‹ Rome pendant la semaine sainteChapitre 13 sur 36 · LE PAPE DESCENDANT DE L'AUTEL · texte numérisé non relu

LE PAPE DESCENDANT DE L'AUTEL

diplomatique important, montre avec quelle réflexion et quelle attention il procède. Après avoir lu ce qui a été écrit de plus sérieux sur la question qu'il désire traiter, il commence à jeter des notes sur de grandes feuilles de papier ministre, notes très abrégées, car il écrit difficilement et, pour le faire, est obligé d'avoir la main dans une machine. Ces notes servent à un premier canevas écrit phrase à phrase, idée à idée, sur de petits morceaux de papier soigneusement numérotés, et qui repose un temps plus ou moins long dans un tiroir dont le Pape porte constamment la clef sur lui. Du reste, les clefs de ses tiroirs ne le quittent guère, non plus que les clefs de son appartement lorsqu'il en sort. Il prétend ainsi se garder contre les indiscrétions, et, de plus, il coupe court à certains trafics habituels, sous Pie IX, aux valets du Vatican et qui, s'ils contentaient la dévotion de certains fidèles, servaient le plus souvent les manies de collectionneurs excentriques.

Lorsque le Pape juge que le moment est venu de rédiger, il fait appeler un des secrétaires en qui il a confiance, soit Monsignor Angeli qui a le titre de chapelain secret, soit Monsignor Volpini qui est officiellement secrétaire des lettres latines, et il leur dicte le canevas qu'il a préparé. Les secrétaires, dans cette première version italienne, doivent, en arrondissant seulement les phrases et en ménageant les transitions, conserver les expressions que le Pape a choisies, couvrir la toile. Puis, nouvelle correction par le Saint-Père, nouveau remaniement par les secrétaires, et ainsi à Tinfini jusqu'à ce que la rédaction italienne soit au point. On recommence le même travail pour le latin et, comme Léon XIII se pique de l'écrire purement, ce n'est point d'une simple traduction qu'il s'agit. Il faut peser tous les mots et n'admettre que des tournures qui, sans être cicéroniennes à la Muret, aient au moins quelque harmonie. Quand, ainsi mûrement médité, patiemment écrit, longuement corrigé, le document est prêt, le Pape l'enferme soigneusement dans son tiroir et il attend : patiens quia œternus.

Tout ce travail se passe dans la bibliothèque : une vaste salle de forme régulière, dont la moitié est cachée par une grande cloison ; partout, sur les murailles, des livres et de beaux tableaux. Derrière la cloison, sans arrêter, péi)ien( des serins : Léon XIII aime ses oiseaux, s'y intéresse, s'cmi occupe, et leur perpétuel grincement l'amuse sans le distraire.

A dix heures un quart, commencent les audiences, et k^ Pape, pour les recevoir, passe dans un salon plus petit, tendu de damas de soie rouge, tissé rouge sur rouge des insignes pontificaux encadrés d'arabesques ; on trouve

cette étoffe, qui a bien l'air d'avoir été fabriquée à Lyon, dans tous les salons et les appartements officiels du Vatican. Elle doit dater de Grégoire XVI. Point de tableaux aux murs, presque pas de meubles, en dehors du fauteuil où il s'assied; sur une table chargée de papiers, quelques pendules portatives de forme ancienne.

Les antichambres s'emplissent. Un mouvement se fait dans les salles immenses où, par ordre, comme avec la solennité d'une infranchissable hiérarchie, se tiennent d'abord les Suisses, rouges et jaunes, puis les Palafrenieri tout de rouge vêtus, puis les Gendarmes à tunique noire, à bonnet à poil plumeté de rouge, puis les Gardes palatins en uniforme de coupe presque française, shako à plumet blanc, tunique foncée à revers et collet rouges, pantalon rouge à bande d'or, enfin les Gardes-Nobles vraiment élégants avec leur casque recourbé où, aux grands jours, on pique un plumet blanc, leur tunique bleue — en grande tenue, rouge et toute soutachée d'or — et les larges épaulettes d'or. Tout ce monde guette, pour se mettre sous les armes et rendre les honneurs, les signaux que transmet à la muette le Suisse de faction au bas du grand escalier.

Pour un cardinal ou un ambassadeur, le cérémonial est presque identique. Le cardinal, en son habit sacerdotal en drap noir fileté de rouge, avec le manteau, la calotte et la ceinture rouges, tenant son chapeau à la main, suivi de son valet de pied qui porte les papiers enveloppés dans une étoffe rouge, entre dans la salle Constantinienne, où les Suisses portent les armes; à la porte de cette salle, un palafreniere fait la première révérence, prend les papiers des mains du valet de pied et précède le cardinal jusqu'à la troisième antichambre, celle des Gendarmes, où il est remplacé par un bussolante^ un laïque en soutane violette, qui accompagne l'Eminence jusqu'à la salle du Trône. Là, c'est le tour de révérence des camerieri segreii, qui, en temps ordinaire, passent simplement une chaîne d'or sur leur habit noir. Les camerieri segreti accompagnent l'arrivant jusqu'à l'antichambre secrète où le maestro di caméra et ses partecipanti se chargent de l'entretenir et où seulement les cardinaux se séparent de leur chapeau — notable privilège.

Il n'y a presque jamais — audiences ordinaires et extraordinaires comprises — plus de huit à dix personnes admises chaque jour à voir le Pape dans son appartement privé. Rien ne transpire de ce qu'il y a été dit : les cardinaux ont tout de suite compris que le Pape n'aimait ni les indiscrétions, ni les racontars. Les diplomates ont tout à perdre à ne pas envoyer à leurs cours des nouvelles

inédites et les journalistes afïidés ne disent que ce qu'on veut qu'ils disent. Au surplus, pour les non initiés, les discours que le Pape tient aux diplomates accrédités près de lui, pourraient paraître ternes tant ils sont prudents. Ce n'est point en paroles que Léon XIII se répand; enfermant toute sa pensée en lui-même, il aime à procéder par des coups brusques, des lettres ou des documents rédigés à loisir, gardés dans un secret absolu, subitement mis au jour et, comme une flèche vigoureusement lancée, venant vibrer dans le noir du but. Le fin du fin, pour le diplomate avisé, est de pressentir justement que l'arc est bandé et le trait encoche. Alors, si la résistance est décidée, si les motifs en sont avouables, si l'on sait ne pas reculer, en cas extrême, devant la menace d'un départ, il y a des chances pour que le document ne sorte pas du tiroir; mais il y dort et, vienne un instant favorable, une minute propice, si le Pape ne se sent plus surveillé, s'il voit que d'autres objets ont distrait l'attention ou que les gouvernements, en se renouvelant, ont perdu le fil de leur politique traditionnelle, c'est fait, c'est parti, c'est envolé, la bombe éclate. Donc, dans les audiences, bien souvent parle-t-on à la cantonade, laissant tomber des mots dont aucun ne reste inentendu et dont plusieurs semblent sans liaison. C'est un assaut à armes courtoises où les fleurets paraissent plus mouchetés qu'ils ne sont en réalité, mais où les coups de bouton qui touchent le mieux semblent comme portés dans le vide.

Dans ces audiences, dans ces conversations du Pape, aucune digression, nul dilettantisme, sauf lorsqu'il s'agit de certains chefs-d'œuvre de la littérature latine ou des peintres de l'école de Pérouse. Léon XIII a gardé de son long séjour dans cette ville un si vif souvenir que c'est là la patrie de son cœur. Si quelqu'un a exercé sur lui une influence, c'a été le comte Connestabile, le grand seigneur de Pérouse, dans le palais duquel aisait été accroché un tableau de Raphaël; homme curieux, intéressant, plein d'idées fausses, un catholique moderne à la Montalembert, nuancé d'italianisme unitaire, de libéralisme parlementaire et d'infai nihilisme ron^ain : le plus singulier mélange; avec cela, de la chaleur, une certaine éloquence, des aperçus sur le monde et la politique, des relations en Europe et une vocation de journaliste. De Pérouse aussi l'Eminence Laurenzi, secrétaire des Mémoriaux, le confident le plus intime du Pape; Monseigneur Gabriel Boccali, auditeur du Très-Saint, c'est-à-dire chargé non seulement des informations sur les ecclésiastiques destinés à l'épiscopat, mais de la correspondance secrète, dont il partage la charge avec Mon-

seigneur Nazareno Marzolini, aussi de Pérouse, officiellement chapelain secret et maître des cérémonies surnuméraire. De Pérouse, Monseigneur Rotelli, nonce à Paris après avoir eu des missions à Constantinople et ailleurs; enfin naturalisés Pérugins, le Galimberti, nonce à Vienne, l'agent le plus intrigant de la Triple-Alliance, et le cardinal Schiaffino qui, pendant quatre ans, fut presque officiellement le candidat à la Papauté des concUiazionistes. Malheureusement pour lui il n'était pas immortel. C'était un moine, un bénédictin, né à Gènes, ayant longtemps résidé à Pérouse où il s'était fort lié avec le cardinal Pecci et avec le comte Connestabile. Avec celui-ci, il entreprit ce journal très curieux, mais fort discuté : VAurora^ où l'on soutenait une politique de transaction, où le principal rédacteur écrivait cette fameuse phrase qu'on lui a si fort reprochée : x( L'Église n'est pas avec les partis vaincus ». Après la mort de VAurora^ il passa à la présidence de l'Académie noble ecclésiastique, l'école des hautes études politiques et diplomatiques. On dit qu'il y porta les mêmes doctrines qu'en son journal. Il fut six mois secrétaire d'une congrégation, poste cardinalice où l'on passe d'ordinaire plusieurs années, et fut créé cardinal au consistoire du 27 juillet 1885. 11 avait alors cinquante-six ans. Il fut, tout de suite, des congrégations les plus importantes et les plus secrètes, désigné aux regards de la foule, non seulement par sa tète curieuse et caractérisée, mais aussi par son costume blanc de bénédictin; car, appartenant au clergé régulier, il avait conservé la couleur de son ordre. On l'appelait le cardinal blanc, et le mot, ici, avait un double sens. Il est mort l'an dernier, et Laurenzi est mort cette année. Les Pérugins y ont fort perdu ; mais, tant que Léon XIII vivra, leur dernier mot ne sera point dit.

Autant que les hommes de Pérouse, le Pape en prise les tableaux. C'est vrai qu'il y eut là, sans conteste, une des écoles qui ont le plus influé sur l'art universel et que cette petite ville a produit plus de peintres et de plus illustres que Londres, New^-York et Vienne réunies. Sur leurs œuvres, le Pape a ses idées, presque ses paradoxes. Il se plaît à les mettre en parallèle avec leurs élèves, et on ne saurait dire si le séjour de Raphaël à Pérouse n'est point ce que remarque le plus chez lui l'ancien archevêque-évèque. Mais si l'on sait que tels sont les goûts du Pape, c'est presque par ouï-dire, c'est parce qu'on a vu les tableaux qu'il se plairait à acheter, et qu'on a remarqué les diverses décorations qu'il a fait exécuter dans des églises. Il est extrêmement rare qu'il converse avec des dignitaires de sa Cour et que, comme faisait son prédécesseur, il tienne une sorte de cercle. Tout au plus, une fois

LE CARDINAL SCHIAFFINO

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par au, le jour de sa fête, admettait-il le personnel de la Cour pontificale à lui présenter ses hommages et les retenait-il quelques minutes dans sa bibliothèque. On dit qu'alors il causait agréablement et qu'il consentait même qu'on le contredît. Cela s'est fait une fois, cela ne se fait plus.

Dès que le dernier visiteur est entré chez le Pape, le mouvement devient très sensible dans les antichambres. L'exempt des Gardes-Nobles donne les ordres poui' la promenade. Monsignor maestro di caméra traverse les salles pour voir si tout est prêt; le chapeau, le grand manteau rouge et la canne de Léon XIII sont placés sur le banc, à la porte de l'antichambre secrète, les gardes forment les rangs et, au fond de l'appartement, à la salle des Gardes-Palatins, la porte s'ouvre toute grande et la chaise à porteurs paraît entourée par les palafrenieri en costume rouge.

Une sonnette retentit, Monsignor délia Volpe s'élance à la porte secrète d'où sort le dernier visiteur. Il entre, il sort de nouveau; après un moment de silence, la porte de l'appartement se rouvre et le Pape paraît donnant sa bénédiction aux gens de la première antichambre qui se sont prosternés.

« Oh!... Va henel... dit-il presque toujours avec l'air d'un homme qui est content du travail de sa matinée. N'est-ce pas, monsieur l'exempt, qu'il fait beau aujoui'd'hui? Nous allons prendre un peu d'air... »

L'exempt s'incline. On entend, dans les autres antichambres, des commandements à voix basse :

« Présentai sciabl ! (Présentez sabre!)

— Ginoch, terr ! (Genou, terre!) »

Le Pape passe donnant sa bénédiction, il arrive à sa chaise à porteurs, il s'y assied, il bénit une dernière fois les assistants.

« ALzate ! » commande le chef des Palafrenieri et le petit cortège se met en mouvement.

Deux Suisses, la hallebarde au bras, ouvrent la marche; deux Gardes-Nobles les suivent à peu de distance, et aussitôt après la chaise du Pape portée par six palafrenieri ; l'exempt des Gardes-Nobles et le participante qui montera en voiture vis-à-vis du Pape, suivent et deux Suisses ferment le cortège.

On traverse, d'un pas assez rapide, les secondes Loges et les Chambres de Raphaël, les salles de Constantin, d'Héliodore, de la Signature, de l'Incendie du Borgo, puis les galeries des Tapisseries, des Cartes géographiques, des Candélabres, on descend le grand escalier du musée et on arrive au jardin.

Quelquefois l'itinéraire change ; pour accéder au jardin , on traverse la Bibliothèque vaticane ou le ^musée Chiaramonti. C'est en suivant cet itinéraire que Sa Sainteté fit un jour l'épreuve de la politesse allemande. Au passage du cortège, tous ceux qui sont admis à travailler à la Vaticane se lèvent d'ordinaire. Si ce n'est point là un hommage rendu au prêtre, au moins est-ce une marque toute simple d'égards au maître de la maison. M. Mommsen, qui avait obtenu l'autorisation de consulter des documents jusque-là particulièrement secrets, ne se leva point. On lui en fit l'observation et il haussa les épaules. Les vainqueurs ont de ces façons.

A la porte du jardin, le Pape monte en voiture avec 9,on participante; deux gardes-nobles sautent à cheval pour l'escorter, tout le reste du cortège reste à la grande grille.

Les jardins du Vatican occupent l'espace qu'une voiture au trot peut parcourir en une vingtaine de minutes : c'est une suite de pentes douces, de collines, de pelouses bien tenues, d'allées ombragées, bornées d'un côté par les murs de Rome, de l'autre par la Basihque de Saint-Pierre. Il y a une petite forêt assez épaisse, de beaux vieux chênes, des petits ruisseaux, toutes sortes de débris de colonnes, des statuettes, des fontaines, des petits ponts. Au pied d'une éminence plantée d'arbres, s'élève le casino de Pie IV, décoré de sculptures, de mosaïques et de peintures, Trianon papal de ce VersaiUes colossal où, cet été, Léon XIII venait s'installer dès le matin et où il avait même fait arranger une petite . chapelle pour y dire sa messe. •

A l'heure de la promenade du Saint-Père, le jardin est en état de siège; à tous les coins on rencontre des gendarmes, le revolver à la ceinture, qui surveillent les hautes murailles de la ville, que l'on a plusieurs fois tenté d'escalader. La promenade en voiture dure à peu près une heure ; on est presque toujours à la même place, parce que l'espace n'est pas grand; mais le cocher met toute son habileté à varier les détours, de manière que la perspective change aux yeux du Pape. Du reste il n'y fait pas grande attention : son bréviaire l'absorbe, et c'est à la petite promenade à pied, entre le participante qui lui tient le parasol et Vesente^ qu'il demande toutes ses distractions. Il s'intéresse fort, en effet, à ses plantes; son jardinier chef, il sor Cesare, l'attend à une place déterminée et avec ce petit bonhomme que le Pape traite avec beaucoup de familiarité, ce sont des discussions sans fin sur la végétation des rosiers, des tubéreuses ou des orchidées, sur les dégâts de la gelée ou du soleil. Après les fleurs, c'est le tour des fruits, et la petite vigne, les rares oliviers et quelques

pommiers qui poussent çà et là sont passés en revue. Dans le bois où des gluaux sont posés, on va voir enfin s'il s'est pris quelque oiseau. Une heure s'est écoulée, le Pape remonte en voiture; cinq minutes après, le cortège a fait le chemin de la grille aux appartements pontificaux, et le Saint-Père est au travail.

Le dîner, vite expédié dans la solitude, servi seulement par le premier valet de chambre, est aussi succinct que le repas du matin : un potage, deux ou trois plats très simplement accommodés, du fromage et un fruit. Le plus souvent même, ce repas est encore abrégé et, si le Saint-Père a pris un bouillon dans la journée, il ne se met à table que pour la forme. Le dîner est suivi d'une demiheure de repos; puis, le travail recommence jusqu'au coucher du soleil, moment où le participante de service vient annoncer les visites privées du soir qui ont lieu sans honneur d'antichambre. A neuf heures et demie, tout le monde est parti, sauf quelques domestiques. C'est l'heure de la prière du soir : tous les familiers se réunissent devant l'autel de la Nativité, l'aumônier entonne le chapelet et le Pape dit les répons avec une pieuse attention.

Après le chapelet, le souper, où reparaissent les mets qui n'ont point été touchés ou achevés aux repas précédents. Puis, le Pape se remet au travail, ne consentant à se coucher que lorsque la tâche de la journée est remplie, que, jusqu'à la dernière syllabe, il a lu son bréviaire. Tard, très tard dans la nuit, à cette fenêtre, au second étage du Vatican, une lampe brûle que de tout Rome on peut voir, que des fenêtres du Quirinal peut regarder le roi d'Italie; cette lampe qui brûle, c'est le Pape qui veille.

Voilà la journée d'hiver de Léon XIII; la journée d'été n'en diffère guère, sauf que la promenade a heu vers six heures du soir ou à huit heures du matin au lieu de midi. Les occupations restent invariables, l'existence toujours semblable, la promenade toujours pareille.

Une fois pourtant, depuis deux ans, le 15 juillet 1890, l'itinéraire que suit le Pape pour accéder aux jardins a été modifié. En France, à la première nouvelle, on n'a pas compris. On a <;i"u à une fantaisie, (îomme si le Pape avait des fantaisies; on a parlé d'inadvertance, comme si, après douze ans, le cocher ignorait le chemin qu'il suit deux fois chaque joui'. En réalité, c'était un événement assez gros de conséquences pour qu'il importe d'en préciser les détails et d'en donner une version exacte. D'ailleurs, cet incident n'est point instructif à demi sur la psychologie^ de Léon XIII.

Ce n'est pas sans dessein que le Pape a traversé une cour où les Italiens ont posé une sentinelle et qui, bien que faisant réellement partie de l'enceinte du Vatican, est en fait occupée par eux. Cette cour, Cortile del Forno, où aboutit, par une porte monumentale, la ma délie Fondamenta qui contourne Saint-Pierre, donne accès à la ma délia Zecca, et à la Zecca même (la Monnaie).

Les Italiens ont pris possession de la Monnaie, mais ils n'y travaillaient jadis que pendant le jour, parce que, le jour, la porte donnant sur la cour était toujours ouverte et que, pour franchir la nuit cette porte fermée, il eût fallu en demander les clefs au Vatican, Lorsque le cours forcé eut été aboli, la Monnaie dut frapper nuit et jour : on a alors percé un escalier tournant à travers un mur extérieur et c'est par cet escalier que pénètrent les ouvriers et les fonctionnaires. Toutefois, à une sorte de guérite en pierre dans le saillant du mur, les Italiens ont un factionnaire et ils en ont un second à la porte de la Zecca.

Un très court espace sépare le portail monumental, entrée officielle du Vatican, de la porte gardée par les Suisses, qui donne réellement accès au palais apostolique et qui y fait corps. Cette porte ouvre sur la cour del Forno, de même que plus haut, vers la Zecca, une troisième porte qui mène au Belvédère, aux musées et aux jardins pontificaux. Le Pape est sorti du Vatican par la deuxième porte et y est rentré par la troisième et, d'une porte à l'autre, il a traversé un territoire contesté.

Il ne s'agissait point pour lui de faire constater si cette cour dépendait ou non du Vatican, mais de provoquer une interprétation de la loi des Garanties, d'établir la somme des prérogatives et des droits qu'on consentait à lui reconnaître. Or, pendant que les uns affirmaient que le Pape était venu sur territoire itahen, pendant que d'autres répondaient que le Pape n'était point sorti du territoire pontifical, le ministre, par son organe le plus accrédité, faisait officiellement déclarer qu'il n'y avait point de territoire pontifical, que le Pape était un simple usufruitier ayant la jouissance des palais du Vatican, de Saint- Jean-de-Latran et de Castel Gandolfo, mais que l'exterritorialité qui lui était concédée était tout au plus analogue à celle que les usages diplomatiques des diverses nations reconnaissent à la demeure d'un ambassadeur ou d'un agent officiellement accrédité. Cela revenait à nier l'indépendance nationale du Pape, qui devenait ainsi un citoyen peut-être privilégié, mais à coup sûr un citoyen italien. C'était l'affirmation de la doctrine exposée par M. Minghetti : le Pape sujet du Roi.

Les conséquences qu'on doit tirer de cette déclaration au sujet de la liberté

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