‹ Rome, Naples et FlorenceChapitre 35 sur 40 · MILAN · texte numérisé non relu

MILAN

iO juillet. — Je n'ai rien écrit. Les opéras, la musique, les tableaux, Venise, Trévise, Vicence, Vérone, Brescia, tout cela a passé devant mes yeux comme un songe. — Par devoir, cependant, je cherche à me rappeler quelques observations ; je me souviens qu'à Vérone je trouvai au café, vis-à-vis l'amphithéâtre, Vestri, cet excellent acteur. Il me dit en d'autres termes le fameux sonnet de Lope de Vega, relatif aux six clefs sous lesquelles il enfermait Térence: <i J'arrive de Brescia; le premier jour j'ai donné de la bonne comédie; on est resté froid; le lendemain, j'ai fait le polichinelle, on nous a porté aux nues, et nous avons eu six cents francs de recette tous les jours, tous frais faits. »

Le soir, drame abominable traduit de l'allemand; nos perruquiers siffleraient cela, et jamais peut-être ce grand acteur ne m'a fait plus de plaisir. Il jouait ce lieu commun si ancien, un père qui par orgueil ne veut pas donner sa fille à un jeune lord dont le père a perdu la vie sur l'échafaud. Ce n'était point du

naturel plat Goldoni ; il donnait de nouvelles idées, et cependant ne » ait pas de la nature.

Le lendemain Veslri parut dans il Desperato per eccesso de huon core; c'est un de ses triomphes, il y est aussi supérieur que dans VAjo nelV imbarrazzo et dans le Bourru bienfaisant. Tout cela est invisible à l'étranger qui ne s*est pas fait à la cantilena du dialogue italien; je fus trois mois en Angleterre avant de m*accoutumer au chant de la langue anglaise ; pour le nôtre, il paraît que les étrangers ne peuvent pas s'y faire ^ — A Brescia, on donne une comédie où Ton badine la mode des cavaliers servants et des maris qui ferment les yeux pour avoir de bonnes entreprises dans les fourrages. L'auteur, qui est maladroit et sans nul talent, tombe à tous moments dans des grossièretés incroyables, mais fort amusantes pour l'étranger, car elles sont vraies. Ce qui est plus amusant, c*est ce que m'a dit en propres termes le fils de mon banquier : « Il serait plaisant que nous vinssions au théâtre pour nous voir tourner en ridicule. Ce soir, au théâtre, comme j'entre dans une loge, j'entends une réplique de la soubrette, qui semblait faite exprès pour moi; tout le monde me regarde; je ne savais quelle contenance tenir ; et il faudrait applaudir à un tel genre ! des sifflets, per Dio, des sifflets! »

Gela seul, et le malheur d'avoir la peinture des mœurs écrite dans une langue morte, sufiQl pour empêcher la naissance de la comédie. Quant à Vestri, il a deviné le dialogue italien; un prince qui aimerait les arts, le ferait bien vite professeur dans un conservatoire. Un tel homme aurait la plus heureuse influence sur le récitatif obligé qui est aujourd'hui la seule ressource qui reste aux belles voix pour toucher les cœurs. Ce n'est que dans ces morceaux qu'on entend encore ce chant spianatOj qui est le sublime des efl'orts d'une belle voix, et que l'on prend en France pour le chant d'un commençant.

La musique est une peinture tendre; un caractère parfaitement sec est hors de ses moyens. Gomme la tendresse lui est

* Milady Morgan, qui, du reste, a si bien vu la France, jugeant le Tar-' tufe et mademoiselle Mars.

306 ŒUVRES DK STENDHAL:

inhérente, elle la porte partout, et c'est par cette fausseté que le tableau du monde qu'elle présente ravit les âuies tendres et déplaît tant aux autres. L'écueil du comique, c'est que les personnages qui nous font rire ne nous semblent secs, et n'attristent la partie tendre de Tâme; c'est ce qui, pour certaines gens, rend le charme d'un bon opéra buffa si supérieur à celui d'une bonne comédie; c'est la réunion de plaisirs la plus étonnante. L'imagination et la tendresse sont actives à côté du rire le plus fou.

Le comte T" de Brescia me fait remarquer qu'il y a bien moins d'amateurs de musique en Italie que je ne l'imaginais. Beaucoup d'àmes fortes disent que c'est un plaisir d'esclave, et sont pour la comédie et surtout pour la tragédie ; il ajoute : « Vous connaissez trop tôt les grands modèles; chez vous rémulation est réprimée par le désespoir : remarquez que la plupart des auteurs originaux ont presque entièrement man- * que d'éducation. On ne va loin que quand on ne sait où l'on va : ainsi notre Alfieri se jeta dans la poésie dramatique, sachant aussi peu ce que c'était que poésie que ce que c'était que drame; il écrivit sa première pièce (Cléopâtre) sans savoir même l'orthographe de la langue dans laquelle il prétendait se faire admirer. Une fois que son caractère de fer eut donné dans cette idée, il attaqua les difficultés avec toute la véhémence de son orgueil : mais, s'il eût mieux connu les modèles, il n'eût jamais mis là son orgueil. Le défaut contraire étouffe peut-être la moitié des génies qui naissent à Paris. »

Nous parlions de poésies à propos de M. Cesare Arrici, jeune poète de Brescia, connu par un poème champête. M. Arrici n^a pas inventé un nouveau style dans la Jérusalem détruite, poème épique qu'il achève ; mais il imite admirablement les styles des grands poètes italiens. On se dit en le lisant : Telle octave est du Tasse, telle autre de Monli; mais la lecture ennuie. Quel succès aurait un tel poète en France !

Les yeux ont leurs habitudes, qu'ils prennent de la nature des objets qu'ils voient le plus souvent. Ici, l'œil est toujours à cinq pieds des ondes de la mer, et l'aperçoit sans cesse. Quant à la couleur, à Paris tout est pauvre, à Venise tout est brillant: les

habits des gondoliers, la couleur de la mer, la pureié du ciel que Tœil aperçoit sans cesse réfléchie dans le brillant des eaux. Le gouvernement encourageant la volupté et éloignant de.^ sciences, le goût des nobles pour avoir de beaux portraits, telles sont les autres causes du caractère de l'école de Venise. Comparez le ciel de Y Entrée de Henri IV et \e c\e\ des Noces de Cana de Paul Véronèse.

Pendant que leurs maris et leurs amants sont à la pêche, les femmes de Malamocco et de Palestrina chantent sur le rivage des stances du Tasse et de TÂrioste ; leurs amants leur répondent du milieu des eaux par la stance suivante.

a La volupté, me disait le comte C***, et le peu d'habitude de lire, font qu'on accorde si peu d'attention, qu il faut dans la prose italienne tout expliquer avec le plus grand soin. Au moindre sous-entendu qui n'est pas palpable, on ferme le livre comme obscur : de là l'impossibilité du piquant. Je ne connais pas chez nous une seule phrase dans le genre des Lettres persanes. »

Ce même comte me fait une observation que je n'approuve pas, mais que je rapporte pour montrer combien ce peuple, qui a des passions, et qui n'a point eu de Louis XIV, est plus près de la nature. 11 me montrait à Trévise, qui par parenthèse a la physionomie d'une synagogue, il me montrait, pour me le faire admirer, un tableau de cet excellent coloriste, Paris Bordone. Hérode écoute froidement saint Jean qui le prêche avec tout l'enthousiasme de l'inspiration ; mais un grand chien barbone, qui est couché au pied du roi, et un petit chien de Bologne, qu*on aperçoit sous le bras d'Uérodias, aboient au prophète. En elTet, tous les êtres animés correspondent par le langage des yeux ; cela rappelle saint Bernard prêchant en latin aux Germains qui n'y comprennent pas mot, et les convertissant par milliers. De nos jours, Kant a recommencé ce miracle.

Je rencontre à Venise chez lady B*'% une jeune anglaise, hé-r ritière de huit cent mille livres de rente, qui est partie toute seule de Londres pour venir ici voir son père. Un de ses tuteurs s'est opposé à une idée si singulière; l'autre, par respect pour la liberté, lui a remis mille guinées qu'elle a placées eu or eflec-

tif dans son sac à ouvrage. Elle a pris des habits fort simples, et toute seule, sans savoir dix mots de français, est montée dans la diligence. De diligence en diligence, et toujours toute seule, elle est arrivée à Venise, d'où sou père s'était embarqué trois jours auparavant pour Gonstantinople. Tant de tendresse filiale méritait un plus heureux hasard. Elle a écrit à son père pour lui demander b permission d*aller le joindre. C'est une personne assez jolie et de la plus admirable simplicité; j'ai eu un vrai plaisir à faire la conversation avec elle. Cette course exige plus de courage que pour un homme faire deux ou trois fois le tour du monde. J'indique cette jeune Anglaise à nos beaux de Paris; certainement elle épousera qui saura lui plaire, et elle a déjà d'assuré plus de huit cent mille livres de rente. — De pareils traits me font aimer la nation anglaise.

Rien de singulier comme des familles anglaises de VHigh life, parlant toujours de la santé de Son Excellence ou de l'honneur qu'on a eu d'être présenté à Son Altesse, et cela avec un ton de respect religieux, ridicule en France, même au faubourg Saint- Germain. Les fashionables anglais sont plus efféminés que la plus aimable petite-maîtresse du temps de madame Dubarry * une araignée les fait évanouir.

Sur les tableaux d'apparat dont j'ai vu une quantité prodigieuse à Vérone et à Vicence. — Un tableau d'apparat, comme VEntrée de Henri IV , est la peinture d'une comédie ; un tableau à'idéaly comme Énée et Didon, est la peinture de ce qu'il y a de plus intéressant et de plus vrai dans le cœur humain.

Conversation étonnante avec deux nobles piémontais à Dezenzano, promenant sur le lac de Garde. Si j'étais roi, tous mes ambassadeurs seraient Piémontais : c'est le peuple le plus sagace de l'univers. Tout ce qui est frivole ne les arrête pas un instant: ils mettent sur-le-champ le doigt sur la plaie ; en cela, bien supérieurs aux Français qui s'amusent à chercher les facettes épigrammatiques. L'un d'eux rajeunit dans son dialecte par une expression plus belle que Tacite, tant elle montre de desinganno de tout, cette vieille vérité: n Le gouvernement de la grande île de Madagascar est aussi illibéral et plus que celui d'aucun petit royaume despotique ; seulement il est forcé a plus d'hypo-

crisie. » 11 finit par cet excellent mot de M. Say : ce Jugez un gouvernement par ceux qu'il place. »

A Venise, Y.... ne voulait pas applaudir Mozart, parce qu'il est Allemand ; on voit Fesprit général que je suis loin d'approuver.

11 y a à Venise un Anglais qui a enlevé sa belle-sœur, et Ta ensuite épousée. Cette petite plaisanterie lui a coûté trente mille livres sterling ^ ; il a remercié dans les journaux le mari malheureux de lui avoir fourni cette occasion de prouver son amour. A Venise, aucune Anglaise ne reçoit cette dame ; mais» comme elle .est aimable, on la rencontre dans toutes les sociétés italiennes. Jamais l'imagination la plus glacée ne pourra se figurer les détails de Vintérieur de ces deux amants passionnés. Il n'y a pas le moindre nuage, mais bien des détails de froideur et d'apparente indifférence qu'une Française ne supporteterait pas une demi-journée, fût-ce d'un roi. Je sais ce dont je parle à n'en pas douter, et je ne puis rassasier mon étonnement : j'attribue cela à la morgue nationale. Un Anglais se croirait déshonoré si un être quelconque pouvait croire qu'il est nécessaire à son bonheur.

A Vérone, l'on m'a montré de loin un des deux marquis Pindemonti . C'étaient deux nobles de terre ferme : l'un avait plus de culture, il est mort depuis peu; l'autre a plus de génie naturel; je pense que ce sont de ces poètes dont le mérite ne s'étend pas au delà de la langue qu'ils ont écrite. Je n'ai pas eu la patience de lire toutes les tragédies d'Hippolyte Pindemonti. J'ai trouvé, ce me semble, une scène ou deux dans sa Geneviève, C'étaient des gens du meilleur ton, fort aimables et fort aimés des dames.

45 juillet, dans le jardin anglais de la villa B"*.— J'ai traversé Padoue sans m' arrêter; je n'avais pas envie de parler. Je me retrouve à Milan depuis huit joui*s, mais je suis mort pour les arts; ce qui me plaît me fait mat; à peine les intérêts les plus sérieux de la politique ont-ils quelque prise sur moi. Je vous ai juré de ne pas voUs ennuyer des cris de la philosophie contre

* Il est ignoble de prendre cet argent ; on en fait un hôpital, qui, pat son nom, perpétue la vengeance.

iOO . (EIJVUES Dli SXKNDIIAL.

le despotisme ; je n'ai rien à vous dire. J'ai lu le Déserteur de Sedaine. Je comprends qu'on déserte et qu'on aime à dire : Oui, je déserte!

16 juillet. — Je ne manque pas une soirée au théâtre de la Scala, et j'y retrouve ces sensations délicieuses que j'avais à Bologne, augmentées de tout le charme des regrets.

Ce soir, j'ai vu la première représentation de la Gazza tadra (h Pie voleuse) y musique de Rossini; de la Mirra on la Vengeance de Vénus f ballet héroïque de Viganô, et de la Magie dans les bois, ballet comique; tout cela a été donné le même jour. Je manque de termes pour exprimer le plaisir que m'ont fait les décorations. MM. Perego, Landriani, Fuentès, Sanquirico sont des peintres. Chaque décoration peinte à la colle n'est payée que vingt sequius (deuK cent quarante francs); mais l'administration s'engage a en demander vingt chaque année à chacun de ces messieurs. Ce soir, jour de prima recita, toutes les femmes étaient en grande parure dans les loges; c'est-à-dire les bras et la gorge nus, avec de grands chapeaux garnis de plumes immenses et très-belles; il faut cela, autrement Ton ne serait pas aperçu du parterre. Le silence a été extrême; l'on ne fait pas de visites la prima sera; j'ai remarqué la très-mauvaise disposition du parterre ; il est si horizontal que l'on ne peut pas voir les jambes des danseuses; on devrait imiter celui de l'Opéra de Paris.

Les premières représentations sont toujoursle samedi au théâtre de la Scala, parce que le vendredi est le jour de repos. 11 n'y a pas de spectacle les jours anniversaires de la naissance et de la mort des derniers souverains de l'Autriche, ce qui déplaît fort.

Le spectacle de ce soir a duré cinq grandes heures, et tout était nouveau. Rossini a voulu se rapprocher du fracas de la musique allemande, avec une imagination aussi audacieuse que brillanle, et les inspirations d'un génie vraiment original. Quelque genre qu'il prenne, il est sûr de plaire, pourvu qu'il veuille accorder un peu d'attention à son ouvrage. On l'a fort applaudi; les motifs de ses airs sont nobles ; l'idée dominante, chose si nécessaire à la musique pour qu'elle puiss<e èlre comprise, l'idée dominante est admirablement rappelée dans les morceaux d'en-

UOMK, iNAPLES ET FLORENCE. 4<M

semble ; il les conduit en homme supérieur. Les phrases qu'il rejelle feraient la fortune d'un compositeur ordinaire; mais il se méfie trop du public, sans cesse il sacrifie à la manie de briller les choses qui ne sont que raisonnables et justes; ainsi telle phrase de chant, qu il met dans la bouche d'un jardinier, ne serait point trop peu brillante pour le comte Àlmaviva ou tel autre jeune seigneur de la cour. On a couvert d acclamations un ter> zetto, un duetto et un quiuletto, Les commencements de ces morceaux sont superbes; mais pour plaire aux amateurs du genre savant, la strelta n'est plus dramatique; c'est un morceau de symphonie qu'on dirait volé à Beethoven. Les sons les plus étranges sont combinés et amenés avec beaucoup d*adresse, mais certainement n'ajoutent rien à Texpression des paroles passionnées que prononcent les personnages.

Pour arracher les suffrages des amateurs du style noble, qui, par tous pays, sont ceux qui s<înt le plus loin de la nature, Rossini annonce l'arrivée de Gianetto, par exemple, le soldat fils du fermier et amoureux de la servante, comme rentrée de César ou d'Alexandre.

Du reste, cet opéra a le défaut des grands maîtres, les personnages sont toujours en scène. Madame Belloc ne quitte pas le théâtre ; les terribles accompagnements à l'allemande ne peuvent étouffer sa voix et encore moins celle de Galli. Dès que les accents admirables de ce grand acteur se font entendre, ils couvrent toutes les parties, orchestre comme chanteurs. Galli fait un père malheureux; on retrouve l'acteur étonnant, qui a fait verser tant de larmes dans VAgnese (c'est le caractère de Lear), et dans le prince hongrois de la Testa di bronzo, La jeune Galia- 7iis, avec sa belle voix de contralto, qui n'a que cinq ou six notes, mais d'une force et d'une pureté étonnantes, a été extrêmement applaudie; elle a une figure aussi belle que son chant. Un débutant, le signor Ambrosi, a fait beaucoup de plaisir; c'est un homme de la société. Mais il y avait trop de plaisirs. Je suis mort de fatigue; ce qui m'a empêché de rire d'un usage français et ridicule qui s'introduit ici. Après la pièce, lorsqu'on a demandé les acteurs, Galli et Rossini se sont embrassés tendrement sur la scène.

402 ŒUVllES DE STENDHAL.

Le 17 juillet. — Ce grand poète muet, Vigano, n'a point suivi les traces d*A1fieri dans sa Mirra. L*aclion commence par le choix d'un époux que Gynire destine à Mirra ; peu à peu cette fille malheureuse paraît en proie à son fatal amour, et sa mort trop prévue termine l'action. Malgré le malheur du sujet, jamais spectacle ne fut plus plein de vie; quand on en sort, on est poursuivi par dix ou douze ensembles de groupes qui remplissent rimagination comme le souvenir de beaux tableaux. A chaque représentation, on aperçoit de nouveaux détails enchanteurs ; le mouvement des masses frappe par la singularité. Tordre, la variété; et quoique tout surprenne, rien ne semble sortir de la nature. L'œil accoutumé à ce qu'il y a de plus sublime dans le beau pittoresque ne peut s'empêcher de reconnaître le génie d'un grand peintre. Les spectateurs s'attendaient à un plaisir extrême, ils n'ont eu que' les sensations que comporte ce sujet malheureux. On peut juger si Yigano a travaillé cm amore; la Pallerini faisait le r61e de Mirra.

Il a dirigé la distribution des couleurs dans les vêtements qui sont magnifiques, et, ce qui est bien plus rare, qui font plaisir à l'œil. Tout le monde convenait hier, et encore plus ce soir, que jamais on n'avait vu une si piquante variété unie à tant d'harmonie : mais quelque grand que Yigano ait été dans le coloris des costumes» M. Sanquirico me semble le surpasser par ses divines décorations. Elles sont telles, que ce soir nous remarquions que personne ne peut même imaginer rien de mieux. C'est la perfection d'un art.

Au milieu de l'enthousiasme excité par cette belle production pittoresque, la musique a paru faible, les pas de danse n'ont pas semblé réunir la grâce à la nouveauté* Les amateurs regrettaient Paris, non certes pour l'action des ballets qui, négligeant le dramatique, ennuient bientôt et ne peuvent se comparer à ceci, même pour un instant. Mais si Paul» Albert, mademoiselle Bigottini, mademoiselle Bias paraissaient dans le ballet de ce soir, il offrirait l'ensemble parfait de ce que l'état actuel de l'art peut offrir de plus enchanteur. Les femmes, palpitantes d'intérêt pour les souffrances de la pauvre Mirra, exposées avec un art si charmant, imposaient silence ce soir, même aux doux commen-

taires de la galanterie. Â la lettre, on ne respirait pas dans les loges.

Du reste, on était fort en colère contre Rossini et Vigàno, qui, tout occupés de leurs plaisirs, font attendre le public depuis deux mois. Ils sont aimables, et ne peuvenU jamais se résoudre à refuser une villeggiaturà aux colli di Brianza, ou sur les lacs.

J'ai été présenté ce soir au respectable comte Moscali, le Daubenton de Tltalie. Milan, dans ses beaux jours, avait plusieurs hommes célèbres qu'elle se plaisait à comparer aux nôtres. Le comte Paradisi, président du sénat, était le prince de Ben*** ; le général Teulié, le Desaix; le comte Dandolo, si connu par le perfectionnement des vers à soie, le Ghaptal de ritalie; Monti, célèbre par réloquence noble et délicate de ses adresses, était le comte Fonlanes; Tarchevèque de Ravenne, Godrouchi, grand aumônier, rappelait par son esprit et l'adresse de sa conduite, monseigneur de Boulogne. L'éloquence et les talents justifiaient ces parallèles flatteurs pour les deux nations; du reste, la France n'a eu ni un homme aussi vertueux que Meizi, ni un ministre aussi fort, dans le sens despotique du mot, que le comte Prina. Désormais Milan est lié à la France par la chaîne des opinions, et la force de cette chaîne est incommensurable ; celte sympathie est d'autant plus solide, qu'elle a été précédée par une jalousie bien prononcée. A notre dernière retraite d'Italie, le comte Grenier ayant eu occasion d'envoyer un colonel de mes amis au général autrichien, ce colonel français, qui le croirait? eut besoin d'invoquer le secours des hussards ennemis pour traverser des villages qui se trouvaient sur sa route et qui voulaient l'écharper. J'ai vu sa calèche percée de cent coups de fourche ; le lieu de la scène était les bords du Pô, près de Plaisance.

J'oubliais la dernière représentation du Mahomet de Winter ; c'est une imitation.de Mozart; l'ouverture est superbe. L'opéra languit faute de chant; l'auteur a soixante-dix ans et est Alle-^ mand. Il y a un terzelto singulier; Zopire prie pour ses enfants au fond du temple; Seïde arrive pour le mettre à mort, accom-* pagné de Palmire. On a fait répéter ce terzetto avec transport ; les Milanais trouvent ce chant superbe ; il n'y en a pas, ce n'est que de l'harmonie : la magnifique voix de Zopire-Galli fait la

404 iEUVUES DE STEiSDllAL.

basse, la voix claire de mesdames Bassi et Festa, sur le devant du théâtre, forme une oppositiou frappante, raccompaguemeut de violoncelle et de cor ébranle rame, une décoration magnifique et sombre achève de donner la couleur au sujet.

GalU chante au premier acte : La patria sara seînpreillesa. On applaudit avec fureur; les larmes me viennent aux yeux.

Je vais passer quelques heures à Bergame, à cause de la belle vue; je prends ma route par Moriza, Monticello et Montevecchia. On peut courir les deux mondes sans trouver rien de comparable.

A Bergame on a encore la fureur des musiques d'église; j*ai cru voir les Itahens de 1750; les beautés de la musique sont presque toutes de convention, et, quoique Français, je ne puis me faire au chant à tue-tête. Rien ne coûte aux Bergamasques pour satisfaire leur passion; elle est favorisée par deux circonstances : le célèbre Mayer habite Bergame ainsi que le vieux Davide. Marchesi et lui furent, à ce qu'il me semble, les Bemin de la musique vocale, de grands talents destinés à amener le règne du mauvais goûl. Ils furent lés précurseurs de madame Catalaui, et Pacchiarotti, le dernier des Romains.

Mayer eût pu trouver un sort plus brillant, mais la reconnaissance rattache à ce pays. Né en Bavière, le hasard Tamena à Bergame, et le chanoine comte Scotti l'envoya aii conservatoire de Naples, et Fy soutint plusieurs années; dans la suite, on lui offrit la chapelle de Bergame, et quoiqu'elle ne soit que de douze ou quinze cents francs, les offres les plus brillantes n'ont pu ratlircr ailleurs. Je lui ai ouï dire à Naples, où il a fait la cani.ilc de Saint-Charles, qu'il ne voulait plus voyager; en ce cas, il ne composera plus. Il faut toujours en Italie que le compositeur vienne sur les lieux étudier la voix de ses chanteurs et écrire son opéra. 11 y a quelques années que T administration de la Scala offrit dix mille francs à Paisiello; il répondit qu'à quatre-vingts ans Ton ne courait plus les champs; et qu'il enverrait sa musique. On le remercia.

Mayer, comme on le voit, est dû à la générosité d'un riche amateur; il en est de même de Canova, il en est de même de Monti. Le père de Monti ne lui envoyant plus d'argent, il allait

HOME, NAÏ'LKS Kï FLOHENCE. 4(ir»

quiller Rome en pleuraut*. il avait déjà arrêté son velluritio. I/avanl-veiile, il lit par hasard quelques vers à Tacadémie des Arcades; le prince Braschi le fait appeler : « Restez à Rome, contiDuez à faire de beaux vers, je demanderai une place pour vous à mon oncle. » Monti fut secrétaire des commandements du prince.

11 Irouva dans une maison un moine, général de son ordre, plein d'esprit et de philosophie ; il lui proposa de le présenter au prince neveu ; il fut refusé. Cette modestie si singulière piqua le prince : on usa de stratagème pour lui amener le moine, qui, bientôt après, fut le cardinal Chiaramonli.

Le patriotisme est commun en Italie : voyez la vie de ce pauvre comte Fantuzzi de Ravenne, que Ton m'a contée à Bergamc ; mais ce patriotisme est dégoiltc de toutes les manières et obligé de se perdre en niaiseries.

A Bergame, Mayer et Davide dirigent une musique d'église, on leur donne un oro, c'est-à-dire une pièce d'or.

Le comte P*** me dit : c Bologne est la ville la moins avancée dans le marasme^ eUe mérile,d'être la capitale de l'Italie. Si, à la résurrection de ce pays, ou met la capitale à Rome, tout est perdu; les plus lâches intrigues attacheront la gangrène au gouvernement. Le peu d'énergie qu'il y a à Rome est dans les femmes, qui rappellent souvent la Semproniade Salluste. »

17 juillet. — L'on nie présente à M. Morosi, directeur de la Monnaie; c'est un homme de génie dans le genre de M... L'hôtel de la Monnaie de Milan l'emporte sur tous ceux de l'Europe, Paris y compris, non-seulement par la simplicité des procédés, mais encore pour la beauté des espèces frappées. Les bords et le champ de la pièce étant relevés, les empreintes dureront deux ou trois siècles de plus que les nôtres. Ce matin, 17 juillet 1817, l'on fabriquait des pièces de cinq et de quarante francs. Quel a été mon étonnement d'y voir encore l'effigie du ci-devant roi d'Italie! L'empereur François, étant venu à la Zccca (la Monnaie), trouva le portrait fort ressemblant et en fil compliment au graveur. Le millésime de ces monnaies est de 181 4.

J0<> ŒUVRES DK STENDHAL.

Page 1