LE C/ELIUS
La maison de Grégoire s'élevait là. En 575, il la convertit en monastère pour y vivre selon la règle de saint Benoît. Quinze ans plus tard, le peuple romain l'arrachait à son cloître et, de force, rélevait au Saint-Siège, C'était la première fois qu'un moine occupait la chaire apostolique. Nul n'en fut jamais plus digne. Théologien et moraliste, il a mérité que l'Église l'inscrivît au nombre de ses quatre Docteurs suprêmes, à côté de saint Ambroise, de saint Jérôme, de saint Augustin. Pasteur d'âmes et chef de gouvernement spirituel, il s'est montré plus remarquable encore. Il est, de tous les évêques, le plus grand qui ait paru dans la chrétienté latine. Par la piété, la science, le courage, la tendresse, il a réalisé le parfait modèle d'un pape.
Au temps de Grégoire comme aujourd'hui, un escalier précédait Vatrïum de l'église. Par ces gradins, quarante moines descendirent solennellement, un jour de l'année 596. Ils allaient porter l'Évangile aux extrêmes confins de l'Europe, aux royaumes saxons de Bretagne. Le petit couvent du Cselius a été le berceau religieux de l'Angleterre,
La Basilique Libérienne. — Les mosaïques du cinquième siècle; l'œuvre de Torriti et de Gaddi aux treizième et quatorzième siècles. — Le soffiito de San G?l!o. — Les chapelles funéraires de Sixte-Quint et de Paul V.
Si l'on cherche une impression religieuse, il ne la faut point demander à Sainte- Marie-Majeure. Pas plus qu'à Saint-Paul-hors-les-Murs, ce n'est ici un lieu de recueillement, moins encore un lieu de mystère et d'oraison. Nulle idée n'y est plus absente que celle du surnaturel, de l'au-delà, de l'infini. Le cœur ne s'y sent nulle part ému; le rêve pieux ne s'y ébauche même pas. C'est que le décor est trop pompeux, trop splendide, trop miroitant.
Mais au point de vue de l'histoire et de l'art, le monument est des plus précieux. Tous les âges du christianisme y ont, en effet, imprimé leur trace.
L'âge antique a pour témoin le plan général, qui est celui des basiliques primitives.
Consacrée en 364 par le pape Liberius, recons-
truite en 432 par Sixte III, l'église consiste dans une vaste enceinte plafonnée que deux files de colonnes séparent en trois nefs. Cette disposition si simple, si connue, acquiert ici son plus haut caractère de beauté, parce qu'une harmonie parfaite règne entre tous les éléments. On ne saurait concevoir des proportions plus justes dans les diverses parties architecturales, un sentiment plus délicat dans la mesure des ordres, une répartition plus heureuse des vides et des pleins.
Les colonnes, de marbre blanc, proviennent du Temple de Junon. Toutes pures et nues, elles n'ont d'autre ornement que l'élégante volute de leurs chapiteaux ioniques.
Par malheur, une arcade a été ouverte en 1585, sur chaque côté de la nef, pour donner accès aux somptueuses chapelles latérales où les papes Sixte-Quint et Paul V ont édifié leurs tombeaux. Deux entre-colonnements ont disparu ainsi et, sur ce point, l'unité du plan a été rompue.
La décoration première de l'église n'est plus représentée que par les mosaïques de l'arc triomphal et celles de l'imposte. Exécutées sous :Dixte III, c'est-à-dire vers le milieu du cinquième siècle, elles nous montrent les grandes
scènes de la Bible, l'histoire d'Al.iraham, de Moïse, de Josué, puisTAnnonciation, l'Adoration des Mages, le Massacre des Innocents, Jésus dis putant avec les docteurs, etc. Le dessin en est grossier. Si on les compare à l'œuvre magistrale de Sainte- Pudentienne, antérieure de cinquante années, on est surpris de la rapidité avec laquelle un art peut déchoir. Elles révèlent cependant un souci intéressant du costume et de la composition. On reconnaît que l'artiste a eu devant les yeux les bas-reliefs de la colonne Trajane et qu'il a su les regarder.
Peut-être aussi faut-il attribuer au cinquième siècle la mosaïque absidale, que l'on croit communément de la fin du treizième. Il n'est pas douteux que le pape Nicolas IV (1288- 1292) ait confié au mosaïste Jacopo Torriti le soin de refaire la décoration de la tribune. Mais il est évident qu'une partie importante de l'oeuvre primitive a été conservée Les superbes rinceaux qui se déroulent sur la voûte sont tous semblables à ceux de Saint-Clément. Pourquoi ne seraient-ils pas d'une époque voisine? De même, les pittoresques détails de la scène fluviale qui se développe dans la zone inférieure ne sont-ils pas d'une inspiration toute proche de l'antiquité? Ce qu'il faut réserver à Torriti,
c*est le noble groupe de Jésus couronnant sa mère, c'est la gracieuse théorie des anges prosternés, ce sont les ferventes figures de saint François d'Assise et de saint Antoine de Padoue, c'est la souple guirlande qui borde l'arc.
Sous cette belle peinture, d'autres mosaïques s'encadrent entre des fenêtres ogivales. L'histoire de la V^ierge y est représentée. L'auteur — Gaddo Gaddi, florentin — travaillait à Rome vers 1305. C'est de lui aussi et de son compatriote Filippo Rusutti que sont les compositions encastrées dans le mur de la façade, sous la loggia. On y voit retracée la poétique légende qui fit d'abord attribuer à Sainte-Marie-Majeure le vocable de Notre-Dame-des-Neiges. L'œuvre des deux Florentins porte les caractères visibles de la grande réforme dont Cimabue est le précurseur et .que Giotto a consacrée : la souplesse, l'expression, la liberté, la vie.
De la même époque est le tombeau du cardinal Gonsalvo (f 1299), qui s'élève dans le bas-côté de droite et qui est peut-être le chefd'œuvre de Jean Cosmati. Travail de sculpteur autant que d'architecte et de mosaïste, le monument est d'une technique supérieure et d'un goût raffiné; les visages ont une valeur expressive, une délicatesse morale, dont les
artistes de l'âge précédent ne se doutaient pas.
Sainte- Marie-Majeure possède une des plus belles créations décoratives de la Renaissance : le sofjitto à caissons dorés qui recouvre la nef centrale. Giuliano et Antonio da San Gallo passent pour l'avoir exécuté, par l'ordre d'Alexandre VI. Rien de plus fastueux que ce lambris de moulures profondes et rayonnantes où les armes des Borgia saillissent çà et là, entre les oves, les panaches et les feuillages ciselés. On se plaît à imaginer, sous un tel plafond, les pompes religieuses dont cette époque sensuelle raffolait, fêtes liturgiques et jubilaires, cérémonies de mariage, de funérailles, de couronnement, spectacles d'un luxe inouï, où l'on n'eût pas relevé une faute de goût.
Que dire des célèbres chapelles latérales qui renferment les tombeaux de Sixte-Quint et de Paul V? Domenico Fontana et Flaminio Ponzo, qui les ont bâties en i ^85 et 161 1 , ont cherché à produire un effet de magnificence : ils y ont réussi. Mais l'accumulation des formes, l'excès des reliefs, la surcharge des profils, l'exubérance des ornements, la profusion des couleurs vives, l'abus de l'or et du jaspe rendent aveugle aux fortes qualités organiques de l'œuvre : on regarde et on passe.