'a pas été mon étonnement de trouver en si mauvaise compagnie un sonnet sublime sur la morti Je l'ai relu dix fois. Ce soir, lorsque j'ai parlé de ma découverte,

* Lord Byron, le Rousseau des Anglais, était tour à tour dandy, fou et grand poète. (Voir sa yisite au père Paul d'Ivrée, franciscain d'Athènes : la Grèce en 1825, par H. Lauvergne.)

tout le monde m'a ri au nez. « Quoi! m*a-t-on dit, vous ne connaissiez pas le sonnel de Monti sur la morl?D J'ajoute à part moi : Jamais un voyageur ne doit se figurer qu'il connaît à fond la littérature d'un pays voisin.

Page 1