‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 34 sur 40 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

21 juin. — Mon cœur est malade; l'opéra séria, et l opéra aeria joué par des cantatrices froides, ne peut m'intéresser que faiblement. Je m'amuse à voir déraisonner mes Anglais; tout leur fait horreur dans ce pays ; je parle à des puritains.

^ Je ne sais pourquoi Buonaparte voulait écraser les nobles de Venise, qui sont les meilleurs gens du monde, et faisait tant d'avances aux Piémorrtais, qui se moquaient de lui II avait si peu lu, que je parie qu'il ét^it trompé par ce mot de république. Les nobles de Venise étant maîtres de l'État se faisaient grâce de l'impôt. Buonaparte eut l'idée de réclamer tout cet arriéré. Les Pisani ^ trouvèrent devoir une somme énorme, et on leur prit leur beau palais de Stra.

On me présente à M. Brocchi de Milan, le premier géologue de l'Italie. Pour connaître parfaitement le physique de ce singulier pays, il faut lire lu Conchiliologia fossile de M. Brocchi, et le Voyage d'Arthur Young, si tuai traduit.

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^2 juin. — Rien à écrire: tout m'ennuie. Oserai-je vous le dire? vingt fois par jour je suis tenté de faire un paquet de toutes mes lettres de crédit, de les renvoyer à Berlin, de ne me réserver que deux cents louis, et de voler à Rovigo. Après tout, que puis-je perdre en Italie? de l'argent? Je me surprends avec cette dangereuse maxime : Huit jours de bonheur valent mieux que dix ans de cette vie insipide que je mène avec mon ministre.

23 juin. — La Marcolini chante ici le Tancredi, Elle fait admirer les restes d'une belle voix et d'un jeu ferme. Le moment d'enthousiasme pour la gloire, Aima gloria, va au cœur. Cet opéra de Tancredi est digne qu'on prenne la peine d'en corriger les paroles. M. Previda, homme d'esprit, et rédacteur du journal, me dit qu'on joue à la fois Tancredi à Barcelone et à Munich. Un jour, il dit, à Vienne, dans la société, que Buonaparte était un grand général. On l'envoya servir trois ans, comme simple soldat, dans un régiment qui faisait la guerre. Il ne voulut jamais déserter.

24 juin, à trois heures du matin. — Je viens d'entendre M. le duc de *** qui joue supérieurement bien de la harpe. Je suis étonné de ses jugements sur la musique; madame Ar** se moque de moi. C'est une chose convenue, en Italie, que, mieux on joue d'un instrument, moins on est juge de ce qu'on joue. J'y vois* trois raisons :

1° La longue société avec les croque-notes;

2** On est habitué à entendre sans enthousiasme les plus belles choses qu'on joue ;

5° Le difficile auquel on fait attention n'est pas le difficile d'émouvoir les cœurs. Je me rappelle l'anecdote racontée par Collé, de ce secrétaire si béte, qu'il écrivait* sans s'en douter, une lettre où l'on parlait de lui ; il songeait à former de beaux caractères. Le cœur d'un homme fort sûr de son instrument est différent du mien ; il trouve du plaisir dans cette harmonie compliquée qui montre la science du compositeur, et fait paraître l'habileté de l'exécutant. Plaire aux sens ou toucher les cœurs n'est rien pour lui; mais son plaisir n'en existe pas moins et peut être fort vif. — Pour la musique, j'éprouve des différences^ de jour en jour» aussi sensibles qu'un accès de fièvre.

24 juin. — Ce soir, au café de Florian, sur la place Saint-Marc, vers les une heure, il y avait quarante ou cinquante femmes de la haute société. On me conte que, dans une tragédie, au théâtre San Mosè, on voyait un tyran qui présente son épée à son fils, et lui ordonne d'aller tuer sa bru. Ce peuple heureux ne put pas supporter laXorce de cette touche de clair-obscur; toute la salle poussa de grands cris, et ordonna au tyran de reprendre Tépée qui était déjà dans les mains de son fils. Ce jeune prince s'avança vers Torcheslre, et eut beaucoup de peine à faire sa paix avec le public, en lui assurant qu'il était loin de partager les sentiments de son père; il donna sa parole d'honneur, que, si le public voulait lui accorder seulement dix minutes, il le verrait sauver sa femme.

Les comédies de Goldoni en dialecte vénitien sont des peintures flamandes, c'est-à-dire, pleines de vérité et d'ignoble des mœurs du petit peuple de l'époque, de volupté et de bonheur qui précéda Tanéantissement de la république. Les mœurs de la haute société auraient donné d'excellentes comédies; mais il fallait au peintre le génie de Collé dans la Vérité dans le vin, et la force sublime de d'Eglantine dans VOrange de Malte. Un év*** voulant engager sa nièce à être la maîtresse d'un prince, tout en lui faisant des remontrances.

Je ne puis absolument pas conter l'anecdote du juif dans le lit pour ravoir les diamants; de la jolie femme revenant de chez le patriarche, pour sauver un malheureux injustement condamné, et trouvant son amant au sortir de sa gondole. L'excuse qu'elle lui fait est ce que j'ai vu de plus divin dans aucune anecdote; c'est comme le doge Moceuigo prenant à part le jeune prince allemand Ànch'a-mi. J'en sais une trentaine de ce genre; c'est ce qu'il y a de plus fou, et jamais la moindre teinte à' odieux. On aperçoit dans tous les caractères, depuis la simple Fantesca jusqu'au doge, l'habitude des dispositions qui font le bonheur. Je ne connais rien qui fasse plus enrager les Anglais, gefls d'esprit, que ces anecdotes -là. Sans le dire, ce peuple heureux savait, depuis cent ans, qu'il n'y a de vicieux que ce qui nuit.

Le Baruffe Chiozotte, Ser brontolmi, sont d'excellentes comé-

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dies bourgeoises, s'il peut y avoir de Vexcellent au théâtre, sans grandiose dans Tâme du poète.

25 juin. — Je reçois à la fois toutes les lettres qu on m'a écrites de Paris, depuis quatre mois. Plaisir bien doux, diversion profonde !

Je vois que, depuis cette belle loi des élections que nous devons tout entière au génie ferme de notre roi, la nation s'avance au galop vers le bon sens anglais. L'année 1816 sera marquée dans Ibistoire par cette note marginale : Éducation de la France.

Avec la retraite de Fleury va disparaitre Tancien bon ton français. VÉcole des bourgeois sera inintelligible dans trente ans. Que deviendront les arts au milieu de cette déroute générale de toutes les idées gothiques?* La peinture fera des progrès, la musique tombera ; il y a un élément raisonnable dans la peinture ; et k raison va centupler de force. Il faut un certain repos de Fàme, une certaine mélancolie pour goûter la musique. G*est ce que donne un soleil brûlaut :

I am ne ver mery when I hcar sweet masic.

Shakspeare.

Or il va y avoir en France une prodigieuse activité des esprits. Chaque degré qui nous sépare du bon sens anglais sera eniporté par une bataille; et, pendant six mois, cette bataille paraîtra la plus grande chose du monde. Quand la vie active est trop forte, elle comprime, elle étouffe les beaux-arts. C'est Edimbourg qui est la capitale de la pensée en Angleterre. Quand il n'y a plus de vie active, les arts tombent dans le niais, comme à Rome. Ce qui rend précieux le désert moral de l'Italie, c'est que, même avec les discussions des deux chambres, ce pays mettra toujours son bonheur dans les benux-arts. Le théâtre Saint-Charles a attaché les Napolitains à leur roi, plus que la meilleure constitution. ^11 est impossible que les Français sentent jamais la musique. Dans ce genre, ils ont le mêlaient le plus marqué ; ils applaudissent à ce qui est faux et laissent passer les beautés en disant : C'est commun. Ceci paraîtra incroyable, je le sens. Allez, en 1 81 7, à leur opéra qui coûte sept cent mille francs à la nation (Femand

Corte%, Œdipe à Colonne, juin, 181 7); voyez comme ils se laissent mystifier par madame Gatalani pour leur théâtre italiea. Cette troupe qui coûte cent soixante mille francs serait sifflée à Brescia. Avec cette somme et les recettes, rien de plus facile que d'avoir un opéra aussi bon que Milan. Galli, trente mille francs^ Donzelli, quinze; Mouelli, dix; Remorini, douze; Paciui, dix; la Fabre, seize: laMarcolini (fedele), douze : voilà pour cent cinq mille francs une troupe telle qu*il n*en exista jamais en France. En veut-on une autre? Davide le fils, vingt mille francs; le castrat Velutti, vingt-cinq ; Pellegrini, quinze ; de Grecis, quinze , les Monbelli, vingt-cinq : nous ne sommes qu'à cent mille francs. Mais je m'arrête ; de tout temps on les fàcba en leur parlant musique; c'est le seul article sur lequel ils soient bêtes. Assurément ' cela vaut mieux que d'être puritains comme les Anglais, ou pé-dants comme les Italiens.

II n*y a plus d'acteurs a Paris depuis qu*il n'y a plus de sifflets. £u Italie, l'on n'a pas encore transporté au théâtre la loi qui régit la littérature.

26 juin, à une heure du matin, au pavillon du jardin fait par le vice-roi. — Je n'ai pas le cœur à écrire. Je regarde cette mer tranquille, et au loin cette langue de terre qu'on appelle le Lido, qui sépare la grande mer de la lagune, et contre laquelle la mer se brise avec un mugissement sourd : une ligne brillaote dessine le sommet de chaque vague : une belle lune jette sa paisible lumière sur ce spectacle tranquille ; l'air est si pur que j'aperçois la mâture des vaisseaux qui sont à Malamocco, dans la grande mer, et celte vue si romantique se trouve dans la ville la plus civilisée. Que j'abhorre Buouaparte de l'avoir sacrifiée à l'Autriche! — En douze minutes, ma gondole me fait longer toute la riva dei Schiavoni, et me jette sur la Piazzetta, an pied du lion de Saint-Marc. — Venise était plus sur le chemin de la civilisalion que Londres et Paris. Aujourd'hui, il y a cinquante mille pauvres. On offre le palais Vendraminf sur le grand canal, pour mille louis. 11 en a coûté à bâtir vingt-cinq mille, et eu va* lait encore dix mille en 1794.

Où trouver ailleurs qu'à Venise des gens comme Giacomo Le***? Cette soricté me plaît trop, je su!s[malhaiireux. Les t)lu«

brillanls salons de Paris sont bien insipides et bien secs comparés à la société de madame Benzoni. Gela est vrai pour moi et serait probablement très-faux pour les trois quarts de mes amis de Paris. Plus on est aimable, moins on sent la musique et les grâces de la société vénitienne.

Quelle gaieté que celle de la société avec laquelle je dîne au Pelegrino ! Chacun a des fonctions ridicules et imposantes adaptées à ses ridicules et prises des animali parlanti de Gasti. — Poésies de ce jeune Bolonais établi à Venise. Que je serais heureux de ne jamais quitter ce pays ! Quelle soirée délicieuse que celle passée dans le jardin de M. Gornaro !

27 juin. — L'on m'a présenté au spectacle à lord Byron.

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