‹ Rome, notes d'histoire et d'artChapitre 30 sur 38 · LA CAMPAGNE ROMAINE · texte numérisé non relu

LA CAMPAGNE ROMAINE

que Romulus fût ivre quand il songea à bâtir une ville dans un terrain aussi laid ».

Mais, à quelque vingt ans de là, Rousseau ouvre les yeux de ses lecteurs au spectacle de ,1a nature; il leur enseigne à contempler un paysage, à l'animer de leurs sentiments personnels, à en faire le cadre et le complice de leurs rêveries.

Pénétré de cette grande leçon, Chateaubriand vient à Rome en 1803. Du premier jour, la Campagne romaine l'émeut, l'éblouit, le transporte. Et, par des procédés que la littérature ignorait encore, avec une largeur de touche et une puissance de coloris auxquelles Poussin luimême n'avait pu atteindre, il compose la Lettre à Fontanes. Les caractères essentiels du pays latin sont fixés maintenant pour jamais : quand Byron, Lamartine, Stendhal, Taine, Ru-kin, le décriront à leur tour, ils n'y ajouteront ru n. L'exécution seule différera. Sous la diversité des styles, on retrouvera le même tableau.

Ce que Chateaubriand a vu, en effet, d'une manière définitive, c'est le double aspect p'iysique et moral de la Campagne romaine. tUe est belle, tout à la fois, par ce qu'elle montre et par ce qu'elle suggère. Sa configuration naturelle est le premier secret de sa beauté.

Fût-elle sans histoire et sans nom, cette plaine inculte composerait encore un admirable spectacle par l'immensité de son étendue, par l'ampleur de ses ondulations, par le noble profil de ses montagnes lointaines, par la limpidité de "sa lumière, par la délicatesse de ses ombres errantes, par cette vapeur d'améthyste et d'or qui, vers le soir, s'élève sur les derniers plans. Mais le plaisir des yeux s'accroît d'une émotion profonde, lorsqu'on pense au drame humain que ces grands espaces muets ont vu se dérouler jadis, drame gigantesque, la plus merveilleuse des aventures, le plus fascinant des rêves ! En aucun lieu du monde la vie n'a été si ardente, si forte, si créatrice. Nulle part l'homme n'a connu des passions si énergiques, des désirs si impérieux, des haines si tenaces, une telle volonté de jouissance et de domination. A l'inverse, nulle part il ne s'est tant dévoué, tant sacrifié; nulle part il n'a si pleinement goûté la joie de mourir pour une grande cause. La Voie Appienne évoque, avec une éloquence extraordinaire, tout ce passé mort. A perte de vue, les tombeaux écroulés bordent la route. Çà et là, un débris de marbre, épitaphe, moulure ou bas-relief, fait saillie daas l'herbe parmi les acanthes, les fenouils et les

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