CAMILLO DES COMTES PECCI, EXEMPT DES GARDES-NOBLES
Gaspard de Silenen obtint des cantons qu'ils s'engageassent à fournir une compagnie de deux cents hommes. Il en fut le chef jusqu'en 1517, où Gaspard "Roiist lui succéda jusqu'en 1524. Le fils de ce Gaspard commandait la compagnie quand, le 6 mai 1527, les Impériaux emportèrent Rome d'assaut. 11 se réfugia avec ses hommes et leurs familles dans Saint-Pierre, s'y barricada, s'y défendit en héros et fut massacré avec tous les siens. La Garde suisse ne fut point renouvelée avant 1548 où Josse. de Meggen refit une capitulation avec les cantons catholiques comme capitaine-colonel; il mourut en 1559. Ses successeurs furent Gaspard de Silenen (1559-1564), Josse Segeser de Brunegg, fils d'une Meggen (1565-1592); Etienne-Alexandre Segeser de Brunegg (1592-1629), Nicolas et Josse de Flekenstein (1629-1652). Au milieu du xvn" siècle, le commandement passa dans la famille de Pfyffer qui, sauf un temps d'interrègne (1696-1712), occupé par Jean-Gaspard Meyer de Baldegg, le retint pendant plus de cent ans (1652- 1769). Aujourd'hui, il est exercé par le comte Louis de Courten d'une famille qui a fourni deux lieutenants généraux, trois maréchaux de camp, plusieurs brigadiers et quantité d'officiers supérieurs au service de France.
La compagnie suisse, composée de cent vingt hommes qui doivent par mois onze jours de service, a en outre un lieutenant ayant grade de lieutenantcolonel et un sous-lieutenant avec rang de major. On prétend que l'esprit n'est plus tel qu'autrefois et il est certain que, il y a douze ans, lors de l'exaltation de Léon XIII, les Suisses formèrent d'étranges réclamations, mais, vienne l'occasion, ils saur-aient faire leur devoir.
OACHiM Pecci, le Pape régnant, qui, le jour de son exaltation, a pris le nom de Léon XIII, en souvenir de Léon XII sous lequel il fit ses études au Collège Romain, est né le 2 Mars 1810 à Carpineto, diocèse d'Anagni. Sa famille était bourgeoise, peut-être de petite noblesse, mais sans nulle illustration. Son père, qu'on a dit avoir été colonel sous Napoléon P', avait simplement l'empli les fonctions de maire de Carpineto, auxquelles il avait été nommé par le général Miollis et la Consulte d(;s États romains, le 5 août 1809. Après de bonnes études chez les Jésuites, d'abord au collège de Viterbe, puis au Collège Romain, dont il sortit, en 1832, docteur en théologi(ï, Joachim Pecci fut admis à l'Académie des nobles ecclésiastiques où il prit successivement les doctorats de droit canon et de droit civil. Grégoire XVI le nomma prélat domestique en janvier 1837, référendaire à la signature en mars de la même année et, dès qu'il eut été ordonné prêtre (31 décembre 1837), l'envoya délégat apostolique à Bénévent. Il passa de là à Pérouse (mai 1841) où il eut des succès et se fit aimer; deux ans plus tard, il fut désigné nonce A Bruxelles en même temps qu'il était préconisé archevêque titulaire de Damiette. Son séjour près du roi Léopold fut bref — deux ans et demi — Grégoii-e XVI l'ayant avec son consentemcuit nommé, sur la demande du (îlergé de
Pérouse, archevêque-évêque de Pérouse. Il revint par l'Angleterre et la France sans se presser, en quoi il eut tort, car, à son arrivée à Rome, Grégoire XVI qui vraisemblablement l'eût créé cardinal sur le désir qu'en exprimait le roi des Belges, était mourant et, durant sept années, monseigneur Pecci dut attendre avant que Pie IX se déterminât à lui donner le chapeau. Pie IX le goûtait peu et le cardinal Antonelli moins encore. L'évèque de Pérouse, durant trente-deux années, ne sortit de sa ville épiscopale que pour venir à Rome à de rares intervalles et sans presque y séjourner. Il fit mieux que de se livrer au beau monde : il édifia son clergé et ses ouailles par ses mœurs, son austérité et son désintéressement, administra avec vigueur et habileté son diocèse, fit beaucoup de bien autour de lui, s'établit dans l'esprit de tous comme un évèque modèle. Ce n'est pas qu'il montrât, après 1860, dans ses rapports avec les Piémontais, devenus maîtres de Pérouse, une ardeur de violence comme en déployaient ailleurs plusieurs de ses confrères, mais il y maintint fort exactement les doctrines et, s'il transigea souvent sur les faits, il n'abandonna jamais les principes. Les Italiens, pour cette cause ou d'autres, l'espérant peut-être plus transigeant qu'il n'était en réalité, le souhaitaient fort pour pape et, peut-être pour diminuer ses chances d'élection. Pie IX l'appela près de lui comme camerlingue de la Sainte Église. Il est presque sans exemple que le camerlingue soit élu pape. Cela ne servit de rien et, au conclave qui suivit la mort de Pie IX, le 20 février 1878, le cardinal Pecci obtint quarante-quatre suffrages sur soixante-et-un votants.
L'histoire dira ce que fut son pontificat qui, si l'on en juge par les douze années écoulées, sera entre les plus intéressants qu'elle ait eus à enregistrer, et, en faisant la part des circonstances où les événements se sont produits, il restera encore pour l'habileté, la constance et l'inspiration diplomatique de Léon XIII, une part assez grande pour immortahser son nom. Toutefois, le temps n'est point venu de raconter par quelle suite de négociations le Pape est parvenu à rétablir avec la plupart des gouvernements européens des relations que Pie IX avait ou rompues ou compromises. Presque partout, Léon XIII a eu gain de cause et l'on peut dire que les concessions qu'il a faites, portant sur des questions de personnes ou sur des points de politique, n'ont rien été en comparaison des avantages qu'il a obtenus. Partout, il a fait triompher les principes et les doctrines étabhes par le Concile du Vatican ; il a mis fin sans coup férir à tous les schismes qui s'étaient produits, aussi bien en Occident qu'en Orient; il est entré, à la requête même de plusieurs puissances, dans leur politique intérieure et a commencé à y faire jouer à la Papauté un rôle qui, pour
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être discutable, n'en est pas moins d'une importance majeure. Il a su enfin, en Italie même, constituer pour l'Église, par tout un ensemble d'espèces particulières habilement disposées, par une série de précédents adroitement ménagés, un mode de vivre qui, par bien des côtés, équivaut à une existence concordataire. Ce qu'il a fait, il l'a conçu seul, préparé seul, exécuté seul : par quel prodige de volonté, par quelle activité de travail, par quel règlement de vie! C'est cette vie qu'il faut dire, cette vie de prisonnier entre les murailles du Vatican, cette vie qui, rayonnant sur le monde catholique, le régit et le gouverne.
Tous les jours, à six heures du matin, le premier valet de chambre entre dans la petite chambre à coucher de Léon XIII pour recevoir ses ordres. Cette chambre, assez exiguë, dont les murs sont tendus d'étoffe jaune, est partagée par un rideau derrière lequel se trouvent un lit blanc et un prie-Dieu. Le Pape se lève pendant qu'on prépare l'autel dans la chapelle privée de l'appartement; puis, sans autre assistance que celle de son camérier, il dit sa messe.
De temps en temps, le Pape délaisse sa chapelle privée pour l'oratoire qui ouvre ses portes sur la salle des Gardes-Nobles : c'est une petite chapelle très modeste, presque obscure, très recueillie. L'admirable Natwité peinte sur l'autel par Romanelli s'éclaire alors aux flammes de six grands cierges et quelques fidèles, membres de l'aristocratie romaine ou étrangers d'importance, reçoivent l'autorisation d'assister à la cérémonie. Elle est fort courte, ne dure qu'une demi-heure ; point de présentations, point de discours ; mais c'est à peu près la seule occasion qu'on ait d'approcher le Pape; aussi cette faveur est-elle des plus enviées.
Le Pape, en disant la messe, prononce très distinctement les paroles sacrées, mais il le fait avec ces accentuations périodiques qui marquent parfois le mouvement des respirations fatiguées. Il monte et descend difficilement les marches de l'autel, soutenu par deux camériers secrets, mais à mesure que s'accomplit le Sacrifice, le corps se redresse, les yeux brillent, la physionomie s'anime. Sa foi semble le porter.
Les portraits de Léon XIII sont trop répandus pour qu'il soit nécessaire de décrire ce corps très long et très maigre, ce visage étroit où le nez puissant dessine la ligne aquiline tout près des yeux assez petits, très brillants, très observateurs, plus interrogateurs que bienveillants. La bouche large, d'un dessin correct, à lèvres minces, s'appuie sur un menton carré, d'une ossature violente et est annoncée sous les pommettes par deux rides profondes, en coup
de sabre, qui s'accusent extrêmement lorsque, sa bouche sans lèvres exactement close, le Pape veut avoir l'air de sourire. Le front poli, dénudé, est haut. La tête est d'un prêtre diplomate réservé ; l'cjeil seul traduit des impressions, qui, parfois, se sont échappées en paroles, en sons plutôt, mais seulement depuis douze ans. Il arrive que, parlant des personnes, le ton seul dont le Pape prononce un pov)ero ou pov)erina, qui voudrait être banal et presque affectueux, met brusquement tout le caractère en lumière, éveille l'attention, fait qu'on regarde au profond de ces yeux qui essaient en vain de se ternir. Rien d'un pasteur suprême, doux et tendre aux petits, aux femmes, aux humbles. Ce visage impassible, tout blanc, uniformément pareil à de la cire blanche, qu'accompagnent deux touffes de cheveux d'un blanc pur, que soutient le col haut mettant son blanc de linge sur le blanc de la soie de la soutane, sur le blanc laineux de la pèlerine, ce visage que son maître a voulu clore, qu'il a clos par trente-deux années d'observation, de réserve, de concentration, ce visage n'attire pas, ne séduit pas, ne retient pas, il oblige, il commande, il domine. Le mot distingué, si l'on pouvait s'en servir ici, rendrait la première impression. En regardant de plus près, on voit le triomphe, on sent comme il a été acquis et l'on songe aux patients cheminements, durant des jours, des années, des vies, les cheminements à la Sixte-Quint.
Trente-deux ans à Pérouse, une petite ville de quinze mille âmes, où il y a des souvenirs, des monuments, des tableaux, mais qui, pour le mouvement intellectuel et artistique, est une bourgade de province! Trente-deux ans où, de ce bourg juché sur une montagne en plein milieu de l'Apennin, il a dû tout entendre de ce qui se disait dans l'Église et dans le monde, tout voir de ce qui se faisait, tout méditer de ce qui se pensait! Et le but, incertain, presque inavouable, car, si fort qu'un cardinal ait désiré la tiare, jusqu'au dernier bulletin dépouillé, il parle de son indignité, se plaint du fardeau dont on veut le charger et déclare qu'il n'accepte que par contrainte.
Ne rien laisser deviner de son rêve et le poursuivre tant qu'on existe, jusqu'à l'extrême vieillesse qui, suivant les conclaves, donne ou retire des chances; enfoncer en soi son secret sans confidence possible — car confidence engendre trahison; — et pourtant ne pas perdre une seconde pour se rendre prêt à vivre à l'âge où les autres hommes sont morts, où soi-même on doit normalement être mort; tendre toute son activité cérébrale à comprendre, à connaître tout ce qui est du monde et, quarante années durant, ne rien laisser voir de ce qu'on sait, n'échanger nulle idée, ne formuler aucun jugement, ne
voir aucun homme, ne visiter aucun pays, être enfermé là dans l'isolement où l'on tient les hallucinés, c'est de quoi rendre imbécile ou dément, ou c'est de quoi tremper à jamais le génie et la volonté. D'une telle retraite, l'homme qui y survit ne peut sortir pareil aux autres hommes. Un sceau est sur sa face qui la rend inoubliable. Ce sceau est sur la face de Léon XIII.
On ne peut guère approcher du Pape qu'à cette messe privée, car il n'admet point les audiences sans objet précis, sans utihté immédiate, celles qui n'apportent point un renseignement, ne servent point sa politique, qui ne sont que de dévotion ou de curiosité. Son maître de chambre qui sait ses intentions, a soin de décourager les pèlerins, d'arrêter les demandes indiscrètes. Lorsque les gens sont trop recommandés pour qu'on les rebute, il leur offre d'assister à la messe privée, mais encore ne s'engage-t-il point sur le jour. Il faut du temps, beaucoup de temps; car le jour dépend de la disposition — on ne dit jamais de la santé du Saint-Père. — Souvent même, au jour dit, les pèlerins arrivant à l'heure très matinale trouvent que le Pape a chargé quelque cardinal de dire la messe à sa place. Alors que reste-t-il aux pauvres pèlerins qui n'ont point entendu la messe? De voir et de baiser le faldistorio ^ cette sorte de prie- Dieu de forme traditionnelle, monté sur quatre pieds en bois doré, accompagné de deux bras richement sculptés, couvert d'une étoffe de la couleur du rit qui sert de siège aux cardinaux et aux évêques et, dans les fonctions, servait de prie-Dieu au Pape.
Pour les fonctions dans la chapelle Sixtine, il ne s'en tient plus que pour l'anniversaire du couronnement, la messe funèbre de Pie IX, les services à l'occasion du décès de quelque souverain catholique et les consistoires publics. Encore les pompes sont-elles fort amoindries, et ne voit-on plus dans le cortège quantité de costumes qui n'étaient point parmi les moins admirés. Plus de sénateur de Rome, de chefs de quartiers, de dignitaires civils, plus même de Suisses en grande tenue, casqués, cuirassés, portant sur l'épaule la lourde épée à deux mains.
Le Pape fait, à la vérité, quelque exception encore pour les pèlerinages ou les associations catholiques. A ces pèlerinages, il se mêle parfois des personnages qui ne semblent guère à leur place au Vatican — comme l'an dernier, les Indiens de la troupe de Buffalo-Bill, comme une autre fois une fournée de ces recrues des agences, dévastateurs de musées, inscripteurs d'inepties, dont les groupes photographiés salissent les façades des monuments célèbres, et à qui
un entrepreneur avisé, en faisant passer le train de plaisir pour un train de dévotion, est parvenu à obtenir une audience collective. — Mais ce sont là, si regrettables soient-elles, de presque inévitables erreurs, et l'on sait d'ordinaire séparer le bon grain de l'ivraie. D'ailleurs, ces réceptions se passent sans cérémonial ; elles ont lieu dans la Salle Mathilde ou la Salle ducale, avec une pompe très restreinte : six Gardes-Nobles et deux camériers secrets. Le directeur du pèlerinage ou le président de l'association lit une adresse; le Pape répond, puis donne une bénédiction générale. A peine a-t-on eu le temps de le voir.
La messe que, les jours de grande fête, le Pape célèbre dans la salle Mathilde, est exclusivement réservée à « la Famille noble »; nul étranger n'y est admis.
Enfin, l'on ne saurait compter sur le retour de cérémonies analogues à celles par qui fut célébré le Jubilé sacerdotal de Léon XIIL Les réceptions alors se multiplièrent, les audiences furent plus faciles. L'immense basilique de Saint-Pierre, emplie de la foule des pèlerins, revit les splendeurs pontificales, et, apparaissant sur la Sedia, le Pape entendit un peuple acclamer sa royauté temporelle, dans un élan d'enthousiasme qui, s'il n'était point très profond, paraissait pour le moment fort sincère.
C'eût été un artiste, le peintre qui eût tenté alors de fixer la physionomie et le regard du Pape à ce moment. Quel regard! Le geste n'était point souple, manquait d'ampleur, et, peut-on dire, avec les Italiens, de désinvolture; il était étriqué et bref. Mais la tête ! Mais les yeux ! Il y a un tableau qui représente Léon XIII dans la Sixtine, lors de ces journées ; il vaut mieux n'en pas parler.
De fait, le portrait de Gaillard, très intéressant pour les premières années du pontificat, ne donnant plus, après douze ans, l'aspect réel du Pape, il faut s'en tenir aux photographies dont quelques-unes sont étonnantes de vérité. Léon XIII étant toujours en représentation, la pose devant l'objectif n'a rien changé de sa figure habituelle, mais n'a point rendu, par contre, l'affaissement du corps, si étrangement maigre que, lorsqu'il remue, les vêtements flottent sur lui, si las qu'il semble comme s'eflbndrer, se diluer, se dissoudre.
Aussitôt après la messe qu'il a dite lui-même et que suit une messe d'actions de grâces dite par un aumônier, le Pape prend son premier repas : du café au lait et du pain. En déjeunant, il lit les journaux, ouvre les dépêches urgentes, reçoit ses secrétaires intimes; puis, aussitôt, se met au travail.
Son mode de travail, lorsqu'il veut rédiger une encyclique ou un document