‹ Rome, notes d'histoire et d'artChapitre 27 sur 38 · SAINT-PIERRE-AUX-LIENS · texte numérisé non relu

SAINT-PIERRE-AUX-LIENS

et de Lia dont le maître a ébauché les contours, les autres parties de l'édifice sont l'œuvre maladroite de ses disciples.

Le législateur hébreu est représenté assis, tournant la tête, et prêt à se dresser. Toute sa personne exprime la fierté majestueuse de l'homme qui vient de soutenir le regard de Dieu.

Par la tournure générale et par l'intensité de l'expression, le Moïse rappelle le Saint Jean de Donatello, qui est dans la cathédrale de Florence et que le Buonarroti ne se lassait point d'admirer. Il fait .songer aussi aux Prophètes de la Sixtine, et plus encore aux figures titaniques du Jugement dernier. Ce qui domine, en effet, dans le héros de l'Exode, c'est la puissance physique et morale portée à son plus haut degré.

Sous le rapport technique, l'œuvre est incomparablement belle. L'ensiemble résume les qualités souveraines de Michel- Ange : la décision, l'ampleur, l'énergie, l'audace. Et les détails révèlent une maîtrise extraordinaire dans la pratique du ciseau. Les bras, musclés sans excès, sont d'un galbe superbe. Les mains ont une élégance et une distinction toutes florentines. La barbe est traitée avec un art infini. On k sent vivante ; elle participe à l'expression du

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visage ; on dirait que le souffle du Sinaï l'agite encore. La draperie n'est pas d'un travail moins savant. Disposée en plis larges et fermes, elle est sillonnée d'évidements profonds qui animent la masse en y découpant des ombres vigoureuses. Le Moïse est, avec le Penseur^ le chefd'œuvre de Michel-Ange. Le génie sculptural du maître s'y montre dans sa perfection suprême.

Les statues de Rachel et de Lia, symboles de la vie contemplative et de la vie active, trahissent chez le Buonarroti vieillissant une recherche curieuse de la douceur et de la grâce, comme s'il eût épuisé toutes les formes de la passion. Ces deux ligures sont un des nombreux motifs d inspiration que Michel-Ange a emprun tés à Dante; elles traduisent, dans le langage plastique, l'épisode charmant du Purgatoire :

a Jecrus voir en songe une femme jeune et belle qui s'en allait, cueillant des fleurs par la campagne, et qui chantait, disant : Sache que je « stds Lia et que je vais étendant partout mes a belles mains en quête d'une guirlande. C'est a pour me plaire à mon miroir qu'ici je me pare; a mais Rachel, ma sœur, ne se détourne jamais « du sien. Elle prend plaisir à voir ses beaux « yeux, comme moi à m orner de mes mains. Son « bonheur est de contempler, le mien est d'agir . »

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La dévotion italienne après le concile de Trente. — La prospérité des Jésuites aa seizième siècle.

L'Église du Gesù représente l'hommage des Farnèse à l'Ordre de saint Ignace. Commencée par Vignole en 1568, elle a été finie par Giacomo délia Porta en 1575.

Le plan de l'édifice est le plus simple qu'on puisse voir : il comprend une seule nef, un chœur et un transept. Des chapelles s'encastrent dans les parois latérales. Une coupole surmonte la croisée. Tout, dans la construction, est subordonné à l'effet d'ampleur et d'unité. Les lignes sont grandes et belles, les profils élégants, les rapports harmonieux. L'esprit le plus classique a présidé à cette partie de l'oeuvre, dont il faut faire honneur à Vignole. La façade, qui est due à Giacomo délia Porta, est d'un dessin plus compliqué. On y voit déjà paraître ces formes rompues, ces membres mul-

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tiplts, ces ordres superposés, dont Bernin et Borromini useront bientôt à l'excès.

Le style de la décoration intérieure fait un étrange contraste avec la simplicité de la structure organique. Un luxe inouï règne dans les ornements. Les métaux précieux, le marbre, les pierreries sont employés à profusion. Colonnes et pilastres, architraves e^ trontons, piédestaux et balustres, sans compter les candélabres et les tabernacles, tout reluit et rayonne. Ce n'est partout que bronze doré, argent, porphyre, jaspe oriental, agate, malachite, albâtre, lapis-lazuli. Même splendeur, même somptuosité dans la peinture des voûtes. L'église entière scintille comme un trésor.

Déplorable sous le rapport du goût, cette parure monumentale est singulièrement expressive au point de vue religieux. Elle atteste l'évolution qui s'est produite dans les croyances, au lendemain du concile de Trente. Un réalisme grossier a envahi le culte. La dévotion est devenue à la fois sensuelle et mondaine. L'âme italienne s'est convertie au catholicisme espagnol.

Le Gesù témoigne en outre du haut degré de richesse où l'Ordre de saint Ignace était parvenu vers la fin du seizième siècle. La pros-

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périté matérielle des Jésuites s'est fondée, comme leur puissance morale, avec une étonnante rapidité. Leur coup de maître fut de comprendre que l'Europe catholique, surchargée d'instituts religieux, ne pouvait plus leur procurer que des ressources médiocres. Ils cherchèrent fortune loin du vieux continent. Le monde se couvrit de leurs missions, qui, chacune, se doublait d'un comptoir. Dès 1541, — un an à peine après que Paul III Farnèse leur a délivré sa bulle d'approbation, — ils s'étabhssent au Malabar et au Mozambique. En 1547, ils sont au Congo; en 1549, au Japon; en 1550, au Brésil. Bientôt et presque simultanément, ils s'installent au Pérou, en Chine, aux Moluques, en Floride, au Mexique, au Paraguay, en Abyssinie. Leur flotte marchande sillonne la mer dans tous les sens. Leurs factoreries sont innombrables. Ils y ajoutent des plantations, des mines, des fabriques; ils surpassent les Hollandais eux-mêmes dans l'art d'exploiter les pays nouveaux. La concurrence qu'ils font au commerce laïque est si active, si habile que les récriminations éclatent contre eux de toute part. On dénonce leur esprit de lucre. On les accuse de profaner le nom de Jésus, en le mêlant à leurs pratiques de négoce

et de spéculation. Un évêque espagnol, Palafox, qui les a vus à l'œuvre au Mexique, adresse à Innocent X un réquisitoire indigné contre ces trafiquants déguisés en prêtres : « Quel autre ordre a jamais tenu, à l'exemple des Jésuites, une banque dans l'Église de Dieu? Quel autre ordre a ainsi ouvert, dans ses propres maisons, des boutiques et des ateliers? Quel autre ordre a ainsi rempli l'univers de son industrie mercantile, au grand étonnement des fidèles et à leur plus grand scandale? »

Le faste provocant du Gesù a compté pour quelque chose dans l'abolition de l'Ordre au dix-huitième siècle. C'est devant l'autel même de saint Ignace que les volontés irrésolues de Joseph II semblent s'être fixées. L'Empereur était venu à Rome pour assister aux cérémonies du conclave qui allait élire un successeur à Clément XIII et trancher ainsi le grave débat qui passionnait l'Europe. On ne savait rien encore de ses intentions à l'égard de la Compagnie; on les scrutait anxieusement. Sous les dehors les plus courtois, il gardait une réserve déconcertante.

Il arriva le 15 mars 1769 et descendit à la villa Médicis. Depuis deux siècles et demi, depuis le séjour triomphal de Charles-Quint, la

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Ville Éternelle n'avait pas vu d'empereur. A la différence de son illustre ancêtre, Joseph II se présenta aux Romains dans le plus simple équipage, sans escorte ni suite, refusant les honneurs officiels, n'acceptant que les prévenances et les divertissements.

Une de ses premières visites fut pour le Gesù. Le P. Ricci, Général de l'Ordre, se tenait à ses côtés. Devant la statue de Saint Ignace, le souverain, qui était demeuré jusqu'alors silencieux, ne put réprimer son étonnement d'un tel luxe. Le P. Ricci crut habile d'insinuer: «C'est aux nombreux amis de notre Société, Sire, que nous devons ces richesses. » L'Empereur riposta sèchement : « Dites plutôt que c'est à vos comptoirs des Indes 1 »

Un mois plus tard le conclave élisait Clément XIV. On sait le reste.

La Schola Francorum. — Les églises nationales. Chateaubriand et Madame de Beaumont.

Dès le septième siècle, les pèlerins étrangers commencèrent d'affluer dans la Ville Apostolique. Ils venaient de France, de Germanie, d'Espagne, d'Angleterre, de Saxe, de Frise et jusque des royaumes Scandinaves. Quand, après deux ou trois mois de route, ils apercevaient enfin Rome, du haut du Monte-Mario, ils faisaient halte pour entonner l'admirable cantique :

O Roma nobilis, orbis et domina, Cunctarum urbium excellentissima, Poseo martyrum sanguine rubea, Albis et virginum liliis candida, Salutem dicimus tibi per omnia, Te benedicimus, salve I per ssecula.

« O noble Rome, maîtresse du monde, excellente parmi toutes les villes, rouge du sang des martyrs, blanche du lys des vierges, salut I Nous te bénissons à travers les siècles. »

Une fois arrivés, ils restaient groupés, accomplissant leurs dévotions en commun et se prêtant une aide mutuelle en cas de besoin. Des sociétés permanentes se formèrent ainsi, entre gens de même pays. On les désignait sous le nom de Scholas peregrinorum ; chacune d'elles choisissait, dans les parages de Saint- Pierre, une église comme centre de ralliement. La Schola Francorum avait adopté l'Église du Saint-Sauveur, la Schola Saxonum l'Église du Saint-Esprit, la Schola Frisonum l'Église de Saint-Michel, etc. Avec le produit de leurs aumônes et de leurs dons, elles s'occupaient de secourir les voyageurs nécessiteux, de soigner les malades, d'enterrer les morts, de rapatrier les orphelins. 'Yo\x\.& schola importante eut bientôt son hôpital et son cimetière.

L'Église du Saint-Sauveur, où se rassemblaient les pèlerins de France, était située contre la basilique vaticane, sur l'emplacement de la sacristie actuelle. L'hôpital de la corporation se trouvait à l'endroit où s'élève aujourd hui le Palais du Saint-Office* Le cimetière existe encore, à quelque cent mètres de 1-, mais sous le nom de Campo santo dei Tedeschi, l'enclos ayant été acquis plus tard par les Allemands.

Le jubilé de l'an 1300 accrut encore le près-

tige de Rome dans l'imagination des peuples catholiques. Les fidèles accoururent par milliers aux tombeaux des Apôtres : l'Europe entière défila devant les sépulcres sacrés. Durant l'exil d'Avignon et le Grand Schisme, le mouvement se ralentit, s'arrêta presque. Mais, dès le pontificat de Martin V, les pèlerins reprirent en masse le chemin de la métropole chrétienne.

Rome se couvrit alors de fondations étrangères. Chaque pays voulut avoir son église nationale. On vit s'élever presque simultanément Saint-Louis des Français, Saint-Yves des Bretons, Saint-Nicolas des Lorrains, Saint- Claude des Bourguignons, Sainte- M arie-du- Montserrat des Espagnols, Saint-Antoine des Portugais, Saint-Martin des Suisses, Sainte- Brigitte des Suédois, Saint- André des Écossais, Saint-Jérôme des Esclavons, une foule d'autres en plus. Chaque ville d'Italie voulut également posséder son église particulière. Et, de même que pour les pays étrangers, il y eut Saint-Jean des Florentins, Sainte -Catherine des Siennois, Saint-Ambroise des Lombards, Saint - Pétrone des Bolonais, Sainte -Marie des Siciliens, Saint -Barthélémy des Bergamasques, etc.

L'Église de Saint- Louis -dès-Français a été fondée en 1478. Les événements politiques et la pénurie financière interrompirent plusieurs fois les travaux.

La façade ne fut construite qu'en 1580, sous la direction de Giacomo délia Porta. C'est la plus belle partie de l'édifice. L'heureuse division des étages, l'importance des surfaces nues, la simplicité des ornements produisent un aspect calme et grave qui manque trop souvent aux frontispices des églises romaines.

La décoration intérieure est, au contraire, surchargée. Elle n'a de remarquable qu'un somptueux plafond de Natoire, le Triomphe de saint Louis, et l'œuvre capitale du Dominiquin, deux fresques d'une large ordonnance et d'un réalisme énergique, la Vie et le Martyre de sainte Cécile.

Mais le véritable intérêt de l'église n'est pas dans ses peintures : il est dans ses inscriptions et dans ses tombeaux. On y peut reconstituer la biographie entière du monument. Et, pour qui sait la lire, c'est I un grand chapitre d'histoire, c'est tout le rôle politique et moral de la France à Rome qui s'y trouve raconté. Cardinaux, prêtres, diplomates, savants, artistes, soldats, voyageurs, les plus illustres comme

les plus humbles de ceux qui gisent là portaient jadis un nom français; leurs cendres ont réellement fait de ce lieu une terre française.

Dans la première chapelle de gauche, une dalle de marbre appliquée au mur désigne la place où, par un triste soir de novembre 1803, Chateaubriand inhuma Pauline de Montmorin, comtesse de Beaumont.

Exténuée de souffrance, respirant à peine, elle était venue s'éteindre dans les bras de son ami. Elle savoura pendant vingt jours cette volupté suprême. A la voir si aimante et misérable, il sut enfin trouver des mots dignes d'elle. Il la berça de paroles tendres. Devant ces pauvres yeux qui allaient bientôt se remplir d'ombre, il évoqua toute la magie automnale du spectacle romain. Elle avait dit naguère : « Le style de M. de Chateaubriand me fait éprouver une espèce de frémissement d'amour; il joue du clavecin sur toutes mes fibres. » Leurs derniers entretiens la remuèrent bien plus encore. Le virtuose qu'il était se surpassa. Elle mourut, nous affirme-t-il, « désespérée et ravie ».

Un bas-relief, ciselé dans la dalle funèbre, nous eprésente la jeune femme étendue sur sa couche

d'agonie. D'une main, elle semble montrer les images de ses parents, tous morts au temps de la Terreur. La réponse de Rachel est gravée sous les médaillons : Quia non sunt! Plus bas on lit cette épitaphe :

APRÈS AVOIR VU PÉRIR TOUTE SA FAMILLE, SON PÈRE, SA MÈRE, SES DEUX FkÈRES ET SA SŒUR,

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