‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 19 sur 40 · PRÈS DE MELITO · texte numérisé non relu

PRÈS DE MELITO

28 mai. — Il y a quelques mois qu'une femme mariée de ce pays, connue par sa piété ardente autant que par sa rare beauté, eut la faiblesse de donner rendez-vous à son amant, dans une forêt de la montagne, à deux lieues du village. L'amant fut heureux. Après ce moment de délire, l'énormilé de sa faute opprima l'âme de la coupable : elle restait plongée dans un morne silence. « Pourquoi tant de froideur? dit l'amant. — Je songeais aux moyens de nous voir demain ; cette cabane abandonnée, dans ce bois sombre, est le lieu le plus convenable. » L'amant s'éloigne ; la malheureuse ne revint point au village , et passa la nuit dans la forêt, occupée, ainsi qu'elle l'a avoué, à prier, et à creusar deux fosses. Le jour parait, et bientôt 1 amant, qui reçoit la mort des mains de cette femme, dont il se croyait adoré. Cette mal-

heureuse victime du remords ensevelit sou amant avec le plus grand soin, vient au village, où elle se confesse au curé, et embrasse ses enfants. Elle retourne ensuite dans la forêt, où on la trouve sans vie, étendue dans la fosse creusée à côté de celle de sou amant.

REtiGIO DE GALÀBRE.

29 mai. — Une jolie petite fille aimait beaucoup une certaine poupée de cire dont on lui avait fait cadeau. La poupée ayant froid, elle la mit au soleil, qui la fondit, et l'enfant pleura à chaudes larmes Tauéantissement de ce qu'elle aimait : voilà le fond du caractère national de cette extrémité de l'Italie ; un enfantillage passionné. Ces gens-ci mènent une vie fort douce ; jamais ridée du devoir ne leur apparaît; leur religion est bien loin de contrarier leurs penchants : elle consiste dans une suite de dévotions qui leur sont particulières. Ils font ce qui leur plaît, et deux ou trois fois par an vont bavarder sur leur passion dominante, et croient ainsi gagner le ciel.

Une femme disait dans la rue hier : <x C'est à la Saint-Jean que mon fils a eu un malheur (c'est-à-dire, c'est îe 24 de juin que mon fils a assassiné son ennemi). Mais si la famille ne veut pas être raisonnable et recevoir de don Vincenzo ce que nous pouvons faire, malheur à eux ! Je veux revoir mon fils. » La famille offrait vingt ducats au père de Tassassiné. On n'a de force de volonté qu'autant que, dès la plus tendre enfance, ou a été forcé à faire des choses pénibles. Or, excepté dans la terre de Labour, où Ton cultive fort bien, et où Ton remue la terre à la pelle carrée, rarement un jeune Napolitain de quatorze ans est forcé à faire quelque chose de pénible. Toute sa vie, il préfère la douleur de manquer à la douleur de travailler. Les sols venus du Nord traitent de barbare le bourgeois de ce pays-ci, parce qu*il n'est pas malheureux de porter un habit râpé. — Rien ne paraîtrait plus plaisant à un habitant de Crotone que de lui proposer de se battre pour obtenir un ruban rouge à sa boutonnière, ou que son souverain s'appelle Ferdinand ou Guillaume. Le sentiment de loyauté ou de dévouement à une dynastie, qui brille

dans les romans de sir Walter Scott, et qui aurait dû le faire pair, est aussi inconnu ici que de la neige au mois de mai. En vérité, je n'en trouve pas ces gens-ci plus sots. (J'avoue que cette idée est de bien mauvais goût.) Tôt ou tard le Galabrois se battra fort bien pour les intérêts d'une société secrète, qui lui monte la tète depuis dix ans. Il y a déjà dix-neuf ans que le cardinal Ruffo eut cette idée : peut-être même ces sociétés existaientelles avant lui.

J'ai vu, sur le rivage de l'Océan, près de Dieppe, des bois de haute futaie assez étendus. Les paysans me disaient : « Monsieur, si nous avions le malheur de les couper, les arbres ne reviendraient plus. Les vents terribles de l'Océan brûlent les nouveaux plants. » C'est par la même raison que le courage militaire ne peut pas se développer parmi les Napolitains. Au moindre signe de vie, on verse sur ce malheureux pays trente mille Gaulois ou trente mille Hongrois, de temps immémorial fort bien formés aux batailles. Gomment veut>on que deux mille paysans des Galabres osent affronter de telles troupes? Pour que de nouvelles levées puissent s'aguerrir, il faut beaucoup de petites rencontres ; et, en les conduisant à là première, il faut qu'il y ait quelque espoir de succès. Faute de descendre à la considération de ce mécanisme, la diplomatie de l'Europe dit de grandes pauvretés sur ce pays. Ge peuple a deux croyances : les rites de la religion chrétienne, et la jetatura (l'action de jeter un sort sur le voisin, en le regardant de travers). Une certaine chose, nommée justice et gouvernement, est considérée comme une vexation que l'on renverse tous les huit ou dix ans, et que l'on peut toujours éluder. L'essentiel pour le paysan est d'avoir pour c ou pour

compère un fratone (ou moine puissant), ou bien une jolie femme dans la famille. L*aîné se fait prêtre, marie à son frère cadet la jolie femme qu'il aime ; et il règne beaucoup d'union dans ces familles.

A Tarente, à Otrante, à Squillace, nous avons trouvé parmi ces prêtres, frères aînés de famille, une connaissance profonde de la langue latine et des antiquités. Ges gens-ci sont fiers d'habiter la Grande-Grèce. Un homme de bon sens de ce pays fait de Tacite sa lecture habituelle. Dès qu'on se méfie de quelque

étranger, on se met à parler latin. Un exemplaire de Voltaire ou du Compère Mathieu est un trésor en ce pays. Il y en avait un dans la barque qui nous a amenés d'Otrante à Grotone. On se le prétait ainsi à quarante lieues de distance. Ces gens-ci n'ont pas la moindre idée de la conversation. Souvent ils sont éloquents: mais malheur à vous si vous les mettez sur un sujet qui leur tient au cœur : ils parlent une heure, et ne vous font pas grâce du moindre détail. J'ai cru reconnaître l'éloquence des harangues de Tite-Live. Un prêtre de Brancaleone mit deux bonnes heures à nous développer cette idée : « Je suis fâché, comme chrétien et comme philosophe, de tout ce qui va arriver de cruel en Espagne et en Italie ; mais la terreur, et la terreur inspirée par les e , est nécessaire à ces peuples, que Napoléon

n'a pas assez profondément réveillés. L'assassinat et les tortures frapperont à'ieur porte : alors ils comprendront que la justice mérite qu'on fasse quelque chose pour Tacheter. A moi qui vous parle, dans ce malheureux pays, que me fait la justice? Si je n'avais pas des amis et du crédit personnel, je serais écrasé. Quel service la justice m'a-t-elle jamais rendu? Ne vois-je pas tous les jours violer les serments les plus sacrés? (L'archevêque, fils d'un ministre du pacha d'Egypte, a été jeté ici par la tempête ; on lui a promis protection, et on ne l'en a pas moins livré à la cour de Rome. On le dit au fort Saint- Ange; Dieu sait ce qu'on en fait.) La crainte de la mort, ajoute don Francesco, * étant la passion la plus constamment puissante sur l'homme, même le plus abruti, c'est en travaillant sur cette passion que l'on peut espérer de donner des lumières aux peuples : de là, vous voyez dans les desseins de Dieu l'utilité des assassinats et des vexations d'Espagne. Et quel malheur si le bon parti {celui de la liberté) eût été obligé d'avoir recours à ces moyens ! )» etc. On s'occupe sans cesse de l'Espagne en ce pays.

Les tournures de la langue qu'on emploie en Galabre passeraient en France pour de la folie. Un jeune homme qui cherche à plaire à toutes les femmes s'appelle un cascamorto (un homme qui feint de tomber mort, par l'excès de passion, en lorgnant une jolie femme) .

Ce qui est l'antipode de ce pays, c'est le Ion dégoûlé de la vie.

dont, parmi nous, le René de M. de Ghateaudriand a été à la fois la copie et le modèle. Ces gens-ci tiennent pour certain qu*à moins de circonstances proclamées extraordinaires par le cri public de tout un pays, le degré de bonheur est à peu près le même dans toutes les situations de la vie. Il y a au fond de cette modération une grande défiance du destin, provenant peutêtre de la méchanceté des gouvernements. Ils ont les tours de phrase qui indiquent ce que Ton ne trouve jamais en Galabre, le désespoir. Si Ton redoute un accident, Ton dira : Matwherebbe anche questa l (Il nous manquait encore ce malheur !) L'on dit d*un grand bonheur : Ah che consolazione !

Don Francesco me raconte que, du temps de la révolution de 1799, le jeune prince Montemiletto fut envoyé à Londres pour négocier en faveur de la liberté. M. Pitt le paya de vaines paroles, et enfin se moqua ouvertement de lui, en traitant avec une autre personne comme envoyé de Fïaples. Le jeune prince se plaignit, oc On n'est pas diplomate, lui dit Pitt, sans barbe au menton. » Là-dessus Montemiletto rentre chez lui et se brûle la cervelle. Un vrai Galabrois se fût moqué du propos de Pilt, ou l'eût tué. D'un bout de l'Europe à l'autre, à Naples comme à Pétersbourg, les classes privilégiées ont cette extrême politesse qui ôte l'énergie dans les cas imprévus.

Je sens désagréablement que je n'appartiens pas aux classes privilégiées : le défaut de passe-port m'empêche de passer à Messine, dont je compte les maisons de ma fenêtre. J'aurais désiré passionnément voir les ruines de Sélinonte et de la sculpture d'une antiquité bien plus reculée que tout ce que je connais.

J'ajoute de mémoire quelques faits que je n'osai pas écrire à Naples. Pendant la course en Galabre dont il s'agit, j'entendis parler, chez les fermiers d'un de mes compagnons de voyage, de vols sans nombre exécutés par la troupe de V Indépendance, 11 y avait du talent, et une bravoure turque dans l'exécution. Je ne fis nulle attention à tout cela : c'est lusage. J'étais tout yeux pour les mœurs de ce peuple. Je fis l'aumône à une pauvre femme enceinte, veuve d'un militaire. L'on me dit : « Oh ! monsieur, elle n'est pas h plaindre, elle a la ration des brigands. »

L'on me fit un récit que je trauscrîs, en supprimant les détails de bravoure et d'audace.

c II y a dans ces environs une compagnie composée de trente hommes et quatre femmes, tous supérieurement montés sur des chevaux de course. Le chef est un maréchal des logis di Jachino (du roi Joachim), qui s'intitule chef de Flndépendance. 11 ordonne aux propriétaires et aux massari de mettre tel jour telle somme au pied de tel arbre : sinon mort affreuse et incendie de la maison. Lorsque la compagnie marche, Tavant-veille tous les fermiers de la route ont avis de tenir prêts, à telle heure, des repas pour tant de personnes, suivant leurs moyens. Ce service est plus régulier que celui des étapes royales. »

Un mois avant Tépoque où Ton me donnait ces détails, un fermier, piqué de la forme impérative de Tordre pour le repas, a envoyé avertir le général napolitain : uûe troupe nombreuse de cavalerie et d'infanterie a cerné les indépendants. Avertis par les coups de fusils, ils se sont fait jour en couvrant le terrain de cadavres ennemis, et pas un d'eux n'est tombé. A peine échappés, ils ont fait dire au fermier d'arranger ses affaires. Trois jours après, ils ont occupé la ferme, ont institué un tribunal ; le fermier, mis à la torture, suivant l'usage du pays avant les Français, a tout avoué. Le tribunal, après avoir délibéré à huis clos, s'est avancé vers le fermier, et l'a lancé dans une grande chaudière qui était Srur le feu, et où Ton faisait bouillir du lait pour les fromages. Après que le fermier a été cuit, ils ont forcé tous les domestiques de la ferme à manger de ce mets infernal.

Le chef pourrait facilement porter sa troupe à mille hommes; mais il dit que son talent pour commander ne s'élève pas à plus de trente personnes. Il se contente de tenir sa bande au complet. Il reçoit tous les jours des demandes d'emploi ; mais il exige des titres, c'est-à-dire des blessures sur le champ de bataille, et non des certificats de complaisance : telles sont ses propres paroles. (2 mai 1817.)

Ce printemps, la disette faisait souffrir les paysans de la Fouille. Le chef des brigands distribuait aux malheureux des bons sur les riches. La ration était d'une livre et demie de pain pour un homme, une livre pour une femme, deux livres pour

une femme enceinte. Celle qui m'inspira de la curiosité rece- Tait six bons de deux livres de pain par semaine, depuis un mois.

Du reste, Ton ne sait jamais où se trouvent les indépendants. Tous les espions sont pour eux. Du temps des Romains ce brigand eût été Marcellus.

Page 1