‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 21 sur 40 · CASTEL-GANDOLFO · texte numérisé non relu

CASTEL-GANDOLFO

1^' octobre. — Je suis établi depuis un mois à Castel-Gandolfo ; je passe ma vie sur les bords du lac Albano et à Frascati. Ce serait être injuste envers ces sites délicieux que de les décrire en moins de vingt pages. — Anecdote du jeune paysan de Frascati, contée hier à la villa Aldobrandini. Ce climat inspire je ne sais comment V adoration pour la beauté. Mais je n'ai déjà que trop parlé de ce qui tient à la beauté : j'ennuierai les gens du Nord. Voici de la philosophie morale. A Rome, je vais presque chaque soir chez M. Tambroni, au palais de Venise ; là je trouve son aimable femme, née à Chambéry, Canova, ami de la maison, et deux ou trois philosophes, tels, pour l'impartialité et la profondeur de leurs jugements, que jamais je n'ai rencontré rien qui en approche.

Voici l'extrait de mes notes du mois dernier. Je vais à Rome; mais la peur de la fièvre me ramène coucher à Castel-Gandolfo.

Les gens du Nord envisagent l'existence d'une manière grave, sérieuse, profonde si l'on veut. On a peut-être autant d'esprit à Rome qu'à Edimbourg, et l'on y envisage la vie d'une manière vive, passionnée, remplie de sensations fortes, et un peu dés-

ordoonées si vous voulez. Dans la première hypolhèse, le mariage et les lieos de famille soûl couverts de rinviolabilité la plus emphatique. Â Rome, le prince Golona ou tout autre ne considère le mariage que comme une institution destinée à ré gler Tétât des enfants et le partage des propriétés. Un Romain à qui vous proposeriez d'aimer toujours la même femme, fût-elle un ange, s'écrierait que vous lui enlevez les trois quarts de ce qui fait qu'il vaut la peine de vivre. Ainsi, à Edimbourg, la famille est le principaly et à Rome Vaccessoire seulement. Si le système des gens du Nord engendre parfois la monotonie et l'ennui que nous lisons sur leurs figures, souvent aussi il procure un bonheur calme et de tous les jours. Ce qui est plus capital à mes yeux, peut-être le système triste a-t-il quelque secrète analogie avec la liberté et tous les trésors de bonheur qu'elle verse sur les hommes. Le système romain n'admet pas cette quantité de petits Étals qu'on appelle familles; mais aussi chacun peut chercher le bonheur comme il l'entend.

Si je ne craignais de me faire lapider, j'ajouterais que je connais un pays dont les habitants ont importé pour leur usage presque tout ce qu'il y a de mauvais dans le système triste des protestants et dans la manière voluptueuse de l'Italie.

Excepté parmi les personnes qui ont plus de deux cent mille livres de rente ou une très-haute naissance, le mariage est presque inviolable en Angleterre. En Italie, quand on célèbre un mariage dans une église, celle idée d'inviolabilité et de fidélité éternelle n'entre dans la (ête de personne. Gomme le mari sait cela d'avance, comme c'est une chose reçue et convenue, à moins qu'il ne soit épris lui-même, ce qui le placerait alors dans la situation d'un amant à l'égard '^de sa maîtresse, il ne s'inquiétera nullement de la conduite de sa femme.

II y a un troisième pays, où le mariage n'est absolument qu^une affaire de bourse ; les futurs ne se voient que quand les deux notaires sont convenus des articles du contrat. Mais les maris de ce pays n'en prétendent pas moins à toute l'inviolable fidélité qui se rencontre dans les mariages anglais, el à tous les plaisirs qu'offre la société italienne. Leur intérieur est aussi rempli des jouissances de l'âme que leurs salons sont gris*

Je suis humilié du rôle que je vais jouer : je vais scandaliser ces salons en disant un mot des mœurs romaines. Rome est italienne par excellence, bien supérieure à Naples, déjà un peu francisée, et à Bologne, qui quelquefois est petite ville. A Rome, tous les dix ans, on élit un roi : ce roi n'a peut-être pas été sans passions durant sa jeunesse. Quelle source d'intérêt !

A Rome, point de gêne, de contrainte, point de ces grimaces convenues, dont la science s'appelle ailleurs usage du monde. Quand on plaît à une femme, rarement elle cherche à le cacher. Dite a ,.,.che mipiace est une phrase qu'une Romaine ne se fait pas scrupule d'employer. Si Thomme qui a le bonheur de plaire partage le sentiment qu'il inspire, il dit : Mi voleté bene ? — Si.

— Quando ci vedremo ? Et c'est d'une manière aussi simple que commencent des attachements qui durent des années. Huit ou dix ans sont le terme moyen : une passion qui ne dure qu*un an ou deux fait mépriser la femme comme une âme faible qui n'est pas sûre de sa propre volonté. La parfaite réciprocité de devoirs qui existe entre l'amant et sa maîtresse ne contribue pas peu à affermir la constance. Au reste, dans ce pays où la politique est si fine, toute dissimulation est mise de côté. J'ai tu dernièrement, au bal magnifique donné par le banquier Torlonia, duc de BraccianO) qu'une femme ne danse qu'avec les personnes agréées par son amant. Osez-vous demander la cause des refus d'une jolie femme; elle répond avec simplicité : Il mio amico non lo vuole,

— Doniandate al mio amico.

Il se trouve chaque année un ou deux Allemands qui ont la bonté d'aller demander à Vamico la permission de danser avec sa maîtresse.

Les jolies Romaines ont un tort grave : c*est celui de se moquer des Françaises, qui, à leur dire, ont plus de coquetterie que d'amour, et, après mille façons, finissent par arriver au même point. Je ne donne ceci que comme un exemple des jugements ridicules que les nations portent les unes sur les autres.

On demandait à une Romaine ce qu'elle ferait si son amant lui était infidèle ; cet amant était présent. Sans répondre, elle se lève, ouvre la porte, sort un instant, puis reparaît en tâtonnant, comme si elle s'avançait dans un lieu obscur. Chacun la regardait avec

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ctonuemeul, quand on la vil, toujours avec la même pautoiuiiiie, s'approcher de sou ami, qui u y concevail rien lui-même, et lui briser sur la poilrine son éventail qu'elle tenait à la main.

Ce fut là toute sa réponse. Que de jolies phrases une de nos femmes à la mode n' eût-elle pas débitées en pareille occasion !

4 octobre. — M. le marquis 6a...., amant de madame Bo

Tune des plus belles femmes de Rome, se trouvait avec elle chez M. de Blacas. La comtesse de Florès pria Ga... de chanter, en ajoutant d*un ton qui fit apparemment ressortir le calembour : Cantate tanto bene, Gatti! A ces mots, la Bo.... se lève Curieuse : E che sapeie voi se canta bene? — Si lo so benissimo, reprend madame de Florès d'un grand sang-froid : là-dessus silence complet dans le salon; et la plus terrible querelle s'engage entre ces dames. L'amant, fort bel homme, présent à la bataille, n'osait rien dire. Des amis firent avancer les voitures de ces deux dames, leur représentèrent combien il était inconvenant de se livrer à de pareils débals dans la maison d'un étranger, et ils eurent beaucoup de peine à leur faire quitter les salons de l'ambassadeur, chacune de son côté.

Une Romaine est capable de faire de ces sortes de scènes à son amant : elle lui donnera un coup de poignard; mais jamais, quelque tort que celui-ci puisse avoir avec elle, ne redira ce qu'il lui aura confié dans les moments d'épanchement. Elle le tuera peut-être, et en mourra de chagrin; mais ses secrets mourront avec elle. Le coup de poignard est fort rare dans la haute société, mais fort commun parmi le peuple, où il est assez rare qu'une femme se console de la perte de son amant. Je serais trop immoral si je racontais sept à huit autres anecdotes également de notoriété publique.

Chaque soir, à Rome, il y a réception, pour la haute société, dans les salons de M. l'ambassadeur d'Autriche, de M. l'ambassadeur de France, ou chez quelque prince romain. Le seconda cetto ne pénètre point dans ces salons, où règne un ton un peu francisé. Ce sont dans les soirées données chez des riches marchands, qui sont à la tête du seconda cetto, que l'étranger trouvera les mœurs romaines dans toute leur énergie. On trouve toujours huit ou dix cardinaux chez les ambassadeurs

Mais ici je me souviens, à propos, de la jolie retraite où Ton a envoyé l'aimable et spirituel Santo- Domingo.

Malgré tout ce que le vulgaire dit sur Tllalie, un homme qui joue la comédie est aussi rare dans la société à Rome ou à Milan, qu'un homme naturel et simple à Paris. Mais, à Rome, on ne dit pas de mal de la religion ; c'est comme à Paris : un homme bien né ne prononce pas des mots grossiers dans un salon. Vous croyez que l'Italien est un hypocrite consommé, toujours dissimulant, et c'est l'être le plus naturel de l'Europe, et qui songe le moins à son voisin. Vous le croyez un conspirateur profond, l'être prudent par excellence, un Machiavel incarné : voyez l'innocence vertueuse et girondine des conspirateurs du Piémont et de Naples. Le Romain me semble supérieur, sous tous les rapports, aux autres peuples de l'Italie : il a plus de force de caractère, plus de simplicité, et incomparablement plus d'esprit. Donnezlui un Napoléon pendant vingt ans, et les Romains seront évidemment le premier peuple de l'Europe. C'est ce que je prouverais facilement s'il me restait assez de place. Si celte brochure a une autre édition, je donnerai dix anecdotes prouvant l'assertion qui précède.

10 octobre. — Hier soir j'ai couché à Rome. Vers les neuf heures, je sortais de ces salles magnifiques voisines d'un jardin rempli d'orangers, qu'on appelle le café Ruspoli : vis-à-vis le café se trouve le palais Fiano. Un homme, à la porte d'une espèce de cave, disait : Entj*atey ô signori!.,. (Entrez, entrez, messieurs; voilà que ça va commencer). J'entre, en effet, dans ce petit théâtre, pour la somme de vingt-huit centimes. Ce prix me lit redouter la mauvaise compagnie et les puces. Je fus bientôt rassuré. Je m'aperçus, au ton de la conversation, que j'avais pour voisins de bous bourgeois de Rome : vingt-huit centimes sont, en ce pays, une somme assez importante pour écarter la canaille du dernier ordre. Le peuple romain est peut-être celui de toute l'Europe qui aime le mieux la satire fme et mordante. Sou esprit extrêmement Qn saisit avec avidité et bonheur les allusions les plus éloignées. Ce qui le rend beaucoup plus heureux (|uc le peuple de Londres, par exemple, c'est le désespoir. Ac** coutume depuis trois siècles à regarder ses maux comme inévi-

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tables et éternels, le bourgeois de Rome ue se met point eu colère contre le minisire, et ne désire point sa mort : ce ministre serait remplacé par un être aussi méchant. Ce que le peuple veut avant tout, c'est se moquer des puissants et rire à leurs dépens : de là les dialogues entre Pasquin et Marforio. La censure est plus méticuleuse que celle de Paris, et rien de plus plat que les comédies. Le rire s'est réfugié aux marionnettes qui jouent des pièces à peu près improvisées.

J*ai passé une soirée fort agréable aux marionnettes du palais Piano, quoique les acteurs eussent à peine un pied de haut; le théâtre sur lequel ils promènent leur petite personne enluminée peut avoir dix pieds de large et quatre de hauteur. Ce qui pré* pare le plaisir, et j'oserai dire Tillusion, c'est que les décorations de ce petit théâtre sont excellentes. Les portes et les fenêtres des maisons qu'elles représentent sont soigneusement calculées pour des acteurs qui, au lieu de cinq pieds, ont douze pouces de haut.

Le personnage à la mode parmi le peuple romain, celui dont il aime surtout à suivre les aventures, c'est Gassandrino. Cassandrino est un vieillard coquet de quelque cinquante«cinq à soixante ans, leste, ingambe, à cheveux blancs, bien poudré, bien soigné, à peu près comme un cardinal. Du reste, Gassandrino est rompu aux affaires, il ne se fâche point : à quoi bon dans un pays sans insolence militaire? 11 brille par l'usage du monde le plus parfait ; il connaît les hommes et les choses ; il sait surtout ménager les passions du jour. Sans toutes ces qualités, le peuple romain rappellerait villano (paysan) et ne dédaignerait pas de rire de lui. En un mot, Gassandrino serait un homme à peu près parfait, un Grandisson sexagénaire, s'il n'avait pas le malheur de tomber régulièrement amoureux de toutes leb jolies femmes que le hasard lui fait rencontrer ; et, comme c'est un homme du Midi qui ne s'amuse pas à rêver l'amour, il veut les séduire. Vous conviendrez que ce personnage n'est pas mal inventé pour un pays gouverné par une cour oligarchique, composée de célibataires y où, comme partout, le pouvoir est aux mains de la vieillesse qui songerait à prendre ombrage de Gassandrino. ilj a cent ans que ce personnage est à la mode. Il va

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sans dire qu'il est séculier; mais je parierais que, dans toute la salle, il n'y a pas un spectateur qui ne lui yole la calotte rouge d'un cardinal, ou au moins les bas violets d'un monsigiwre. Les viomignon sont les jeunes gens de la cour du pape, les auditeurs de ce pays : c*est la place qui mène à toutes les autres. Le cardinal Gonsalvi, par exemple, a été monsignore, et a porté des bas violets trente ans de sa vie. Rome est rempli de monsignon de rage de Gassandrino, qui n'ont pas fait fortune aussi jeunes que le cardinal Gonsalvi, et qui recberchent des consolations en attendant le chapeau. La pièce de ce soir s'appelle Cassandrino allievo diunpittore (Gassandrino élève en peinture).

Un peintre célèbre a beaucoup d'élèves et une sœur fort jolie. Gassandrino, beau petit vieillard de soixante ans, avec la mise la plus soignée, arrive chez elle, et ne manque pas de se donner en entrant toutes les grâces modestes d*un jeune c

L'arrivée de Cassandrino sur le théâtre des marionnettes, et les trois ou quatre tours de salon qu'il fait en attendant sa belle, que la cameriera di casa est allée avertir, après avoir reçu un paoletto d'étrenne, suffisent pour mettre les spectateurs en belle humeur, tant les mouvements de cette poupée imitent avec fidélité le genre d'affectation d'un jeune monsignore. La jeune sœur du peintre arrive enfin, et Gassandrino, qui n'a pas encore osé, à cause de son âge, hasarder une déclaration trop claire, la prie de lui permettre de chanter une cavatine qu'il vient d'entendre dans un concert, et dont il est-encore charmé. Tout le piquant du personnage consiste dans cette timidité prudente fondée sur son âge, et dans la foule de petits moyens adroits qu'il met en usage pour faire oublier ses cheveux blancs. Gette cavatine a été chantée à ravir : c'est un des plus jolis morceaux de Paisiello. Elle a été applaudie avec transports ; l'illusion était un peu écartée : car les spectateurs s'écriaient à tout moment brava la ciabatinal (Gette cavatine était chantée dans la coulisse par la fille d'un savetier, qui a une voix superbe.)

Cet air fort passionné fait déclaration pour le tendre Gassan- . drino. La sœur du peintre lui répond par des compliments infinis sur la fraîcheur de sa toilette et sur sa bonne mine; compliments que le vieux garçon reçoit avec délices. 11 lui raconte

à celte occasioD l'histoire de son habit. Le drap en est venu de France; Gassandrino parle ensuite de son pantalon qui arrive d'Angleterre, de sa superbe montre à répétition (il la tire et la fait sonner), qui lui a coûté cent guinées chez le meilleur horloger de Londres. Gassandrino, en un mot, étale tous les ridicules d'un vieux garçon ; il nomme par des sobriquets d'intimité tous les marchands à la mode de Rome, indique par ses gestes les fats célèbres étrangers, et il y en a toujours un ou deux que l'excès de leurs ridicules fait connaître du peuple de Rome. A chaque mot, il approche sa chaise de celle de la jeune fille. Tout à coup une si agréable visite est interrompue par le jeune peintre, frère de la demoiselle, qui paraît avec des favoris énormes et des cheveux bouclés fort longs. G'est le costume obligé des gens de génie.

Le jeune peintre prie brusquement Gassandrino de ne plus honorer sa soeur de ses visites, et il lui rend une miniature qu'il en avait reçue pour la restaurer.

Au lieu de se mettre en colère, Gassandrino accable de compliments et de choses flatteuses le jeune homme qui le chasse. Gelui-ci, resté seul avec sa sœur, lui dit : « Gomment avez-vous l'imprudence de recevoir tête à tète un homme qui ne peut pas vous épouser? » Ge trail fort clair a été applaudi à tout rompre. Nous avons eu ensuite un monologue fort plaisant de Gassandrino dans la rue. Rien ne peut le consoler de l'impossibilité de voir sa belle. 11 se plaint tour ànour de quelques petites incommodités de son âge, et des tourments que lui donne l'excès de sa passion. Les éclats de rire interrompaient à chaque phrase le silence de la plus profonde attention. Les raisonnements qu'il se fait pour se déguiser ses soixante ans, sont d'autant plus comiques, que Gassandrino n'est point un sot : c'est au contraire un homme de beaucoup d'expérience et même d'esprit, qui ne fait des folies que parce qu'il est amoureux. Il se résout enfin à s'habiller en jeune homme, et à se présenter chez le peintre comme un jeune élève de dix-huit ans.

Au second acte, on le voit arriver chez le jeune peintre. 11 s'est mis d'énormes favoris noirs; mais, dans son empressement, il a oublié d'ôter ses boucles poudrées à blanc sur l'oreille. Il

parvient à voir sa belle, et la scène d'amour avec la jeune Me est excellente de ridicule : il Tadore, et c'est bien Tamour d'un vieux garçon. Il parle toujours de sa fortune, et finit par la proposition de la partager avec elle : « Nous vivrons heureux, lui dit-il, et personne ne connaîtra notre bonheur. » A ce trait, les rires et renthousiasme du public ont interrompu la pièce pendant deux minutes. Gomme il est aux genoux de sa belle, il est surpris par une vieille tante de la jeune fille, qui l'a connu quarante ans auparavant à Ferrare, où il était employé; elle lui rappelle qu'il lui parla d'amour^ et le persécute tellement, que Gassandrino, de dése^ir, se sauve dans Tatelier du peintre. Il reparaît bientèt, comme un autre Pourceaugnac, suivi par tous les jeunes gens qui se moquent de ce nouveau camarade à favoris noirs et à cheveux blancs. Arrive le jeune peintre qui renvoie ses élèves, et a un long dialogue fort sérieux avec Gassai^drino. Gelui-cisentle voisinage du poignard. Gassaodrlno meurt de peur, non d'être battu, mais de faire un éclat; autre trait dcmt la sagacité romaine jouit avec délices.

Enfin, le jeune peintre, après s'être assez amusé de Cassandrino, qu'il persiste à prendre pour un voleur, le reconnaît enfin: « Vous êtes venu, lui dit-il, pour prendre une leçon de peinture. Je vais vous la donner : je commencerai par le coloris. Mes élèves vont vous dépouiller de vos habits, après quoi ils vous peindront le corps de la tête aux pieds d'une belle couleur rouge (allusion à un grand costume) ; et^ parvenu ainsi au comble de vos vœux ; ils vous promèneront dans le Corso. » Effroi de Cassandrino : il consent à épouser la tante, à laquelle il a jadis fait la cour à Ferrare. Gette tante lui saute au cou. Il s'approche de la rampe, et dit en confidence aux spectateurs : « Je renonce au rouge : mais je vais devenir l'oncle de l'objet que

j'adore, et » 11 feint, à ce moment, que quelqu'un l'appelle^

tourne la tête, et les spectateurs le couvrent d'applaudissements.

Après la fin de la pièce, un enfant s'est avtincé sur le théâtre pour arranger les lampes ; deux ou trois étrangers se sont récriés. 11 nous a fait l'effet d'un géant, tant l'Illusion avait été complète, et si peu nous songions à la petite taille ou aux têtes

de bois des personnages qui nous faisaient rire depuis irois quarts d'heure.

Nous avons eu ensuite un ballel^ Le Puits enchanté, tiré des Mille et une Nuits; plus étonnant, s'il se peut, que la eomédie pour le naturel et la grâce des mouvements des danseurs. Je me suis enquis auprès de mes voisins du mécanisme de ces cliarmanles figures de bois. Les pieds sont garnis de plomb ; les fils qui les font mouvoir passent dans l'intérieur du corps et sortent sur le haut de la tête ; ils sont tous renfermés dans un tuyau noir qui contient aussi les fils particuliers qui font mouvoir la tète; les fils qui donnent le mouvement aux bras sont seuls im peu visibles. C'est pourquoi la meilleure place est à cinq ou six pas du théâtre. Les yeux se meuvent aussi, mais au hasard, sui~ vaut que la tête penche plus à droite ou à gauche.

Ce que je ne puis vous peindre, c'est Texlrème adresse avec laquelle on imite la nature par des moyens qui, à les voir décrits dans ma lettre, me semblent à moi-même si grossiers.

18 octobre. — Ce soir, aii milieu de la conversation chez madame Orescenzi, un fort bel homme de treate-six ans, avec des yeux plus sombres encore que ceux qu'on rencontre d'ordiualre à Rome, a tout è coup pris la parole. Il a parlé tout seul pendant dix minutes, et assez bien ; après quoi il est retombé dans un morne silence. Personne n'a répliqué à ce qu'il avait dit, et la conversation a repris comme si elle avait été interrompue par un accident.

Voici l'histoire de la princesse Santa Valle> qui, du reste, est imprimée partout, et que le lecteur est engagé à passer, s*il la connaît. Une belle comtesse, née en Allemagne» une de ces femmes cosmopolites fort protégées par la diplomatie du dix-neuvième siècle, vivait à Naples avec le plus grand luxe, et recevait toute la société. On voyait sur les genoux de la jeune comtesse une jolie petite fille de huit à dix ans; la comtesse passait sa vie à Tembrasser dans des transports de tendresse, ou à lui donner des coups de pied et à la mordre. La petite fille, au désespoir,

obtint de sa protectrice, par le moyétk d'un jeune p , ami de

la maison, d'être mise au couvent de Sorrento, la patrie du Tasse, et le plus beau lieu <ie la terre. Ses charmes se dévelop-

pèrent avec son esprit. A peine âgée de seize ans, on la citait comme la jeune fille la plus distinguée de Napies. Un homme vain, le prince Santa Valle, avait alors les plus beaux chevaux, les voilures les plus nouvellement importées de Londres : il peusa que la plus belle femme de Naples compléterait son luxe. La pauvre Emma, qui redoutait peu les (olies de la comtesse sa ' protectrice, qui lui disait Tavoir adoptée en la trouvaat orpheline dans une auberge, la pauvre Emma se trouva trop heureuse d'épouser Tétre d'Italie qui savait le mieux de combien de lignes la manchette de la chemise doit dépasser Thabit. Elle devint princesse. La négociation fut conclue avec beaucoup ii*adresse par la comtesse cosmopolite. Quand le prince fut tout à fait engagé, elle lui avoua qu*Ëmma était sa fille> et qu'elle avait pour frère le jeune prince romain qu'on voyait chez elle. Ainsi se trouva expliquée la ravissante beauté de celte enfant, fruit de Funion contractée entre une fort belle femme du Nord et un homme du Midi. Peu de mois après le mariage d*Ëmma, les événements politiques forcèrent le prince de Sanla Valle à quitter Naples. La jeune princesse fut indifférente au sort d'un tel mari, vint à Rome où elle fut reçue magnifiquement par le fameux prince Antoine Borghèse, homme de mérite. La jeune pricesse Santa Valle habitait depuis longtemps le palais Borghèse, lorsque le bruit de la mort de son mari se répandit à Rome. La jeune veuve se hâta de prendre le deuil : et il y eut au monde deux coeurs heureux de plus. Emma aimait à la passion un jeune noble romain, mais jusque-là ne Tavait jamais reçu qu'en présence d'une vieille duègue de la maison Borghèse, qu'elle avait prise à son service aussitôt qu'elle se fut laissée aller à la faiblesse de recevoir son amant chez elle. A peine eut->elle pris le deuil, que le futur mariage du jeune Romain ne fut plus un secret dans la société. Après plusieurs mois, les plus heureux de la vie de la pauvre Emma, elle allait enfin épouser son amant, et le voir hors de la présence de la duègue, quand arriva la nouvelle qu'elle n'était pas veuve Bientôt le prince Santa Valle parut à Rome. Peu de jours après ou trouva la jeune Emma morte sous un berceau de fleurs dans le beau jardin Farnèse, qui domine le Forum romain. Le mari, fort bon

homme, et point jaloux, ne fut point soupçonné. On supposa que la jeune personne avait cédé à une idée inspirée par son sang allemand. Son amant est devenu presque fou, ajouta la personne qui nous parlait: et vous avez pu en juger; c'est ce pauvre homme que vous venez de voir. Quand il est seul, on l'entend faire la conversation avec son Emma; il croît qu'elle lui répoâi, et il lui parle toujours des préparatifs de leur prochain mariage.

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