VILLA MELZI, SUR LE LAC DE GOME
18 juillet. — Pour redoubler ma mélancolie, il fallait que je fusse engagé par cette jolie coutessioa Valcuza, dont j'ai connu le mari à Smolensk, à l'accompagner sur les lacs. Rien dans ' Tunivers ne peut être comparé au charme de ces jours brûlants d'été passés sur les lacs du Milanais, au milieu de ces bosquets de châtaigniers si verts qui viennent baigner leurs branches dans les ondes.
Ce matin, à cinq heures, nous sommes partis de Gomo dans une barque couverte d*une belle tente bleue et blanche. Nous avons visité la villa de la princesse de Galles, la Pliniana el sa fontaine intermittente ; la lettre de Pline est gravée sur le marbre. Le lac devient, en cet endroit, sombre et sauvage ; les montagnes se précipitent presque à pic dans les eaux. Nous avons doublé la pointe de Balbianin, non sans peine, nos dames avaient peur ; cela est d*nn aspect aussi rude que les lacs d'Ecosse. En6n, nous • avons aperçu la délicieuse plage de Trame%%ina et ces charmantes petites vallées qui, garanties du nord par une haute montagne, jouissent du climat de Rome ; les frileux de Milan viennent y passer l'hiver; les palais se multiplient sur la verdure des collines et se répètent dans les eaux. G*est trop de dire palais, ce n est pas assez de les appeler maisons de campagne. C'est une manière de bâtir élégante, pittoresque et voluptueuse, particulière aux trois lacs et aux colli di Brianm, Les montagnes du lac de Gomo sont couvertes de châtaigniers jusqu'aux sommets. Les villages, placés à mi-côte, paraissent de loin par leurs clochers qui s'élèvent au-dessus des arbres. Le bruit des cloches, adouci par le lointain et les petites vagues du lac, retentit dans les âmes souffrantes. Comment peindre cette émotion! Il faut aimer les arts; il faut aimer et être malheureux.
A trois heures, nos barques s'arrêtent dans le port (darsena) de la casaSommariva, vis-à-vis la villa Melzi. Nos dames avalent besoin de repos; trois officiers italiens et moi nous avions tourné au sombre ; nous laissons le reste de la troupe; nous traversons le lac en dix minutes; nous voici dans les jardins de la
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villa Melzy, uous voici à la casa Ginlia, qui donne sur Tautre branche du lac, vue sinistre. Nous nous arrêtons à la villa Sfrondata, située au milieu d'un bois de grands arbres, sur le promontoire escarpé qui sépare les deux branches du lac : il a la forme d'un y (7) renversé. Ces arbres bordent un précipice de trois cents pieds, donnant à pic sur les eaux. A gauche, sous nos pieds, et de l'autre côté du lac, nous avons le palais Sommariva; à droite, YOrrido di Belan, et devant nous dix lieues de lac. La brise apporte de temps en temps jusqu'à nous les chants des paysans de l'autre rive. Nous avons ce soleil d*aplomb de l'Italie et ce silence de Textréme chaleur ; seulement un petit ventieello de l'est vient de temps en temps rider la face des eaux. Nous parlions littérature, peu à peu nous discutons l'histoire contemporaine : ce que nous avons fait, ce que nous aurions dû faire, les folles jalousies qui nous divisèrent : « J'étais là à Lulzen.' — Et moi aussi. —Gomment ne nous sommes-nous pas vus ? » etc., etc.
Une conversation montée sur ce ton de franchise ne laisse pas dissimuler. Après trois heures rapides, passées au bord des précipices de la villa Sfrondata, nous voici à la villa Melzi. Je m'enferme dans une chambre du deuxième étage; là,- je refuse mes yeux à la plus beUe vue qui existe au monde après la baie de Naples, et, arrêté devant le buste de Melzi, tout transporté de tendresse pour Fltalie, d'amour de la patrie et d*amour pour les beaux-arts, j'écris à la hâte le résumé de nos discussions.
On ne peut plus, au milieu de la grande révolution qui nous travaille, étudier les mœurs d'un peuple sans tomber dans la politique. La révolution qui commença en 1789, finira en 1830 par l'établissement universel des deux chambres, aussi bien en Europe qu'en Amérique. Les Français seront alors regardés comme les fils aînés de la Raison ^ Tout le monde est jaloux de la
* Par les profusions de Pilt, qui, en 1794, sauTèrent raristocratie, tout Anglais qui n'a pas cent louis de rente est condamné, par sa naissance, au plus inévitable malheur : la faim, qui moissonné les ouvriers de Rirminghara, en 1817, nous venge des horreurs de Commune^if franchie. (Voir les discours de M. Brougham.) Si les nations réfléchissaient, elles feraient banqueroute au pbis vite, et déclareraient que les dettes contractées par un prince ne sont pas obligatoires pour son successeur.
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France; grande preuve de supëriorilë et peul-élre la seule boDoe, puisque la flatterie ne saurait la contrefaire. A Paris, la partie plate de la nation est la seule qui s*agite, la seule qui paraisse de loin ; on nous juge par nos Tracy, nos Gouvion- Saint-Gyr, nos Grégoire, nos Lanjuinais, nos de Broglie.
L'Italie morale est un des pays les plus inconnus ; les voyageurs n'ont vu que les beaux-arts et n'étaient pas faits pour seu tir que les chefs-d'œuvre viennent du cœur. Je voudrais parler de la littérature, mais je n'ai pas le temps. Le savant Ginguené, malgré sa bonne volonté, était encore un produit de l'ancienne éducation, et n'est pas à la hauteur de son sujet. Sismondi est travaillé par deux systèmes opposés; admirera-t-il Racine ou Shakspeare? Dans ses perplexités, il ne nous dit pas de quel parti est son cœur; peut-être n'est-il d'aucun parti. Son livre devait être YEsprit des lois des gouvernements successifs de l'Italie, et il y a eu dans ce pays-ci beaucoup plus de gouvernements que de lois, et le gouvernement y a toujours eu la couleur du gouvernant.
Le caractère italien, comme les feux d'un volcan, n'a pu se faire jour que par la musique et la volupté. De 1550 à 1796, il a été écrasé par la masse énorme de la tyrannie la plus soupçonneuse, la plus faible, la plus implacable. La religion, venant au secours de l'autorité, achevait de l'étouffer : de là la défiance ; tout ce qui paraissait lui n'était pas lui.
Le 14 mai 1796 fera une époque remarquable dans l'histoire de l'esprit humain. Le général en chef Buonaparte entra dans Milan; l'Italie se réveilla, et, pour l'histoire de l'esprit humain, ritalie sera toujours la moitié de l'Europe ^
Hais ici je ne puis parler, mon portefeuille peut être saisi.
* Après la chute de ce grand peuple incor.nu dont nous ne savons aulre chose, sinon qu'il exista, l'Étrurie, la première, cultiva les arts et la sagesse. L'Italie a déplus l'âge d'Auguste et le siècle de Léon X. La peinture, la musique, la sculpture ne peuvent peut-être exister que là. Un jour rAmérique méridionale, après deux siècles de gouvernement représentatif, ayant le soleil, la liberté et les rii-hesses, pourra rivaliser avec la terre du génie. Les cruautés de 1817 donnent de l'énergie aux Péruviens.
Gomment s'est- elle réveillée? Quelles circonstances ont influé sur les pas de géant qu*a faits ce jeune peuple? Quels hommes ont réglé son destin ?
Quand Buonaparte entra à Milan, Tarchiduc Ferdinand d'Est, prince faible et aussi bon que peut Fêtre un homme faible, y était le timide préfet du* conseil aulique de Vienne. Une digue se rompait-elle, il fallait écrire à Vienne, et quand, au bout de deux mois, la somme nécessaire était allouée, le dommage était centuple; le conseil aulique le savait mieux que personne ; mais l'esclave est tellement vigoureux, qu'on ne saurait trop Tenchaîner.
Joseph II, tète étroite, élève de Raynal, venait de supprimer les moines et d'ôter à la noblesse tous les privilèges dont elle jouissait comme ordre. Toute Farmée italienne se composait alors de quatre-vingt-seize gardes de ville, habillés en rouge, qui faisaient le service dans Milan.
Cette capitale du plus riche pays de Funivers comptait quatre cents familles à cent mille livres de rente, et vingt à un million, qui ne savaient que faire de leur opulence. Tout était à vil prix à Milan, et un Italien n*a pas le quart des besoins d'un habitant de Paris.
Ainsi, le général prince Belgiojoso, qui s'était gorgé d'or au service de F Autriche, faisait jeter tous les malins vingt Uvres de poudre dans un cabinet, et venait s'y promener un masque sur la figure ; il prétendait que c'était la seule manière d'être poudré convenablement; ensuite il passait dans son sérail, où de jeunes danseuses, vêtues comme la Vénus de Médicis, exécutaient des ballets devant Son Excellence, Parini se moquait de lui dans il Matino, satire digne de Pope. Le prince voulait le faire bùtonner ; le gouvernement le protégeait. A côté de Pa^ rini, Beccaria et Verri éclairaient FËurope. Le soir, princes, savants, littérateurs, millionnaires, tous se trouvaient au théâtre. Marchesi, l'enchanteur, ravissait tous les cœurs. Les femmes portaient à la fois cinq portraits de Marchesi ; un à chaque bras, un au cou suspendu à une chaîne d'or, et deux sur les boucles de chaque soulier. Jamais les riches d'aucun pays n'ont mené une plus douce vie. Toutes les passions haineuses étaient
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exclues, presque pas de vanité, et comme alors les uobles étaient bonnes gens, le peuple partageait leur bonheur.
Chaque métairie, en Lombardie, produit du riz, du fromti^e et de la soie, dont on vend pour des sommes considérables; outre cela , elles ont toutes les productions des nôtres ; c'est un pays iuruinable, et tout y est pour rien. ,
Celte tranquillité voluptueuse commençait à dégénérer en apathie quand le coup de tonnerre du 14 mai vint réveiller les esprits. Les tranquilles Milanais ne pensaient pas plus à la France qu'au Japon.
Ce peuple, si loin de nous, par les idées, crut à la liberté, et s'en trouva plus digne que nous. Le corps législatif de Milan refusa à Buonaparte, dans tout Téclat de sa puissance (en 1806, je crois), une loi essentielle (Tenregislrement). Jamais corps législatif frauçais n'osera seulement regarder en face une telle inconvenance. Celui du royaume dltalie ne fut plus convoqué, et Buonaparte chercha là, comme en France, à masquer le despotisme par le culte de la gloire. A Marengo, ritalîe n'avait qu'un seul homme qui osât marcher au canon (le général Lecchi)*. Neuf ans après, à Baab, elle avait une armée de soixante mille hommes aussi braves que les Français. Elle avait un Almanach royal aussi gros que le nôtre, et tout plein de noms italiens.
Les routes étaient et sont vingt fois plus belles qu'en France. Tout s'organisait, tout marchait, les fabriques se multipliaient, le travail se mettait en honneur, tout ce qui avait de Tintelligence faisait fortune. Le moindre garçon pharmacien, travaillant dans Tarrière-boutique de son maître, était agité de Vidée que, s'il faisait une grande découverte, il aurait la croix et serait fait comte. Ce ressort, si approprié aux temps modernes, égalait par sa puissance celui qui porta jadis les Romains à l'empire du monde. Sous le gouvernement de Melzi, le royaume d'Italie fut plus heureux que ne l'a jamais été la France. Il marchait franchement à la liberté. Melzi aima tendrement cette source de tout bonheur : mais il avait les défauts de l'éducation ancienne, il manquait de vigueur. Il ne profita pas de Fannéç de sa vice-
* Son combat à Varallo avec la Ié<rion de Rohan.
présidence pour créer de nouveaux intérêts. Au reste, le pouvaii-ii? je le crois, car Buonaparte n'eut jamais de plan fixe : il était alors occupé de l'a France. Washington lui-même eût été embarrassé sur le degré de liberté politique qu'il convenait de confier à un peuple coupable de tant d'égarements, qui avait si peu profité par Texpérience, et qui au fond du cœur nourrissait encore tous les sots préjugés donnés par une vieille monarchie : c'étaient les Ilotes de cette monarchie qui avaient fait la terreur.
Au reste, aucune des idées qui auraient occupé Washington n'arrêta l'attention du César moderne ; ses vues étaient toutes personnelles et égoïstes. Donner d'abord au peuple français autant de liberté qu'il en pouvait supporter, et graduellement augmenter l'importance du citoyen à mesure que les factions^auraient perdu de leur chaleur et que l'opinion publique aurait paru plus éclairée, n'était pas l'objet de sa politique ; il ne considérait pas combien de pouvoir on pouvait confier au peuple sans imprudence, mais cherchait à deviner de combien peu de pouvoir il se contenterait. La preuve qu'il avait la force nécessaire pour établir la liberté, c'est qu'il put empêcher les réactions.
Tandis qu'il était plongé dans ce problème , pour peu que l'Italie lui eût fait peur, elle était libre. Melzi ne vit pas qu'une nation n'a jamais que le degré de liberté auquel elle force. Buonaparte, rassuré, leva le masque et marcha au despotisme ; il essayait en Italie les mesures qu'il voulait pratiquer en France *.
Melzi vint pleurer la patrie dans la belle villa où j'écris ; il ne fallait plus qu'un instrument, et le comte Prina devint le Vasconcellos de son maître. Ce Piémontais fut un grand homme, plus grand que Colbert; car, comme lui, il a exécuté presque tout ce qui s'est fait de grand sous un despote ; et cela, malgré les intrigues de la cour du vice-roi et de tout le conseil d'Élat. Colbert est mort laissant d'immenses richesses : lorsqu'on eut lue Prina, le 21 avril 1814, on fut bien étonné de ne lui trouver pour trésor que les deux tiers des appointements qu'il avait
* L*bisloire du royaume dltalie, de 1794 à 1814, est le phis beau sujet des temps modernes : l'idéal s'y joint au positif.
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reçus. (Le comte Marescalchi m'a dit que toutes les pièces relatives aux assassins de Prina se trouvaient, eu j SI 7, dans les archives de la police de Milan. On sait leurs noms et leurs motifs. )
Mes jeunes officiers reprochent amèrement aux Français de ne pas leur avoir donné la liberté ; mais cela s'accordait-il avec les intérêts du maître? Les États sont entre eux comme les particuliers. Depuis quand voit-on un homme faire la fortune d'un autre à propos de botte ? Tout ce qi?on peut espérer de mieux, c'est que les intérêts s'accordent.
Quant à moi, je pens*e que Buonaparte n'avait nul talent politique ; il eût donné des constitutions libérales, non-seulement à ritalie, mais partout, et mis des.rois illégitimes comme lui, mais pris dans les f:iniillcs régnantes. A la longue, les peuples Tauraient adoré pour ce grand bienfait. En attendant qu ils le comprissent, leur force se serait usée à arracher une liberté complète et non à envahir la France. (On sent que dans cette supposition il ne pouvait être question pour l'usurpateur du grand principe qui assure maintenant le bonheur des peuples : la légitimité. On parle de ce qu'il y avait de mieux à faire dans une position mauvaise en soi.)
Le prince Eugène, si aimable dans le salon de la Malmaison, fut petit sur le trône d'Italie. Il dit une fois à son quartier général, sur risonzo, qu'il se moquait des poignards italiens : ce propos n'était que la plus grande sottise possible. D'abord il n*y avait pas de poignards; un seul Français a été assassiné depuis 1800; et en second lieu, quand ils auraient hérissé toutes les mains, depuis quand gouverne-t-on un peuple en linsuUant? Ce prince aimable, galant avec les dames, de la plus belle bravoure et quelquefois général, avait si peu de racines dans l'opinion, que, depuis la chute de sa maison, il est venu passer trois jours à Milan. Il y fait autant d'effet qu'un lord anglais qui tra> verse la ville pour aller à Rome.
11 était dans son caractère d'être toujours mené; deux ou trois aides de camp avaient cet honneur, et ces messieurs étaient Français. Ce qu'il y a d'heureux, c'est que ces Français si odieux n'avaient jamais rien fait de bas ni de déshonorant.
Après la bataille de Leipsick, un homme de génie pouvait préparer eu Italie les éléments d'un trône : après Tabdicalion de Fontainebleau, il pouvait y monter, mais il fallait ouvrir le parapluie et parler constitution. Les meneurs du vice-roi étaient même au-dessous de cette idée. Pour lui, il ne fut que chevalier français, le plus brave et le plus loyal des hommes; il avait offert à son bienfiûteur l'armée dltalic, que celui-ci eut Faveuglement de refuser (février 1814).
Après l'abdication, le vice-roi songea enûn à la couronne. Il s'imagina qu'elle était entre les mains des sénateurs de Milan, et envoya un homme à lui acheter chez Manin, le premier bijoutier de la ville, quarante-deux tabatières de vingt-cinq louis chacune, pour corrompre les quarante-deux sénateurs. Cette manœuvre adroite fut sue dans Milan un quart d'heure après, et... Ici, mon copiste me regarde en riant : Monsieur, le temps présent est Tarche du Seigneur. (A cette époque (avril 1814), le prince avait encore une très-bonne ligne militaire; on vient de rae répéter ce fait sur tous les tons. J'ai de nouveaux motifs pour ne point y croire. L'homme qui, après la retraite de Moscou, a fiût la campagne de Magdebourg, et, avec une faible avant-garde, a arrêté le débordement des Russes et des Prussiens furieux, doit être supérieur au rôle politique qu'on lui fait jouer ici. Le vice-roi' n'a jamais été parmi noits qu'un marquis français, disent mes officiers.)
Le hasard ayant interrompu en 1814 la marche de ce jeune peuple, que va devenir le feu sacré du génie et de la liberté? S'éteindra- t-il ? et Tltalie se remettra-t-elle à faire des sonnets imprimés sur du salin rose pour les jours de noces? Toutes mes pensées, tous mes regards ont été pour la solution de ce grand problème.
Il n'y a point eu d'émigration et presque pas d'acquéreurs de domaines nationaux. Là, comme parmi nous, la fusion des nobles avec la nation était à moitié faite eu 1807. Ce fut Buonaparte qui leur apprit qu'ils étaient quelque chose de mieux que de grands propriétaires. Maintenant que la guerre est déclarée, elle ne peut finir que dans la chambre des pairs.
L'Italie peut être éloignée de la gloire et du bonheur par des
moyens donl on ne peut que parler. Telle est Tâme de ce peuple, que, dès qu'il sera heureux, il produira des chefs-d'œuvre, et voilà pourquoi il est plus près de mon cœur que les Américains, par exemple, qui, depuis qu'ils sont heureux, ne produisent que des dollars.
Une cause peut éloigner les Italiens de la perfection, et empoisonner pour eux les bienfaits de la poudre à canon, c*estle pédantisme. Dans les arts de la pensée il faut étudier Tart, et sur-le-champ abandonner le maître et être soi-même. Les auteurs italiens, qui sont presque tous prêtres, veulent à toute force continuer le Dante et Virgile. Gela fait deux sectes de pé-r dants, les pédants d'idées : Yerri, Micali, etc.; les pédants de style, Botta, Giordani, Rosmini, etc.
L'Italie reprochera toujours à son père de ne pas lui avoir donné une École polytechnique, où Ton n'eût admis que des jeunes gens nobles pour la plupart, et ayant douze cents francs de rente. On leur aurait enseigné Jérémie Bentham, Adam Smith, Say, Tracy, Cabanis, Malthus, Montesquieu ; on leur eût fait lire Corneille, Shakspeare, Molière, Schiller, Racine, Rousseau, Uelvétius, Voltaire, Bossuet et les grands poètes nationaux.
Croit-on que les républiques du Mexique et du Pérou vont s'amuser à se traîner lentement de préjugé en sottise, et de sottise en erreur moins grossière, sur tous les progrès de notre lente civilisation, où chaque vérité a été achetée par dix ans de travail de l'auteur, et ensuite par six mois de Bastille?
I^on; leurs écoles se transporteront sur-le-champ à la frmitière de la science. Pourquoi apprendre la physique dans Nollet, si on peut la voir dans Biot? Leur jeune énergie partira du point où la vieille Europe est arrivée haletante de fatigue et rendue. Or, voilà ce que les pédants italiens ne veulent pas ; ils prétendent qu'il ne faut rien apprendre que dans des auteurs nés en Italie et y habitant ^
* Pallas quas condidit arces
Ipsa colat; nobis placeant ante oinnia silvse.
On voit que ce principe du mauvais goût est dans Virgile.
Monlesquieu disait de la Henriade : Plus Voltaire est Virgile j moins il est Virgile, Le grand génie qui entraîne les Ilaliens dans Terreur lui celui de tous les hommes qui Tabhorrenl le plus. Personne ne fut plus lui-même que le Dante; mais comme Àlfieri manquait un peu d'esprit, il n'a pas vu cela, et à sa suite se précipite toute la jeunesse italienne.
L'Italie, ne pouvant plus espérer cette École polytechnique qui aurait mis la noblesse du côté des idées libérales, il lui faut faire son éducation, mais la faire avec les gens les plus différents (Telle-même. Cela facilitera le moment du départ *.
Elle jest du Midi, il lui faut des maîtres du Nord ; elle est éminemment catholique, il lui faut des maîtres protestants; elle a dans le sang trois siècles de despotisme, il lui faut des maîtres constitutionueb : tout cela lui indique TÉcosse et TAngleterre. Les Français lui ressemblent trop ; elle ne doit prendre que les livres indispensables pour ne pas tomber dans la philosophie ridicule de la sympathie, qui donne pour base à nos volontés autre chose que le plaisir du moment. A cela près, le régime anglais est le seul sain pour les Italiens, parce qu'après avoir appris à exprimer leurs idées et à tirer des pensées des circonstances qui les entourent, dominés par les différences de climat et d'organisation, ils enverront un jour leurs maîtres à tous les diables * et oseront être eux-mêmes.
Or, c'est ce qui n'arrivera jamais tant qu'ils étudieront Horace et Virgile; le Dante et Machiavel sont surtout dangereux. Ces hommes immortels ont vécu dans une république, et comme c'est tout ce qu'ambitionne Tltalie, les jeunes gens ne peuvent, sans une force d'originalité bien rare à vingt ans, renoncer à les imiter.
Une nation n'est heureuse que quand il n'y a plus d'autres intérêts contradictoires dans son sein que ceux nécessaires au maintien de la constitution. Elle n'est éclairée que quand il y a des millions de gens médiocres instruits suivant des méthodes judicieuses ; enfin elle n'a jamais que le degré de liberté que la
* Terme de chimie.
* Voilà ce que j'appelle l'opération du départ.
fermeté de son caractère et ses lumières forcent à lui donner. L'Italie est plus près de la liberté, parce qu'elle est infiniment moins dupe de Thypocrisie ; elle croit tous les hommes en pouvoir méchants et leur dit : Prouvez le contraire. Elle doit tendre à se donner rapidement des lumières. Pour cela, il faut commencer par souffrir la vérité. Tous les livres imprimés dans ce beau et malheureux pays, depuis Tan 1600, peuvent se réduire a dix volumes.
Voilà la triste vérité qu'il faut que les jeunes Italiens supportent; mais ils n'en sont pas encore à ce premier pas. Je crains bien que pendant cinquante ans encore ce mot u'excile que de la colère ; il est dur de se dire à vingt ans : « Tout ce que je sais ma été enseigné par des gens qui avaient le plus pressant intérêt à me tromper. 11 faut refaire toutes mes idées sur tout. »
20 juillet. — Nouvelle conversation avec mes officiers italiens dans le bateau ^ Milan l'emporte sur Bologne. Gomme individus, les Bolonais l'emporteraient peut-être ; mais :
1<* Milan est plus grande ville (130,000 âmes), et, partant, beaucoup plus de sottises y sont méprisées, et l'exemple des temps passés y a moins de force. 11 y est déjà ridicule de parler de ses affaires d'intérêt.
S*" Milan a été quatorze ans la capitale .d'un vaste royaume ; on y a vu les grandes affaires de prés et le jeu des passions. Pendant ce temps-là, Bologne était jalouse ; il est vrai que, dans cette mauvaise carrière, elle montrait de l'énergie. Elle se révoltait (1809).
' 5° Milan est près de la Suisse, qui fournit des livres à la haute société ; il y a un exemplaire du Moming-Chronicle qui coule trois mille francs au moins au noble qui le fait venir. Il y a dix ans, on n'eût pas trouvé deux personnes qui lussent les jour-
1 II faut remettre toute idée claire sur Thistoire d'Jlalie, depuis vingt ans, au jour où les délits de la presse seront jugés par douze jurés ayant chacun trente mille liTres de rente. Jusque-là, restons dans le vag^e Voyez l'ouvrage de M. Benjamin Constant sur les jugements de 1817.
iiaux ; actuellement, on voit les domestiques qui vont les chercher au bureau les lire dans les rues.
L'éducation de quatorze ans (1800 à 1814), donnée par hasard sous un despote qui ne, craignait au monde que l'éducation, y avait produit des héros. Qu'aurait-ce été de l'éducation donnée par un prince philosophe ! Tout ce qui est grand a des droits particuliers sur le cœur de ce peuple. Beaucoup plus méfiant que les Français, il est meilleur juge de la grandeur dans ses princes. Un demi-siècle de Tordre de choses qui l'a si rapidement élevé en quatorze ans n'aurait pas remué une autre nation. La Lombardie se regarde pour le degré de liberté publique comme un appendice de la France; on y suit avec le plus vif intérêt les discussions de nos chambres.
La fièvre du mécontentement brûle ce pays-ci comme tous les autres; cependant je les ai priés de considérer trois petites choses :
l*" Dans tout le royaume d'Italie, depuis 1814, il n'y a eu que vingt-trois personnes d'arrêtées;
2« 11 n'y a pas eu Tombrc d'une réaction, pas une goutte de sang. Le gouverneur Bcllegarde jetait les dénonciations au feu ;
5^ Ils ont pour gouverneur un homme d'esprit de l'école de Joseph II, c'est-à-dire nullement dupe des prêtres et des nobles. Un curé de Milan s'avise de faire faire des miracles par un jeune homme; le gouverneur, voyant le but des miracles, les envoie tous deux en prison. «Je pense bien, leur dit-il publiquemenl, que demain Ton vous trouvera en liberté ; ce petit miracle de plus ne vous coûtera rien et sera très-utile pour confondre les incrédules; quant à moi, je m^ngage à ne plus vous faire arrêter. »
Il est vrai que tous les deux liiois quatre-vingt-cinq chariots chargés d'argent partent pour Vienne sous bonne escorte et que la Lombardie ne jouit plus de l'espèce de constitution que lui avait donnée Marie-Thérèse,
PLINIANA.
21 juin. — Nous voulons revoir la Pliniana; il y fait si frais!
La contessina Â^* me parle des arts ; mon altention est tellemeui absorbée que si Ton m'eût demandé « Où êtes-vom ?» je n'aurais su que répondre. — La femme qui a eu quatre amants, et qui a aimé passionnément, ne sait pas en France, parce que personne ne le lui a dit, qu'elle est tout près des arts, et qu'il faut jeter au feu, au plus vite, tous les traités pédantesques qu'împriment les gens de TAcadémie. — Mais je prévois une objection invincible ; quelle est en France la femme qui a eu quatre amants?
En France, défaut d'originalité par le despotisme du ridicule et d*une grande capitale. Ici, Brescia, qui est à vingt lieues de Milan, ne songe pas plus à imiter Ittilan que Philadelphie. Toutes les familles, toutes les aventures galantes se connaissent d'une ville à Fautre; mais pas la moindre trace d'imitation.