NAPLES
16 juin. - Au retour de mon voyage de Galabre, j*ai eu quelques inquiétudes : on a, dit-on, eu peur de moi, et moi j'ai eu peur d'être chassé de Naples. C'est un danger que ne courent pas les Suédois, les Saxons, les Anglais, etc. ; mais ils ne sont pas reçus comme un ami par tout ce qu'il y a de distingué, sur la seule indication de Français non protégé par son ambassadeur. Un excellent homme, dont jamais je n'oublierai ni ne prononcerai le nom, m'a offert de me cacher dans sa maison. Je le voyais pour la cinquième ou sixième fois, et lui-même est fort mal noté. Voilà de ces traits qui attachent à un pays. A Bologne, j'aurais demandé ce service à cinq ou six personnes : mais Bologne n'a pas eu deux ans de supplices, de 1799 à 1801. C'est bien à la légère que les polices me pourchasseraient : je les méprise un peu, sans doute ; mais, en supposant que j'eusse trouvé légitimes les projets contre elles, j'aurais considéré que les menées politiques sont un peu sujettes à être découvertes dans ce siècle-ci, et qu'en cas d'irréussite la vanité nationale, blessée, n'eût pas manqué d'attribuer tout le mal à un étranger.
Du reste, j'ai la plus haute vénération pour les patriotes napolitains. On trouvera ici l'éloquence de Mirabeau et la bravoure de Desaix. D est hors de doute à mes yeux qu'avant 1840 ce pays aura une charte. Seulement, comme la distance est immense entre un homme du mérite de M. Tocco et le bas peuple, la haute classe fera plusieurs fois naufrage avant de donner la liberté à son pays.
19 juin. — J*ai acheté un bouquin sur le largo di Castello, près de ce singulier théâtre construit dans une cave, et auquel on entre par les troisièmes loges. Mon livre est intitulé délia
noME, NAPLES ET FLORENCE. 29i
Superiorita in ogni cosadel sesso amabilissimo, etc., 1504. Pour peu que Ton ait étudié Tliistoire des femmes, on sait que François l" les appela à la cour en 1515. Avant celte époque, le château de chaque noble ressemblait au quartier général d'un despote, qui veut des esclaves obéissants et non des amis; sa femme n'était qu'une esclave sur laquelle il exerçait le droit de vie et de mort. Était-elle poignardée, cet accident passait pour la punition de la foi violée. Ce coup de poignard était Teffet d'un mouvement de colère chez un sauvage jaloux de la supériorité morale ; ou bien il fallait la mort de la dame châtelaine pour obtenir une autre femme, qu'on ne pouvait avoir qu'en l'épousant. Dans les cours galantes de François I"' et de Uenri II, les femmes lurent utiles à leurs maris pour l'intrigue ^ ; leur condition 6t des pas rapides vers l'égalité, et cela à mesure que l'on voyait diminuer la place que la crainte de Dieu oci^upait dans le cœur. Les femmes n'étaient que des servantes en France durant le seizième siècle, et en Italie l'un des thèmes traités le plus souvent par les littérateurs à la mode alors, c'est la supérionlédu sexe aimable sur les hommes. Les Italiens, plus portés à l'amour-passion, moins grossiers, moins adorateurs de la force physique, et moins guerroyants et féodaux, admettaient volontiers ce principe.
Les idées des femmes n'étant pas fondées sur les livres , car heureusement elles lisaient peu, mais prises dans la nature des choses, cette égalité des deux sexes a introduit une masse étonnante de bon sens dans les lôtes italiennes. Je connais cent principes de conduite que l'on est encore obligé de prouver ailleurs, et qui, à Rome, sont invoqués comme des axiomes.
* * Voir dans la bibliothèque de monseigneur le duc d'Orléans le Recueil des chansons étonnantes chantées par les filles d^honueur de la reine Catherine de Médicis. Chaque volume, magnitiquement relief avec des fermoirs d'argent, porte le nom imprimé de la jeune personne de qualité chargée de cUanlcr de telles chansons. Leur incroyable indécence dé-» montre toute la fausseté des mœurs peintes dans la Princesse de Clèves. Les Mémoires de madame la duchesse d'Orléans^ mère du régent, prouvent que l'on était moins poli à la cour de Louis XIV que chez le plus petit fa* bricant de calicot de l'an 1826 ; mais on y avait plus d'esprit.
â«2 iKUVRËS DE STENDHAL.
L'admission des femmes à Tégalité parfaite serait la marque là plus sûre de la civilisation; elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain et ses probabilités de bonheur. Les femmes sont beaucoup plus voisines de Tégalité aux États-Unis d'Amérique qu'en Angleterre. Elles possèdent légalement en Amérique cejque leur procurent en France la douceur des mœurs et la crainte] du ridicule. Dans une petile ville d^Angleterre, le marchand qui gagne deux cents louis par son commerce est maître de sa femme comme de son cheval. Dans cette classe, en Italie, la considération, la liberté, le bonheur d'une femme, sont proportionnels à son degré de beauté. A Rome, ville où le pouvoir est exercé{par des célibataires, vous entrez dans une boutique et demandez Testampe du prophète Daniel, de Michel- Ange. « Monsieur nous l'avons ; mais il faudrait la chercher dans les portefeuilles : repassez quand mon mari y sera, t Voilà rexcès|contraire à celui de l'Angleterre. Pour atteindre à Tégalité, source de bonheur pour les~deux sexes, il faudrait que le duel fût permis aux femmes : le pistolet n'exige que de Tadresse. Toute femme,' se constituant prisonnière pendant deux ans, pourrait, à Texpiralion de ce terme, obtenir le divorce. Vers l'an 2,000, ces idées ne seront plus ridicules.
25 juin. — Je ne puis rapporter un bon mot qui fait Tadmiratlon de Naples : peut-être n'aurait-il pas autant de succès à Paris. Tout le monde connaît ce mot d'une mère dont une des filles était à Tagonie. Dans l'égarement de sa douleur, la malheureuse mère s'écrie : «Grand Dieu ! laissez-moi celle-ci, et prenez toutes les autres». Un des gendres, qui était dans la chambre, s'approche et lui dit : « Madame, les gendres en sont-ils? » Propos qui fit rire tout le monde, et même la mourante.
Voilà un mot bien français : la plaisanlerie est excellente. Mais, malgré la gravite des circonstances, il y a intention de plaire, on cède au besoin de plaisanter. Ce bon mot du gendre eût indigné en Italie. Ce n'est pas légers ou piquants que sont les mots italiens, mais plutôt d'un grand sens, comme ceux des anciens. Un homme d'État florentin soutenait seul par son génie la république, qui, dans le moment, courait les plus grands dangers. Il fallut envoyer quelqu'un à une a.nbassade de la plu-
haule importaoce. Le Florenlin s*écria : SHo vo, chi sia ? S^io sto, chi va? (Si je vâis à celle ambassade, qui restera ici, à la défense de la pairie? Si je reste, qui va ?) Les Italiens sont le peuple moderne qui ressemble le plus aux anciens. Beaucoup d'usages onl survécu même à la conquête par les Romains. Ces gens-ci onl moins subi que nous Tinoculalion de la féodalité et du grand sentiment des modernes ( leur véritable et seule religion), le faux honneur des monarchies, bizarre mélange de vanité et de vertu ( utilité du plus grand nombre).
Le plus respectable des savants de Paris se trouvait ici il y a quelques années : on parlait beaucoup dans la société d*un vase étrusque magnifique et d'une dimension colossale, que le prince Pignateili venait d'acheter. Notre savant va voir le vase avec un MapoUlain ; le prince était absent ; un ancien valet introduit les curieux dans une salle basse , où , sur un piédestal eu boi^, ils trouvent le vase antique. L'antiquaire français Texamine avec soin, admire surtout la finesse du dessin, le coulant des formes; il tire son carnet, et essaye de copier deux ou trois groupes. Au bout de trois quarts d'heure de l'admiration la plus profonde, il se retire en donnant au valet un excellent pourboire. « Si leurs excellences veulent repasser demain, avant midi, dit le valet en remerciant, le prince y sera, et elles pourront voir Toriginal. » Ce que le savant avait tant admiré n'était qu'une copie faite par un artisan de la ville. Le Français conjura le Napolitain son compagnon de ne rien dire de son accident, qui, le lendemain fit la nouvelle du jour. Je pourrais nommer le savant illustre ; plusieurs contemporains de cette anecdote sont à Paris en ce moment. Si j'étais méchant, je citerais la découverte de la base de la fameuse colonne de Phocas» à Rome, attribuée à un fort haut personnage, et qui remonte à 1811 et anx travaux ordonnés par l'intendant de la couronne à Rome. Mais laissons en paix les vanités.
A propos de vases étrusques ou ainsi nommés, j'ai vu à Napies, aux Studjy la collection de madame Mural. Dès qu'un vase est bien dessiné, c'est une contrefaçon moderne. — Mensonges ordinaires des journaux ! Il y a deux ans qu'on a assigné milleducats pour les armoires destinées h recevoir ces vases. Le con-
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servaleur n'a encore pu eu acerocker que six ceuls; mais Tadei met des zéros à tout cela. Et pourquoi un Tadei ne mentirait-il' pas? J'ai bien eu tort de ne pas parler de la statue drapée d'ilmtide aux Studj : mais la curiosité fait qu'on s'épuise en sensations ; quand on rentre, on est mort.
Cet Aristide, vraiment admirable, est dans le style non idéal, comme le buste de Vitellius à Gènes. Il a un peu de ventre, il est drapé. D'ailleurs ce pauvre honnête homme a été tellement calciné par la lave d'Herculanum, qu'il est presque en chauK ; un rien peut l'anéantir. Il est sur une plinthe. Les Anglais, après dtner, prennent leur élan et sautent sur la plinthe : un faux mouvement peut faire qu'ils se retiennent à la statue, et elle est en poudre. J'ai su que cette difficulté a beaucoup embarrassé les directeurs : comment articuler un tel sujet d'inquiétude? Enfin on a eu Theureuse idée de s'informer de l'heure du dîner de ces messieurs ; on a su qu'ils ne buvaient jamais avant deux heures, et les Studj sont fermés à deux heures au lieu de quatre. J'ai parfaitement vérifié ce fait; plusieurs gardiens m'ont fait voir le bord de la plinthe, à trois pieds de haut, dégradé par les bottes.
2 juillet. — Le hasard m'a conduit ce matin chez don Nardo. le plus fameux avocat de Naples ; j'ai trouvé dans son antichambre une corne de bœuf immense qui peut avoir dix pieds de haut; cela sort du plancher comme un clou. Je suppose qu'elle est faite avec trois ou quatre cornes de bœuf. C'est un paratonnerre contre la jetatura (contre le sort qu'un malin peut jeter sur vous par un regard). « Je sens le ridicule de cet usage, m'a dit don Nardo en me reconduisant : mais que voulez- vous; uu avocat est sujet à faire des mécontents, et cette corne me rassure. »
Ce qui vaut mieux encore, c'est qu'il y a des gens qui croient avoir le pouvoir de jeter un sort Le grand poète, M. le duc de fiisagno, passe dans la rue ; un paysan qui portait sur sa tète un grand panier de fraises le laisse tomber, elles courent sur le pavé; le duc court au paysan : <t Mon cher ami, lui dit-Il, je puis t'assurer que je ue t'ai pas regardé. »
Je me moquais ce soir de fa jetatura avec un homme du pre-
mier mérite : « Vous n'avez pas lu le livre sur la jetatura, par Nicolas Volilta, me dit-il. César, Cicérou, Virgile y eroyaieut; ces hommes-là nous valaient bien....» Enfin, à mon inexprimable étounement, je vois que mon ami croit à h jetatura. Il me donne une petite corne de corail que je porte à ma montre. Quand je craindrai un mauvais regard, je l'agiterai, en ayant soin de tourner la pointe contre le méchant.
Un négociant fort maigre, et qui a de beaux yeux un peu juifs, arrive à Naples; le prince de *" Tinvite à dîner. Un de ses fils place à côté du négociant un certain marquis, et, au sortir de table, lui dit : « Eh bien^ que dites-vous de votre voisin? — Moi? Rien, dit le marquis étonné. —C'est qu'on le dit un peu jetatore. - - Ah ! quelle mauvaise plaisanterie, dit le marquis pâlissant. Mais il fallait au moins m'avertir un moment plus tôt : je lui aurais jeté ma tasse de café à la figure. »
Il faut rompre la colonne d'air entre l'œil du nécromant et ce qu'il regarde. Un liquide jeté est très-propre à cet effet : un coup de fusil vaut encore mieux. C'est en qualité de jetatore qu'un serpent ou un crapaud regarde fixement un oiseau qui chante au haut d'un arbre, et de chute en chute le force à tomber dans sa gueule. Prenez un gros crapaud, jetez-le dans un bocal rempli d'esprit-de-vin, il y meurt, mais les yeux ouverts. Si vous regardez ces yeux dans les vingt-quatre heures de son décès, vous avez la jetatura^ et vous tombez en syncope. J'ai offert de me mettre en expérience, on m'a répondu que j'étais un incrédule.
Voici un fait de 1824 : Don Jo, directeur du musée de P***, et homme de mérite, a le malheur de passer i^m jetatore. Il sollicitait du feu roi de Naples, Ferdinand, uqe audience que ce prince n'avait garde de lui accorder. Enfin, cédant, après huit ans, aux sollicitations des amis de don Jo, le prince reçoit le directeur de son musée. Pendant les vingt minutes que dure l'audience, il est fort mal à son aise, et tient une petite corne de corail. La nuit suivante, il est frappé d'apoplexie.
L'on me dit une fois, auprès des falaises de Douvres, qu'uue personne nerveuse qui se trouve sur l'extrême bord d'un précipice, éprouve la tentation de s'y jeter.
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Ou croit à la jetatura en Norwége toul comme à Naples.
15 juillet. — Soirées de madame Tarchi-Sandrini à Portici. Salon délicieux à dix pas de la mer, dont nous sommes séparés par un bosquet d'orangers. La mer brise ave.c mollesse; vue d'ischia ; les glaces sont excellentes. Je suis venu de trop bonne heure; je vois arriver dix ou douze femmes qui semblent choisies parmi ce que Naples a de plus distingua. Madame Melfi vient de partager pendant trois ans Texil de son mari; elle a passé tous les hivers à Paris ; elle est arrivée avec vingt ou trente caisses de modes. On Tentoure, ou l'écoute. « Un joli jeune homme, dit-elle, à la fleur de Tâge, me fit cette confidence à Paris : « Je ne m'ennuie plus tant dans la société depuis que j'ai c cessé de danser. L'embarras de faire danser la maîtresse de la a maison, de retenir une place, de s'assurer un vis-à-vis, m'in- « quiétait toute la soirée. » Image frappante et véritable de la civilisation parisienne! le plaisir étouffé par les formes qu'on lui impose.
0^ Quand un de mes amis entre chez moi, dit madame Mel6, je vois toul de suite s'il vient me voir par projet ou par brio, parce que l'idée lui en est venue à l'instant même en passant près de mon palais. 11 paraît que cette immense différence reste invisible à vos dames françaises ; elles n'ont jamais que des visites par projet; bel effet de la sévérité sur le costume.
« En Angleterre, l'éducation rend égal ; il ne reste plus à un fils de pair, pour se distinguer du fils de M. Goutts, que V affecta* tian. Ce vilain défaut va vous arriver en France; vos libéraux nigauds croient que tout est avantage dans le gouvernement de l'opinion. Je disais un jour à une de mes bonnes amies de Paris : Quelle jolie chose que vos boulevards; quelles drôles de mines on y rencontre! — Oui, répondit-elle avec une imperceptible nuance de pédanterie ; mais il ne faut pas s'y promener. Je ne pus me contenir. — // ne le faut pas, dis-je, quand on imite. Mais vous, ma chère, fille d'un pair, née au sein d'une grande fortune, je voudrais vous voir l'orgueil de n imiter personne. Qui sera modèle, si vous ne l'êtes pas? Quelque impertinente sans droits.
« Autrefois le brillant duc de Bassompierre ne songeait pas à
conserver son rang en allant se promener. Il y a du parvenu au fond du sentiment actuel. Bassompierre eût répondu à la règle qu'il ne faut pas se promener au boulevard : « Je vais où il me « plaît, et j'ennoblis tous les lieux où je vais. > La peur du ridicule (la peur, ce vilain sentiment) vole leur jeunesse à la moitié des jeunes gens de Paris.
« J'ai vu un jeune homme refuser d'aller à un joli concert donné par toutes les voix à la mode, et où, par hasard, il n'y avait rien d'ennuyeux ; sa raison fut : « On y verra des femmes de la rue Saint-Denis. » Je lui dis le lendemain : «Ne me faites plus la cour; vous me semblez ridicule. » La reine Marie-Antoinette prenait un fiacre quand cela l'amusait; vous riiez en 1786, et vous ne vous vendiez pas, a dit madame Melfi en m'adressant la parole. Quand je voyais, il y a six mois, quarante hommes de la haute société réunis dans un salon, je me disais : Trente-six sont vendus ou à vendre, et ces messieurs nous appellent bas, nous autres Italiens ! Admirable douceur des mœurs parisiennes ! les chats, si méchants à Londres, sont doux et civilisés dans les boutiques de Paris : cela fait l'éloge de vos ouvrières. La douceur des chiens parisiens fait l'éloge des hommes.
« Mais que de peines vous vous donnez pour apprendre la vanité à vos petits garçons de quatre ans! Quels habits affectés! Dans ▼ingt ans le paraître sera tout pour un Français. Vous commencez à avoir des rites sévères; je crains que vous ne deveniez tristes comme des Anglais ; vous ne pourrez plus vous moucher sans craindre de manquer à un devoir,
« Ce qui me plaît dans vos vieux jacobins, c'est qu'ils étaient au-dessus de ces petitesses : pour les déraciner du cœur de la jeunesse, ils inventèrent le costume négligé de Marat. Vos jeunes gens de vingt ans me font l'effet d'en avoir quarante. On dirsût que les femmes leur sont odieuses : ils semblent rêver à établir une religion nouvelle. Vos très-jeunes femmes me semblent éprouver de même un mouvement d'éloignement pour les hommes : tout cela annonce une dizaine d'années bien gaies. »
Madame B*** disait un jour : La musique ne saurait rendre la sécheresse, qui est la source principale de l'ennui que l'on éprouve à la cour. Le baume, pour cette douleur, c'est Vopera séria
traité à la Métastase. Ce poète, ainsi que la musique, donne de la sensibilité et quelque générosité; même à ses plus cruels tyrans. Le courtisan aime Topera séria, parce qu' il est bien aise que le public voie son état en beau.
« En arrivant à Paris, dit madame Melfi, une chose me frappa extrêmement : au bal, toujours la peur donnait des mouvements convulsifs aux doigts des danseurs. La joie si naturelle à la jeunesse, ou même la gaieté, était à mille lieues. (( Voilà qui est plaisant, a dit le colonel T^** : dans la société française, chacun consent à être victime, dans Tespoir d'être bourreau à son tour ; car, enfin, pourquoi faire la cour à la peur du ridicule ? Est-ce quelque potentat qui distribue des pensions ou des cordons?-^ Ce que la bonne compagnie de Paris abhorre par-dessus tout, dit don Francesco, c'est Véîiergie. Celte haine est masquée de cent façons : mais soyez convaincus qu'elle règle tous les sentiments. D
« L'énergie crée de l'imprévu, et devant l'imprévu l'homme vain peut rester court : voyez quel malheur !
« Je fus un jour d'un pique-nique aux bains d'Ënghien, dit madame Melfi ; un des convives, homme d'esprit, s'amusa, par envie, à glacer Tesprit et la folie de ses voisins. Voilà ce que nous n'aurions jamais souffert en Italie. J'étais outrée de colère; mais vos femmes ont si peu de pouvoir en France ! Biles laissèrent faire ce sot, que, chez moi, d'un mot, j'aurais mis à sa place en le plaisantant ferme sur un de ses ridicules : et notre pique-nique fut gai comme un catafalque. »
Bon Francesco coupe court aux critiques de sa femme en s'écriant : <k La vie morale n'existe qu*à Paris; ce n'est que là que chaque jour on a trois ou quatre idées nouvelles ; tout m'a paru insipide en sortant de Paris. Vous devez cette vie morale, me diUl, à votre situation plus centrale que celle de Londres, et ensuite à ce que rien n'est établi chez vous. Serez-vous Dieu, table ou cuvette? Tels que vous êtes, un mélange aussi séduisant de bonté, d'esprit et de raison n'exista jamais. Mais vous êtes si flexibles, si dévoiles à la mode, que tout cela tient à un fil. Qu'un de vos princes légitimes s'avise d'avoir le génie de Napoléon ou la grâce de François 1*', et vous devenez des escla-
ves contents de Tétre, comme en 1680. Que vos jeunes gens (:)ssent un pas de plus dans le mysticisme allemand, et il peut y avoir chez vous des colloques de Poissy et des Saint-Barthélemy.
« Vos femmes me semblent négligées, et malheureuses par ennui. Mais quoi ! c'est la mode ; il serait de mauvais ton de songer à détrôner Técarté, et il faut qu'elles restent solitaires et délaissées dans un coin des salons.
« J'étais bien jeune, en 1785, quand j'allai à Paris comme ablégat du pape Pie VI. Alors la vie de vos femmes était admirable de gaieté, de mouvement, d'entrain, de piquant; elles me semblèrent toujours occupées de quelque pariie de plaisir folle : les étrangers accouraient en foule d'Allemagne, d'Angleterre, etc. Notez qu'en 1785 on savait encore moins s'amuser qu'aujourd'hui en Allemagne et en Angleterre *.
« Mais l'étranger qui, depuis le grand roi, copie et connaît toujours la France à cinquante ans de distance, va répétant les louanges accordées à votre société par le marquis Garaccioli, le prince de Ligne, l'abbé Galiani. Le bégueulisme mine votre gaieté; la peur du ridicule, en 1785, n'empêchait pas à'oser; vous êtes pétrifiés maintenant. »
Madame Melfi, qui a laissé trois ou quatre bonnes amies à Paris, cherchait à excuser le méthodisme des jeunes femmes, qui nous prive de tous les jolis contes qu'on faisait en 1790. « Vous vous figurez, madame, qu'une femme redoute un mot trop libre qui pourrait choquer ses principes. Ah ! que vous n'y êtes pas : elle redoute d'être obligée de rester silencieuse et morne, après que vous avez parlé, et ainsi d'avoir l'air, pour un moment, de manquer d'esprit.
— On ne vit qu'à Paris, et l'on végète ailleurs, s'est écrié don Francesco.
* Non : la séparation du continent, de 1792 à 1814, a augmenté à Londres l'énergie du principe triste; Taris tocratie a eu une profonde peur; elle a éprouvé, elle a excité de la haine. ( Vie de Bagge^ par sir Walter Scott.) La croyance que Napoléon était un ogre mangeant les petits enfants, et ne sachant pas lire, a diminué le bon sens, et par là le bonheur. Burke disait à la crédulité aristocratique qu'en France l'étroit espace laissé entre la guillotine et le peuple était loué à un bateleur, qui y fais lit danser des chiens savants les jours d'exécution.
— Oui, pour vous, hommes» dit la princesse, <iui ne vivez que de politique et d*idées nouvelles.
— Mais, au lieu de vos idées politiques, dit monsignor Gerbelli, vous trouvez parmi nous les jouissances des beaux-arts.
— C'est comme si vous me proposiez, reprend don Francesco, de diner avec du café et des sorbets. Le nécessaire de la vie, c*est la sûreté individuelle, c'est la liberté : les arts, au dixneuvième siècle, ne sont qu'un pis-aller. Le livre le plus rétrograde, publié à Paris, se fait lire parce qu'il est obligé d'admettre certaines vérités que Técrivain le plus libéral n'ose aborder parmi nous. Il faut, pour n'être pas pendu, qu'il les entoure de formes dubitatives, qui s'opposent à ce qu'il en peigne les nuances ; et il m'ennuie. Le siècle des beaux-arts et de la poésie est passé, parce que l'habitude de la discussion avec les gens du parti contraire ôte à nos têtes le pouvoir de se laisser aller à une douce illusion. Voyez en preuve la physionomie un peu platç, mais rassurante, du héros du dix*neuvième siècle, W*"'. Nous ne sommes plus assez heureux pour demander le beau; nous ne désirons, pour le moment, que Vutile, La société va passer je ne sais combien de siècles à la chasse de l'utile.
— Paris a de plus que tous les autres pays la bonté et la politesse de ses habitants : c'est la capitale de la pensée; car ses philosophes sont bien en avant des Anglais : comparez le Comtù tutionnel au Morning-Chronicle des Anglais. Que lui manque-t-il? des peintres, des poètes, des sculpteurs? Et, nous-mêmes, en avons-nous?
— Mais, dit le colonel T***, la tristesse prude des salons de Paris, et Téter nel écarté !
— Eh bien! mon cher ami, soyons assez d'Italiens et d'Espagnols, à Paris, pour passer les soirées entre nous.
— Celle tristesse, dit madame Ber*^, ne serait-elle point une compensation qui suit la liberté? Voyez les salons anglais et américains.
— Mais tout cela est au nord, dit don Francesco; peut-^re que l'on sera gai dans les salons de Mexico et de Lima. »
Le misanthrope D*** reprend avec sa sévérité ordinaire : a L'éducation couleur de rose et si remplie de douceur, que les
Français donnent à leurs enfants^ 6le à ceux-ci Toecasion à'oser et de souffrir. Cette éducation parisienne anéantit la force de vouloir, qui n'est que le courage de s'exposer au danger. Les vexations auxquelles est en butte la jeunesse de Milan et de Modène me sont précieuses, si je les compare à la douceur du gouvernement français, qui, à Paris, glisse inaperçu : elles nous conserveront la supériorité dans la force de vouloir. Les dangers du treizième siècle nous valurent les grands hommes du quatorzième. »
20 juillet. — Ce soir, après un serment fort sérieux d*ètre à jamais diftcret, j'ai vu des marionnettes satiriques. J'ai retrouvé ici une famille de gens d'esprit, mes anciens amis, extrêmement prudents en apparence, mais, au fond, se moquant de tout ce qui est risible, et fort gais. Le résultat de la confiance qu'on a dans ma discrétion a été de me faire admettre à une comédie satirique, dans le goût de la Jlf an(2ra^ore de Machiavel» jouée, par des marionnettes. Dès les premières scènes, la pièce ma rappelé le délicieux proverbe de Collé, intitulé la Vérité dans le vin. Mais ici il y a un feu, une vie dramatique, une énergie burlesque, un mépris pour le style, un respect pour les situations caractéristiques, qui laisse bien loin les proverbes spirituels et fins, mais un peu froids, de Collé et de Carmonielle.
La farce d'hier soir est intitulée : Si fara si o no un segi'etario di 5ta/o ? (Aurons-nous un premier ministre?)
Le premier rôle est rempli par un non moindre personnage qu'Innocente Re, lequel n'aime point son premier ministre, don C«iehino, vieillard de quatre-vingt-deux ans, autrefois libertin fort adroit et grand séducteur de femmes. Maintenant il a presque tout à fait perdu la mémoire : ce qui ne laisse pas de faire un singulier elîet dans la place de premier ministre. La scène dans laquelle don Cechino donne audience à trois personnes, un curé, un marchand de bœufs, et le frère d'un carbonaro, qui lui ont présenté trois pétitions différentes, qu'il confond sans cesse en leur répondant, est délicieuse de vérité et de comique. L'embarras du ministre, qui, sentant bien qu'il a oublié les pétitioBs, feint sans cesse de se les rappeler parfaitement, est amusant. Son Excellence parle au marchand de bœufs de son frère, qui
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a coDspirë conlre TÉtat, et qui subit une juste punition dans un château fort, et au malheureux frère, de l'inconvénient qu'il y aurait à admettre dans le royaume deux cents tètes de bœufs provenant de TÉtat du pape, est digne de Molière, et avait ce soir pour nous un genre de mérite que n'a pas Molière. Tandis que nous assistons à cette scène, jouée avec des marionnettes, il n'est aucun de nous qui n'ait la conscience qu'une scène aussi plaisante dans les détails se passe actuellement à deux cents pas du salon où nous rions aux larmes. Mes amis ont même le soin de ne représenter sur leur théâtre de marionnettes que des scènes qui ont eu lien réellement, au vu et au su de toute la haute société. En voyant l'embarras comique de ce petit personnage de douze pouces de haut, revêtu du costume de premier ministre, et auquel nous tous nous avions fait la cour ce matin, le rire prenait une telle énergie chez la plupart d'entre nous, que trois fois il a fallu suspendre la représentation. Je crois que le danger de ce petit plaisir innocent en augmentait encore l'intérêt. Nous n'étions que dix-buit : c'étaient aussi des gens de la société qui faisaient parler les marionnettes.
Le cadre de cette comédie (Vossatura) a été fait par un abbé fort malin, qui me semble l'amant d'une des maîtresses de la maison. Or. un abbé n'oublie jamais, en Italie, qu'il peut avoir un moment de fortune et parvenir au chapeau.
Je vois que le cadre de la petite comédie est toujours convenu d'avance entre les acteurs, ou, pour mieux dire, entre les personnes qui doivent parler pour les marionnettes. Le papier où est le plan est fixé dans la coulisse sur un pupitre éclairé par deux bougies. 11 y a autant d'acteurs dans la coulisse, parlant pour les marionnettes, qu'il y a de personnages dans la pièce. L'actrice qui parle pour l'amoureuse de la comédie est toujours une jeune personne. Le dialogue improvisé des marionnettes est plein de naturel et riche d'inflexions. Les acteurs n'ayant à s'occuper, ni de leurs gestes, ni de l'expression de leur physionomie, parlent bien mieux que s'ils étaient en scène.
Cet avantage est surtout précieux dans la comédie satirique, telle que celle où je viens de vous figurer le premier ministre, le fameux banquier Torlonia, duc de Bracctano, l'ambassadeur
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d'une haute puissance, el plusieurs autres grands persomîTtf«&^ Les jeunes gens qui les faisaient parler, et qui les avaienl vus le malin ou la Teille, imitaient, à s'y méprendre et à mourir de rire, leur accent et la tournure de leurs idées. J'ai même vérifié que trois ou quatre des speclaleurs avaient passé le commencement de la soirée avec les grands personnages qu'ils avaient le délicieux plaisir de retrouver sur la scène avant de la finir. Ne pourrait-on pas importer à Paris ce genre de plaisir? Quand Ton ne tombe pas dans le plat défaut d*ètre méchant el trop satirique, et qu'on sait rester gai, naturel, comique, de bon ton, c'est, suivant moi, l'un des plaisirs les plus vifs que Ton puisse goiller dans les pays despotiques.
MOLik DI GAETE.
25 juillet. — Plusieurs jeunes femmes de ma connaissance vont à Rome pour assister à une cérémonie magnifique qui doit avoir lieu dans quelques jours. J'ai vu Naples à peu près : je n'étais pas sans inquiétude du côté de la police. On dit qu'un homme qui porte un nom assez semblable au mien a élé au service de Mural. Hier soir, à neuf heures, je me suis esquivé. Je voulais passer par Agnino et Frosirone, roule très-pittoresque; je m*y hasarderai quand j'aurai un bon passe-port.
i" août. — Je sors de la rameau C/ia/?e//e Sixtine; j'ai assisté à la messe du pape, à la meilleure place, à droite, derrière le cardinal Consalvi ; j'ai entendu ces fameux castrats de la Sixtine. Non, jamais charivari ne fut plus exécrable ; c'est le bruit le plus offensant que j'aie entendu depuis dix ans. Des deux heures qu'a duré la messe, j'en ai passé une el demie a m'êtonner, à me tâter, à sentir si je n'étais point malade, à interroger mes voisins. Malheureusement c'étaient des Anglais, gens pour qui la musique est lettre close. J'interrogeais leur sensation : ils me répondaient par des passages de Burney.
Mon parti bien pris sur la musique, j'ai joui des mâles beautés du plafond et dii Jugement dernier; j'ai étudié la physionomie
des cardinaux : ce sont de bons curés de campagne ; le premier ministre Gonsalvi s'est bien gardé d'appeler des gens capables de le remplacer. Beaucoup ont Tair malade ; quelques figures expriment la hauteur. 11 est impossible, à cinquante ans, d'être plus bel homme que le G. Gonsalvi. J*ai vu, par sa place à la Chapelle Sixtine, qu'il n est pas prêtre; il n'est que diacre.
8 août. — J'ai accroché deux artistes français; je me suis fait mener à la Sixlîne. Je leur ai persuadé qu'ils m*en faisaient les honneurs. Ma sensation sur ce concert de chapons enroués est la même. Us en sont convenus avec beaucoup de peine, et m'ont renvoyé aux cérémonies de la semaine sainte. Ma foi, j'ai bien l'air de manquer à l'ajournement. Des gens qui pourraient chan- ' ter, qui sauraient chanter juste, une fois de leur vie, ne pourraient se souffrir criant à tue-tête et déchirant l'oreille. Mais Rome est un drôle de pays : n'ayant rien au monde à quoi s'intéresser, il porte l'esprit de parti dans les arts. Des gens d'esprit me soutiennent que tel barbouilleur au-dessous des nôtres est excellent, uniquement parce qu.'il est de Rome. — On ne saurait siffler trop fort : point de grâce pour la médiocrité; elle diminue notre sensibilité pour les beaux-arts.
14 août. — Enfin j'ai trouvé des gens de bon sens, mais c'est parmi les ambassadeurs. Ils pensent exactement comme moi. Tout ce qui est sot, me disait en allemand M. ***, ne peut pas se dépêtrer des toiles d'araignée des voyageurs, et admire sur parole. Il me mène chez l'avocat N*** : à Rome, c'est la classe instruite; rien de bête comme leurs princes. J'entends de fort bonne musique; je trouve des gens extrêmement savants, raisonnant fort bien, toutefois jusqu'à ce que le patriotisme les prenne à la gorge. Ici, tout ce qui a rapport à la musique est familier, comme à Paris les jugements sur Racine et Voltaire. Retiré dans un coin, je raisonnais, avec plaisir, avec un gros homme, qui m'a appris beaucoup de choses : c'est un tailleur enrichi.
15 août. — J'assiste à la superbe cérémonie de Saint-Pierre : tout en est auguste, excepté la musique. Ce vénérable pontife, ?êtu de soie blanche, porté sur le fauteuil que lui ont donné les Génois, et distribuant des bénédictions dans ce temple sublime, forme un des beaux spectacles que j'aie vus. J'étais sous un am-
phithéàlre construit eu planches, à la droite du spectateur, et où se trouvaient deux cents dames. Il y avait deux Romaines, cinq Allemandes, et cent quatre-vingt-dix Anglaises. Dans le reste de réglise, personne, excepté une centaine de paysans d'un aspect horrible. Je fais, en Italie, un voyage eu Angleterre. La plupart de ces dames étaient si émues de la beauté de la cérémonie, que leur cœur avait quelque peine à sentir le ridicule des cbapons sacrés qui chantaient cachés dans une cage. Il en est de même à la Sixtine. Je pense qu'ils sont censés ne faire que soutenir le chant des officiants.
18 août. — Je viens de jouir d'un des spectacles les plus beaux et les plus touchants que j'aie rencontrés en ma vie. Le pape sort de Saint-Pierre, porté par ses estafiers sur un immense brancard; on le voit à genoux devant le Saint-Sacrement. Heureusement il ne fait pas trop chaud : nous avons ce qu'on appelle une journée ventillata. Dès le grand matin les avenues de la place de Saint-Pierre sont sablées, nettoyées, les maisons tendues de tapisseries : cela se voit partout; mais ce qu'on ne voit qu'à Rome, ce sont des figures persuadées que le pontife qui va paraître est le souverain maître de leur bonheur ou de leur malheur éternel. Il y a des chaises et des échafauds le long des deux immenses colonnades qui entourent la place. Dès le matin les toilettes les plus recherchées, comme les costumes les plus sauvages, marchandent les meilleures places ; le paysan des Abruzzes, pour peu qu'il ait deux carlins dans la poche, s'y trouve assis à c6té du haut et puissant prince romain; et l'argent est, dans ce séjour de l'égalité, la seule aristocratie reconnue et privilégiée. J'ai vu en Angleterre le peuple, qui se rendait à un meeting où Gobbet devait parler, ne pas oser se placer sur les charrettes qui avaient amené les denrées au marché. Le cordonnier angkis disait avec un profond respect : « Ces places sont réservées pour les gentlemen. Commodément assis au premier rang, voici ce que j'ai vu : Sur un pavé sablé et jonché de feuilles de laurier, ont défilé d'abord cinq ou six ordres de moines gris, blancs, noirs, bruns, pies, de toutes couleurs enfin, qui, la main armée d'un large flambeau, et l'œil obliquement ûjié vers la terre, chantaient à lue-tête des hymnes inintelligibles. Ils
306 ŒUVRES DE STÎ2NDHAL.
cbeTchaieni évidemment à captiver ratteotion de la multitude par une humble démarche, que trahissait sans cesse Forgueil de leurs regards. Venait ensuite le clergé régulier des sept grandes basiliques, séparé en sept corps différents par de grands pavillons rouge et jaune à demi tendus, que portaient des hommes vêtus de blanc ; et chacun de ces pavillons, d'un aspect tout à fait oriental, était précédé par un instrument bizarre surmonté d^une cloche d'où Ton tirait un tintement unique de minute en minute. Enfin sont arrivés les hauts fonctionnaires de TÉglise et les cardinaux, la tète couverte de leur bonnet pointu. Tout à coup tout le monde fléchit le genou, et, sur une estrade entourée des plus riches étoffes, je vois paraître une figure pâle, inanimée, superbe, enveloppée elle-même de draperies jusqu'au-dessus des épaules, et qui ne me semblait former qu'un tout avec Tautel, l'estrade et le soleil d'or devant lequel elle était comme en adoration. m Tu ne m'avais pas dit que le pape était mort, » disait à mes côtés un enfant à sa mère. Et rien ne peut mieux rendre Tabsencé totale de mouvement de cette étrange apparition. Â ce moment il n'y avait que des croyants autour de moi, et moimême j'étais d'une religion si belle ! L'attitude du pape est de tradition : mais, comme elle serait fort gênante pour un vieillard, souvent infirme, on dispose les draperies de manière que Sa Sainteté ait Tair d'être à genoux, tandis qu'en réalité elle se trouve assise dans un fauteuil.
25 — Bal charmant chez une dame anglaise. L'un des libéraux les plus marquants de Rome me prend à part pour me dire : « Monsieur, H y a un livre sublime, un livre qui, selon moi, contient le bonheur des peuples et des rois : c'est le Dictionnaire de Ckambers. » Et ainsi de tout ce que j'ai rencontré passé Bologne; mais les génies percent: Âlfieri, Ganova. Ce n'est pas qu'ils ne gardent une forte teinte de préjugés. En Angleterre, un demi-sot fait souvent un bon livre. Ici, un homme de talent comme Foscolo s'amuse à faire un pamphlet latin contre ses ennemis ^
* Didymi Chierici Epittoloff Lugano, 4816. Foscolo, le premier poète d'Italie après Monti, est auteur des Tombeaux et diAjace. Comme Monti, il ne pense pas beaucoup, mais il versiiie supérieurement.
26 août. •— L'on me mène à Téglise des Jésailes, à côté du palais de Venise. Je sens un peu de ce respect qu'inspire le pouvoir, même le plus scélérat, lorsqu'il a fait de grandes cbor ses. — L'église est remplie de la plus iniâme canaille ; nous renvoyons nos montres à Thôtel. Mauvais goût du président de Brosses, qui s'extasie sur l'autel de saint Ignace. L'ignoble et le ridicule de cette sculpture sont incroyables : c'est au point que je n'ose dire en quoi elle est ignoble ; mais Ton était si barbare en France vers 1740, qu'il faut tout pardonner en faveur de tant d'esprit. Enfin la musique commence : ce sont des orgues, placées en divers endroits de l'église, qui se répondent; cela est fort agréable; mais, comme partout, le musicien abuse de la ricbesse de cet instrument. J'ai entendu mille fois mieux en Allemagne : cependant je passe deux heures fort bien. Chose étonnante ! je vois deux ou trois Anglais vraiment touchés. Nous avons vu arriver huit ou dix cardinaux amis des jésuites. C'est à Rome que cet ordre célèbre a les ennemis les plus puissants : les dominicains et les capucins sont furieux. Honneurs militaires rendus aux cardinaux. Belle tenue des trou ^ pes romaines. On sent tellement à quelle canaille on a affaire, que chaque chapelle est gardée par une sentinelle, la baïonnette au bout du fusil : outre cela, d'autres sentinelles se promènent au milieu de la foule agenouillée. Bon trait dans le centre de la religion, qui prétend retenir les hommes par le moral ! que l'on sente cependant la nécessité de la baïonnette, plus qu'à Paris, où l'on nous dit que nous sommes impies. Ces soldats revenant de France, et couverts encore de ce noble uniforme français, chantent à demi-voix le psaume avec le peuple. Rome serait encore la capitale des arts, pour peu qu'elle eût un moral passable. Ce chant du peuple est excellent. Ici la musique et l'amour font la conversation d'une duchesse comme de la femme de son coiffeur ; et, quand celle-ci a de l'esprit, la diiïérepce n'est pas fort grande : c'est qu'il y a des fortunes différentes, mais il n'y a pas de momrs différentes. Tous les Italiens parlent des mêmes cho« ses, chacun suivant son esprit : c'est un des traits frappants de l'état moral de ce pays ; la conversation du plus grand seigneur et celle de son valet de chambre sont la même.
29 août. — ie jouis de ma loge au théâtre d'Argentine. Ce n'était pas la peine de tant s'intriguer. L'on nous donne le Tancredi de Rossini. La pièce n'aurait pas été achevée à Brescia ou à Bologne. L'orchestre est pire que les chanteurs : mais il faut voir le ballet. La troupe de danseurs qui charme Rome avait grand'peine à se faire souffrir, il y a six mois, à Varèse, petite ville de Lombardie.
Ici, chacun orne sa loge à son gré : il y a des rideaux en baldaquin, comme pour une fenêtre à Paris, et un devant de loge en étoffe de soie, velours, mousseline ; il y en a de bien ridicule, mais la variété est agréable. Je remarque trois ou quatre draperies qui rappellent de loin une couronne : on m'explique que la vanité des pauvres têtes couronnées qui habitent Rome y trouve une consolation. Tout est décadence ici, tout est souvenir, tout est mort. La vie aètive est à Londres et à Paris. Les jours où je suis tout à la sympathie, je préférerais Rome : mais ce séjour tend à affaiblir l'âme, à la plonger dans la stupeur; jamais d'effort, jamais d'énergie, rien ne va vite. La plus grande nouvelle de Rome, c'est que Gamuccini vient de finir un tableau. Je vais voir cette Mort de César : c'est du mauvais David. Ma foi, j*aime mieux la vie active du Nord et le mauvais goût de nos baraques.
Il est vrai que rien ne serait supérieur à la vie active entremêlée, dans les repos, des jouissances de sympathie produites par ce beau climat de Rome.
Ce qui achève de me mettre en colère, c'est que, dans tontes les loges où je vais, on trouve très-beau cet indigne spectacle. Les Romains ont une vanité bien comique ; ils disaient ce soir : Quel cantar è degno di una Roma ! C'est leur tournure emphatique pour nommer Rome ; ils n'en emploient jamais d'autre. Je me retire navré de cet avilissement complet. Je cherche un volume de Montesquieu ; je me rappelle enfin qu'hier on roe l'a confisqué à la douane comme un auteur des plus défendus. Je découvre dans un recoin de mon écritoire une Grandeur des RomainSy in-32. Je lis quelques chapitres ; j'ai du plaisir à augmenter l'humeur sombre qui me possède ; vers les deux heures, je suis à la hauteur d'Alfieri. Je lis tout Don Garzia avec un vif plaisir : il ne m'arrive pas de sentir cet auteur quatre fois par an.
M. Nystrom, homme d'esprit et architecte de la plus haute espérance, a bien voulu visiter avec moi la place de la colonne Trajane. Trajan fit élever cette colonne dans une sorte de cour fort étroite, auprès d'une basilique. Les travaux admirables exécutés de 1810 à 1814, par Q'*% intendant de la couronne à Rome, marqueront plus' dans la postérité que les travaux de dix pontificats des plus actifs. Napoléon a consacré dix millions aux embellissements de Rome. Il avait le projet de faire enlever les douze pieds de terre qui gâtent le Forum.
50 août. — J'arrive de trop bonne heure au théâtre Valle : mais toutes les places du parterre sont numérotées ; quand Ton n'est pas des premiers, Ton n*enlend pas. Je m'amuse à lire le règlement de police. Le gouvernement connaît son peuple : ce sont des lois atroces. Cent coups de bâton, administrés à Tinstant sur Téchafaud qui est en permanence à la place Navone, avec une torche et une sentinelle, pour le spectateur qui prendrait la place d*un autre ; cinq ans de galères pour celui qui élève la voix contre le portier du théâtre (la maschera), qui distribue les places. Le jugement a lieu ex inquisitione, suivant les douces formes de l'inquisition. Tout ce que je vois des spectateurs, Tabsence totale de politesse, d'honneur, d'égards, l'extrême insolence à côté de l'extrême bassesse dès qu'on résiste , tout me confirme ce que madame R*** me disait hier, que Tibère Pacca, gouverneur de Rome, est homme de talent et qui sait son affaire. Je fais copier son ordonnance de police : ce se sera une des pièces justificatives de mon voyage, pour qui m'accusera de trop mépriser le despotisme ecclésiastique.
La musique commence enfin; elle est d'un nommé Romani, qui s'intitule sur l'affiche Figlio di quesia gran Roma, Il est digne de sa patrie : sa musique n'est qu'un centon de Gimarosa ; par ce moyen, quoique sans le moindre génie, elle m'amuse.
La prima donna de Valie est cette même madame Giorgi que j'ai vue à Florence : la musique de Rossiui lui allait mieux; elle n'est plus ici qu'une faible copie de la Malanottù II y a un bouffon de la bonne école, point musqué, et qui fait rire; mais il est bien vieux.
La pièce est une traduction des Jevx de V amour et du ha-
sard. Le traducteur y a ajouté des coups de bâlou, et un bailli de village qui compose une harangue à son seigneur à Tàide du Dictionnaire des rimes. 11 y a longtemps que nous sommes convenus que la musique ne peut peindre Tesprit ; elle est obligée de prononcer lentement, et le degré de rapidité de la repartie donne presque toujours une nuance à Tidée. La musique ne peint que les passions, et que les passions tendres.
Depuis Mozart et Haydn, tandis que le chant peint une passion, des traits d'orchestre peignent d'autres nuances de sentiment, qui, je ne sais comment, viennent se confondre dans notre àme avec la peinture de la passion principale. Mayer, Winler, Weigl, Ghérubini, abusent de l'accessoire, ne pouvant atteindre au principal. Mais jusqu'ici, malgré cette découverte, la musique ne peut encore atteindre Vesprit,
1" septembre. ^- Je retourne à Valle.
Des gens parfaitement heureux, ou des gens parfaitement insensibles, ne pourraient souffrir la musique : c'est pour ces deux raisons que les salons de Paris, en 1779, lui étaient si rebelles. Mozart fil bien de quitter la France ; et, sans la Nouvelle Héloïse, le Devin de Jean-Jacques eût été sifflé
Pourquoi a-t-on du plaisir à entendre chanter dans le malheur? c'est que, d'une manière obscure et qui n'effarouche pas Vamour-propre, cet art nous fait croire à la pitié chez les hommes : il change la douleur sèche du malheureux en douleur regrettante; il fait couler les larmes; sa consolation ne va pas plus loin. Aux âmes tendres, qui regrettent la mort d'un objet chéri, il ne fait que nuire et que hâter les progrès de la phthisie.
21 septembre. — Je viens de passer cinquante jours à admirer et à m'indigner. Quel séjour que la Rome antique, si, pour dernier outrage, sa mauvaise étoile n'avait pas voulu qu'on bâttt sur son sol la Rome des p... ! Que ne seraient pas le Colysée, le Panthéon, la basilique d'Anlonin, el tant de monuments démolis pour faire des églises, restaul fièremenl debout au milieu de ces collines désertes, le monl Avculin, le Quiriual, le Palatin! Heureuse Palmyre !
Saint-Pierre excepté, rien de plus plat que larchitecture moderne, si ce n'est la sculpture. Ce mot rappelle Canova, seule
exception. Il fait mettre les bustes des grands artistes au Panthéon, lieu si cher aux âmes tendres, par la tombe de Raphaël. Tôt ou tard on lui ôlerale nom d'église, qui jadis la protégea contre le génie du christianisme : ce sera un musée sublime. La plupart des bustes commandes à Ganova sont bien médiocres : un seul est de lui; ou lit sur la base :
A DOMINICO CIMAROSA ERCOLE CARDINALE COKSALTl, 1816.
Accident arrivé vers 1825. Un certain parti devenant le plus fort, tous ces bustes ont été exilés dans certaines petites salles obscures au Gapitole.
Le tombeau de Raphaël, élevé à ce grand homme aussitôt après sa mort (1520), et sur lequel le cardinal Bembo fît mettre ces deux jolis vers
lUe hic est Raphaël; timuit quo sespite vinci Rerum magna parens et moriente mori,
était orné de son buste. Le tombeau a été mutilé, et le buste relégué au Gapitole.
En France, comme les convenances gémiraient de l'inscription du buste de Gamarosa ! Je ne m'étonne plus de Tinclination secrète qui me faisait aimer le cardinal Gonsalvi. C'est le plus grand des ministres existant en Europe, parce que c'est le seul honnête homme. L'on sent bien que je fais une exception formelle pour les ministres du pays ou ce voyage paraîtra.
Cet homme rare est abhorré par ses trente-trois collègues. On mutile tous ses plans, ou le force à laisser tous les détails en pâture à la sottise: c'est pour cela que Ton m'a confisqué Montesquieu. Il ne peut attaquer Tétable d'Augias de la seule manière sensée, en fondant une école polytechnique.
Je compte dans mon journal plus de vingt anecdotes sur ce grand ministre, et toutes à sa louange. Il est simple, raisonnable, obligeant, et, pour finir par un grand trait presque incroyable en France, il n^eat pas hypocrite.
24 septembre. — C'est d'une hotire malade que Ton lire la perle. Je désespère des arts depuis que nous marchons vers le gouvernement de Y opinion , parce que, dans toutes les circonstances possibles, ce sera toujours une absurdité que de bâtir Saint-Pierre. N'y avait-il donc pas vingt manières cent fois plus utiles detlépenser cinq cents millions? n'y avaii-il pas deux cent mille malheureux à secourir, la moitié de la campagne de Rome à mettre en culture, les majorats à acheter à huit ou dix grandes familles de Rome et à distribuer à deux cent mille paysans, qui ne demandaient qu'un champ à cultiver pour n'être plus brigands?
Vers 1730, le gouvernement papal, je ne sais par quel hasard, avait un million à dépenser. Valait- il mieux faire la façade de Saint-Jean-de-Latran, ou un quai qui remontât le Tibre de la porte du Peuple au pont Saint- Ange?
La façade est ridicule : mais peu importe à la question. Le pape se décida pour la façade ; et Rome attend encore un quai qui peut-être diminuerait la fièvre qui dévore ces quartiers depuis les premières chaleurs de mai jusqu'aux premières pluies d'octobre. Groirez-vous qu'on m'a montré dans le Corso, près de Saint-Charles-Borromée, la maison au delà de laquelle la fièvre ne passe jamais? Cette année le kinine fait des merveilles. Un chimiste célèbre, M. Manni, le fabrique aussi bien qu'à Paris.
On me disait hier : « Quel dommage que François I" n'ait pas fait la France protestante! »
J'ai fort scandalisé l'apprenti philosophe en répondant : « C'eût été un grand malheur pour le monde ; nous fussions devenus tristes et raisonnables comme des Genevois. Plus de Lettres pe7'sanes, plus de Voltaire, surtout plus de Beaumarchais. Avez-vous pensé au degré de bonheur d'une nation chez la quelle les Mémoires de Beaumarchais occupent toutes les attentions? Cela vaut peut-être mieux que le révérend M. Irving mettant sa montre en gage. Il y a tant de maladies et de choses tristes dans la vie, que rire n'est pas raisonnable. Les jésuites à la manche large, les indulgences, la religion telle qu'elle était en Italie vers 1650, valent beaucoup mieux, pour les arts et le bonheur, que le protestantisme le plus raisonnable. Plus il est raisonnable, plus H tue les arts et la gaieté.
(L'état de la liberté de la presse, en 18:26, s*oppose à ce que j'euvoie à ]*imprimeur :
l"* La Vie de Pie VU, très-favorable cependant à ce vénérable pontife ;
2° La Vie du cardinal Consalvi;
y La Description du mécanisme du gouvernement romain. Les choses vont à peu près comme en 1500 : c'est un morceau curieux d'antiquité;
¥ \S Histoire du conclave de 1825, pendant lequel je me trouvais à Rome. Chaque soir nous avions chez madame N*** le détail du vole émis dans le conclave par chaque cardinal ;
h^ L'Histoire du secrétaire employé par Pie VI pour son travail sur les évêchés d'Allemagne ; le tour joué à ce secrétaire
parle cardinal Consalvi; les A de madame ia générale
Pfi )