‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 33 sur 40 · ARQUA · texte numérisé non relu

ARQUA

10 juin. — - Je viens de passer quatre jours dans les monti Euganeiy à Arqua, le séjour de Pétrarque, à la Bataille, lieu célèbre par ses bains. C'est aux eaux que se déploie tout le bonheur du caractère vénitien. J'y ai rencontré M. le comte Bragadin, l'un des hommes les plus aimables que j'aie jamais vus; rien d'appris, rien de pédantesque, rien de touché par le souffle desséchant de la vanité, dans cette amabilité folle des Vénitiens. C'est la saillie du bonJieur et du bonheur malgré les circonstances ordinaires de la vie. Par exemple, le comte Bragadin, d'une des quatre familles les plus nobles de l'Europe, n'a pas remis les pieds à Venise depuis la chute de sa patrie. Se figure-t-on un de ces voltigeurs toujours grogneurs, souvent méchants, les portraits de la fatuité vieillie? On est aux antipodes de la manière d'être de l'aimable Vénitien.

Les Vénitiens et les Milanais se détestent autant que des gens très-gais et des gens très-bons peuvent délester. Ces haines générales et réciproques sont le trait marquant des villes d'Italie, la suite des tyrannies du moyen âge, et le grand obstacle à la liberté; c'est la compensation de leur originalité; en France, il n'y a que Paris; Paris écréme tout. Si Arras ne déteste pas Lille,

c*esl faute de vie, et beaucoup aussi grâce au gouvernement juste dont elles jouissent depuis vingt-cinq ans. Pour moi, une fois que je ne suis plus à Paris, j'aime autant Valence que Lyon. En Italie, Facteur, le livre, Thomme puissant, qui sont portés aux nues à Brescia, sont siffles à Vérone. Gomo, petite ville à trente milles de Milan, vient de bâtir à ses frais un théâtre de huit cent mille francs, plus beau qu'aucun de ceux de Paris, et siffle bien fort les grands acteurs de Milan qui viennent y chanter. Il faut toujours répéter : La Piaula uomo nasce piu robusta qui che altrove.

On ne plaisante que dans le royaume d'Italie; partout aifleurs, le langage sérieux, exact, méûant, que donne le voisinage du pacha, à Rome surtout. En arrivant, ma pratique constante es!: d'aller au spectacle et de me placer près de Torchestre, de manière à suivre la conversation des musiciens. A Turin, ils se regardent d'un air en dessous, parlent peu, souvent avec un sourire amer; ils plaisantent sans cesse entre eux à Milan, du ton de la plus parfaite bonhomie. On se raconte en détail le dîner qu'on a fait à l'Osteria , il y a quinze jours , ou l'on s'apitoie sur le sort d'un ami malade; tout cela d'un air tranquille, heureux, posé, sans laisser le moindre sous-entendu dans les idées. Tandis que le Milanais entretient un ami, il fait de la main vingt signes de tendresse aux amis qui passent. A Venise, ce sont vingt signes plaisants; tout est sous-wilendii, vif, joyeux, allégre. Le fils du doge est aussi gai que le gondolier; ses intrigues sont aussi publiques. En vous donnant des nouvelles de quelqu'un, on ne manque jamais de nommer la dame qu'il sert. Lorsqu'on cite une partie faite, il y a dix ans, àFusina ou à l'île de Murano, on ne manque jamais de rappeler, même devant les maris, qu'alors la Peppina était servie par un tel; que c'était l'époque où la Marietta était jalouse de Priuli, etc. ; à Venise et à Boston, la gaieté el le bonheur sont en raison inverse de la bonté du gouvernement ^

* On peut dire que le gouvernement ne passe dans les moeurs qu'au bout de cent ans. Boston sent encore les efTels du hideux esprit de secte. Ce fut la première législatiop de rAmérique. *

384 iKUVRES DE STEÎSDUAL.

La vue du boobeur produit le sourire; ç*cst la vue soudaine d^un de nos avantages sur le voisin qui produit le rire. A mon grand étonuement , c'est le sourire qui règne dans le Milanais; en France, c'est le rire. La vanité donne une tendance générale à la plaisanterie; le paysan français fait des plaisanteries, même tout seul, et il s'en accuse ; mais Tenvie gâte tout.

Cependant, je crois la France le pays le plus heureux de FEurope ; c'est-à-dire on y a tout le matériel du bonheur ; le règne des partis empêche peut-être un peu de le sentir. Je souhaite* rais aux Français la bonhomie de la Fontaine.

Le grand trait du bonheur de la France, c*est que Tinduslrie y est bien et sûrement récompensée. En Italie, un manufacturier élève un bâtiment, achète des ustensiles, met dehors un capital considérable; c'est autant de prise qu'il donne au pacha voisin ; il en est plus esclave, il faut qu'à tout prix il se mette bien avec le pacha. L'Italie, n'ayant presque pas eu de domaines nationaux, n'a pas, comme la France, à s'enorgueillir du bonheur de dix millions de paysans heureux, parce qu'ils sont petits pro> priétaires. Le peuple de France est déjà arrivé à une conséquence; quand un homme obtient une place, la première question est : Qu'a-t-il fait pour la mériter ? La loi sur les élections, loi sublime qui est un grand pas vers ce que le gouvernement d'un pays à frontières doit être, Y aristocratie proportionnelle de la propriété; cette heureuse loi, dis-je, pour peu qu'elle dure, augmentera l'orgueil de la propriété et toutes les vertus qui tiennent à Torgueil.

La chose la plus estimable en France, les dix millions de paysans petits propriétaires, est la plus scélérate en Italie. A Parme, mon conducteur de sédiole me contait, sans nulle vergogne, comme quoi il avait gagné les vingt-sept napoléons avec lequels il avait acheté cheval et sédiole au métier de voleur. Nous passâmes dans trois endroits où il me dit en toute simplesse qu'il avait assailli des voyageurs. Au contraire, l'horreur du vol est extrême chez le paysan français. A quoi doit-il ses vertus? A ce que nos méprisables journaux maudissent tous les les matins.

nOMt; NAPLES ET FLOUENCE. 585

Le trail marquant du paysan français c'est le bonheur * ; du paysan italien, c'est la beauté. Le peu de beauté qu'il y a eu France est gâté par rafTeclation; Tair simple, froid et passionné, quand la circonstance le porte, est naturel au paysan italien, ce qui ne veut pas dire que les trois quarts du temps il n'a pas Tair féroce du sujet du despotisme. 11 y a exception complète pour le prêtre, où le paysan est au même degré d*avilissement moral qu'en 1787. Entendez toujours par avilissement moral, malheur et scélératesse. Le scélérat qui vous fait horreur comme assassin, vous ferait pitié couune père de famille.

La sympathie esl facilement réveillée en France ; ce qui veut dire, en d*autres termes, qu'elle est rarement profondément réveillée. Quant à la sympathie dans les États de Rome et de Naples,

Première charité commence par soi-même,

Tout à fait au bout de Tltalie, à l'extrémité des Galabres, on rencontre quelques vertus des peuples sauvages, mais empoisonnées par la superstition, la seîUe loi qui y soit en vigueur.

Que je voudrais pouvoir ôter toutes ces conclusions vagues et mettre les anecdotes dont je les tire ! Parmi celles dont j*ai enrichi mon journal ces jours-ci, Thistoire de M. de la Fontaine me i semble assez innocente.

En 1810, M. de la Fontaine, jeune capitaine français, de la figure la plus intéressante, nous arriva à Florence. (G*est un Flo- j

rentin qui parle au café de la Bataille.) Il s'établit chez Schneider, ^

achète des chevaux, fait une grande dépense; il va dans le '

monde, et y traite même assez légèrement la cour de madame Élisa ; il ose, dans un bal masqué, plaisanter madame de Mon • lecali** sur une découverte récente due au génie de cette dame. Le lendemain il reçoit Tordre de partir; alors il avoue à M. Duter**' qu'il est horriblement blessé d'un coup de pistolet .

chargé avec des clous; il a offensé des gens d'Udine qui Tout assassiné. La princesse oublie sou ordre; le jeune capitaine

* Le lici-8(te la nation anglaise est à l'aumùnc : Cela cumpcn^c la lihcrlé de la presse.

étail de nouveau reçu dans le inonde, lorsqu'un malin il se présenta tout pâle à M. Duler*** : « Je viens de reconnaître les gens qui m'ont assassiné à Udine. — Ne craignez rien, lui dit le sage commissaire ; je vous sauverai, quoique je n'ignore pas pourquoi Ton vous en veut. » Le capitaine avait trempé dans une petite conspiration contre Buonaparte, et, trouvant les ressources des conjurés ridicules, il le leur avait dit en ajoutant qu'il ne se mêlait plus de rien. M. de la Fontaine s'amuse à Florence encore quelques mois, et guérit de ses blessures. 11 part pour Naples, et a soin de se tenir toujours avec les aides de camp du roi. Un matin, qu'il est à la chasse avec eux, on l'entend appeler au secours à vingt pas dans le bois. On accourt pour le voir tomber de deux coups de fusil, l'un lui casse le bras, l'autre la cuisse, et l'on poursuit vainement les assassins qui ont le temps de faire entendre ces paroles : « Au revoir, »

PÂDOUE.

19 juin. ~ J'ai rencontré un grand beau jeune homme, Allemand, riche, blond, grand seigneur. II m'a parlé avec enthousiasme d'un pantalon large qu'ils veulent établir en Allemagne. S'ils peuvent parvenir à restaurer un costume national, ils ne doutent pas que l'Europe ne leur accorde d'être une nation. Ce pauvre comte ! Il met beaucoup d'importance à ce pantalon ; il l'estime bien plus que vingt journées comme Hohenlinden ou Maren^o. Ces pauvres Allemands meurent d'envie d'avoir du caractère. Dans le monde, c'est la marque à laquelle on reconnaît les gens qui n'en ont point *.

Il est savant ; voyant que je manque du sens intérieur néces« saire pour comprendre le sublime de la redingote courte, des cheveux longs et du pantalon large, il me prouve au long les beautés de leur littérature. Je vois que les fiers Germains sont susceptibles comme des parvenus.

* Quoique ces détails soient exacts, je ne les aurais pas rappelés si je n'avais encore un peu d'humeur des grosses sottises que nous a dites un de ces grands hommes d'Allemagne dont le nom ne peut pas passer le Rhin, l'auteur du MercuH de CoblentZi

Les Allemands u ont qu*un homme, Schiller, et deux volumes à choisir parmi les vingt tomes de Goethe. On lira la vie de ce dernier, à cause de Texcès de ridicule d'un homme qui se croit assez important pour nous apprendre, en quatre volumes in-S^, de quelle manière il se faisait arranger les cheveux à vingt ans, et qu'il avait une grand'tante qui s'appelait Anichen. Mais cela prouve qu'on n'a pas en Allemagne le sentiment du ridicule, et quand on n\ pa$ ce sentiment, et qu'on veut à toute force faire de l'esprit, on est bien près de tomber dans ce qu'on ne connaît pas; et quand on s'avise de juger de l'esprit des autres et de décider, du haut de son tribunal tudesque, que Molière n*a fait que des satires tristes, on est bien près de faire rire l'Europe à ses dépens.

En litlérature, les Allemands n'ont pas de prétentions: eux aussi ne seront quelque chose qu'après la liberté ; mais c'est le contraire des Italiens; ils veulent y arriver avec tant de science qu'ils y parviendront les derniers. Ce sont les brochures du colonel Massembach qui forment une langue, parce qu'au lieu de songer à montrer qu'il a bien de l'esprit, il ne songe qu'à expliquer clairement des idées qui l'intéressent vivement.

Je remarque que, dans tout ce que font les Allemands, ils sont beaucoup plus influencés par un vain désir de faire effet que par aucun transport d'imagination ou par la conscience d'une âme extraordinaire. Le goût se détermine tout seul vers le sujet pour lequel on se sent du talent.

Il est des nœuds secrets» il est des sympathies...

Mais ces choses-là ne sont pas à l'usage des Allemands ; leur aflaire est de déclamer contre Yes'prit^ et l'esprit est un despote qu'ils adorent jusqu'à la duperie. Ils écrivent, non pas parce qu'ils sont tourmentés par leurs idées sur un sujet, mais parce qu'ils pensent avoir trouvé un sujet sur lequel, en prenant les peines convenables et faisant les recherches nécessaires. Ton peut parvenir à imaginer quelque chose de brillant : c'est dans ce sens qu'ils lisent et méditent. A la longue, ils parviennent à quelque point de vue étrange et paradoxal ; alors l'œuvre du

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génie est faite; il ne s'agit plus que de rétablir avec toute leur arlillerie d'érudition et de philosophie transcendante. Mais, dans tout ce travail courageux, ils n'ont pas à se reprocher Tombre d'une opinion à eux ; si on les voit toujours travaillant comme des forçais, c'est pour arriver à prouver le système qu'ils trouvent brillant. Du reste, aucun sujet ne leur semble au-dessus de leur portée. Moins ils ont à dire, plus ils étalent leur grand magasin de principes logiques et métaphysiques.

Dans le fait, c'est un peuple bon, lourd et lent, qui ne peut être mis en mouvement que par t|uelque impulsion violente et souvent répétée. Leurs auteurs, par exemple, lorsqu'ils en sont à leur second volume, perdent tout jugement, tout pouvoir sur euxmêmes, et rien ne peut les empêcher de tomber dans les absurdités les plus outrées. La vérité n*est plus pour eux ce qui est, mais ce qui, d'après leur système, doit être.

Le plaisant, c'est leur philosophie, dans laquelle, dès l'abord, ils proscrivent Y expérience sous le nom d'empirisme. Après ce petit mot, on peut aller loin sans avancer; je n'avancerai pas, moi, car je sens que je m'ennuie moi-même. Que serait-ce si je rapportais les preuves de détail de tout ce que je recueille depuis sept ans que j'habite l'Allemagne ?

A l'exception des deux grands poètes que j'ai cités, tous les Allemands ne doivent leur célébrité douteuse qu'à Y obscurité de leurs écrits. Il est aussi difficile de trouver un Italien qui ne soit pas verbeux qu'un Allemand qui soit clair.

Ils ne veulent pas comprendre qu'avant d'avoir des chefsd'œuvre littéraires, il faut avoir de belles mœurs: or, on peut voir les mémoires de madame la margrave de Bareith, la sœur du grand Frédéric. Ce qu'il y a de pis pour les beaux-arts dans les barbares* que décrit cette princesse, c'est qu'ils manquent de naturel. Aussi manquent-ils de belle prose, et c'est la prose qui est le thermomètre des progrès littéraires d'un peuple. La Guerre de Trente -Ans de Schiller est d'une emphase ridicule ; il y a loin de là à Hume et à Voltaire.

20 juin. — Je me sépare enifin de mes chers Padouaus,

* Voir le Mercme du Uhht.

HOME, NA1»LES KT FLOUEiSGl!:. 38i)

les larmes aux yeux. Je promets de revenir à la fêle du Santo, au mois d'août; alors la population est doublée. Quant à mes Anglais, ils sont établis à Venise depuis quinze jours ; ils ont déclaré que Padoue était le plus triste trou de Tunivers. Ils ont raison, pour qui ne voit pas le moral. Pour moi, je dirai toujours : Vive le despotisme de l'ancien gouvernement de Venise ! Je trouve un voyageur français qui m'est recommandé. Quels singuliers êtres! Pour que le rôle de fat fût passable, il faudrait qu*au lieu d'affecter la satiété de toutes les jouissances, ils eu eussent les transports. Les Français passent par là dans leur jeunesse; il leur en reste un vernis de satiété. Les Italiens, au contraire, se livrent avec transport à la jouissance présente, et les transports de mou voisin augmentent les miens; il y a sans doute un effet nerveux. Mon Français m*a séché à fond pendant trois jours. J'ai été ravi de le voir partir. Sa présence est le plus grand malheur qui me soit arrivé pendant mon voyage. J'étais dans les cieux; il me tiraillait de toutes ses forces pour me ramener à terre. J'écris ceci dans la barque courrière, vis-à-vis de Stra. Je m'arrête pour voir ce joli palais volé aux Pisaui par Buonaparte ^

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