‹ Rome, notes d'histoire et d'artChapitre 28 sur 38 · PAULINE DE MONTMORIN · texte numérisé non relu

PAULINE DE MONTMORIN

CONSUMÉE d'une MALADIE DE LANGUEUR, EST VENUE MOURIR SUR CETTE TERRE ÉTRANGÈRE.

F. A. DE CHATEAUBRIAND A ÉLEVÉ CE MONUMENT A SA mémoire!

Est-ce bien à la mémoire d'elle, n'est-ce pas plutôt à la gloire de lui-même qu'il a élevé ce monument? Ne pouvait-il rendre à la morte un hommage plus discret ? Quel besoin avait-il de se nommer dans l'épitaphe? Tout l'orgueil, tout l'égoïsme du personnage s'étale sur cette plaque de marbre.

SAINTE-MARIE-DE-LA-VICTOIRE La Sainte-Thérèse de Bernin.

Une chapelle du transept, parée comme un boudoir, contient le fameux groupe d'autel où Bernin a représenté Sainte Thérèse en extase.

Le président de Brosses, dans ses Lettres de voyage, a décrit l'œuvre exactement : « La sainte est dans son habit de carmélite, pâmée, tombant à la renverse, sa bouche entr'ou verte, les yeux mourants et presque fermés; elle n'en peut plus; l'ange s'approche d'elle, tenant en main un dard dont il la menace d'un air riant et un peu malin » . Le spirituel président ajoute : a Si c'est ici l'amour divin, je le connais! »

Nul doute, en efïet. Ce n'est pas à une scène de cloître ou d'oratoire, c'est à une scène d'alcôve que Bernin nous fait assister. Les mouvements secrets dont cette belle créature exténuée semble tressaillir encore n'ont rien de mystique. Ce n'est pas une visionnaire en extase que nous

avons sous les yeux; c'est une jeune mondaine qui défaille aux bras de son amant. •

L'extraordinaire est qu'on s'y soit mépris d'abord, et qu'une œuvre aussi profane ait pu être considérée comme l'expression suprême du sentiment religieux. Dans ce marbre tout frémissant de vie sensuelle, on ne voyait que le spectacle d'une âme absorbée en Dieu, au point que, vers 1750, un prêtre écrivait tranquillement : « L'expression de cette statue démontre la vérité de cette pensée de saint Augustin : Irrequietum est cor nostrum donec requiescat in te. » Le mysticisme est sujet à ce genre de malentendus. Ainsi, le Cantique des cantiques , cette pastorale ardente égarée dans la Bible, n'était pour Athanase qu'un hymne en l'honneur de l'incarnation du Verbe : tanquam verhi et carnis epithalamium. Et, durant tout le moyen âge, les âmes les plus pures ont fait leurs délices de ce livre passionné. Encore, le poème hébreu semble-t-il se prêter aux contre-sens de l'exégèse allégorique ; car s'il choque notre délicatesse moderne, il n'est point immoral, puisqu'il conclut au triomphe de l'amour ingénu et fidèle sur l'amour hypocrite et servile. Mais la Sainte Thérèse de Bernin ig.iore les candeurs de la Sulamite. La naïveté lui manque absolument.

Le péché habite dans son cœur; elle le sait, et y trouve comme une volupté de plus.

Au point de vue technique, l'œuvre caractérise d'assez près le style de l'auteur. On y sent la recherche opiniâtre de l'effet pathétique, la volonté de faire traduire à la sculpture les sentiments les plus vifs de l'âme dans leurs manifestations extrêmes. De là, l'outrance du geste et le désordre des lignes. On y observe encore le rôle irrationnel que joue la draperie. Elle n'est plus, comme dans l'art antique, subor donnée aux formes vivantes qu'elle recouvre, essentiellement destinée à faire valoir le modelé. Elle est traitée, non pour ce qu'elle enveloppe, mais pour elle-même, pour elle seule, pour la beauté de ses plis ondulants et de ses masses refouillées où la lumière se joue; elle n'est qu'un motif à prouesses de ciseau. On s'en veut de s'attarder à ces critiques devant une œuvre qui, à tant d'égards, mérite l'admiration. Quelle science dans le travail des parties nues ! Quelle souplesse dans le torse de l'ange qui darde sa flèche! Et peut-on rien imaginer de plus délicat, de plus suavement féminin, que la main et le pied de la nonne? L'épiderme semble frémir à fîeur de marbre, et l'exécution caressée des chai^-s fait penser à Praxitèle.

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