LA BONNE AVENTURE
mystérieuses qui plairont à son imagination. A défaut de la foi religieuse, il se fera une foi avec des lambeaux de politique et de socialisme. Malheur à ce qui se trouvera alors sur sa route. En ce peuple enthousiaste qui, lorsqu'il est convaincu, sait donner sa vie, l'abnégation peut être absolue, et le sacrifice entier. Que l'on compte seulement ce que l'Italie a, depuis cinquante ans, fourni de conspirateurs et d'assassins politiques. Et qu'est-ce que la foi politique près de la foi socialiste?
Jusqu'ici un seul frein a arrêté ce peuple : la Religion, et la seule religion qui convienne à son tempérament, c'est la Romaine. D'autres peuples peuvent concevoir un idéal religieux qui n'ait besoin, pour se manifester, ni d'un culte brillant, ni des images, ni des représentations de la Divinité. Lui, point. Les Iconoclastes, soutenus qu'ils étaient par les Empereurs de Byzance, sont venus avorter ici, moins contre les décrets des Conciles que contre un sentiment populaire. La Réforme n'y a point fait des prosélites, n'en pouvait faire . Il faut à ce peuple, dans sa religion, une part de sensualisme et c'est ce sensualisme même, flatté par le regard, l'ouïe, l'odorat, le toucher, enveloppé par le culte qui s'est comme proposé de le satisfaire, qui dessine d'un trait si particulier les attitudes prosternées, les poses suppliantes, les gestes toucheurs des mains sur les crucifix, les baisers chauds sur les reliques, l'écarquillement des yeux aux spectacles et aux pompes papales, mettant toute une matérialité humaine, avec ses goûts, ses désirs, ses passions dans les honneurs rendus à l'Immatériel, dans un acheminement terre à terre vers le Divin.
Saint-Pierre, jadis chapelle papale. A neuf heures, le Pape descendait de ses appartements ; dans la chapelle de la Pitié, il prenait l'étole, la chape de satin rouge, la mitre lamée d'argent. Il montait sur la Sedia et, précédé des prélats et des cardinaux, entouré des Gardes-Nobles et des Gardes-Suisses, il venait à l'autel de la Confession. Assis sur le Trône que décoraient des palmes toutes découpées et recroisées et des rameaux d'ohviers, il recevait l'obédience des cardinaux, en manteaux violets. Ceux-ci revêtaient ensuite les habits sacrés propres à leur ordre : les patriarches et les évoques avaient la chape et la mitre, les prélats romains passaient la cotte sur le rochet. Alors, les acolytes apostoliques et les votants de la signature, portant le bénitier et l'encensoir, s'approchaient du trône, et le sous-sacristain, le diacre et h; sous-diacre d'office en aube présentaient à la bénédiction du Pape les trois plus belles palmes destinées ji Sa Sainteté ellemême. Les autres palmes, que, une à une, il recevait du cardinal-diacre, le Pape, un grémial richement brodé sur les genoux, les remettait à chacun des cardinaux, des patriarches, des archevêques, des évêques, des abbés mitres, des pères pénitenciers de Saint-Pierre, au gouverneur de Rome, au prince assistant au Trône, puis à chacun son rang, à quiconque avait place dans la hiérarchie,
jusqu'aux maîtres -portiers de la Verge-Rouge, aux curseurs pontificaux et aux massiers. Les cardinaux, après une profonde inclination, baisaient la palme, puis la main et le genou droit du Pape ; les patriarches et les évéques, fléchissant le genou, baisaient seulement la palme; les autres, cà deux genoux, baisaient
les pieds.
Vers le trône tout resplendissant de broderies et de dorures, autour duquel les palmes et les rameaux d'oliviers mettaient des jaunes tout à fait clairs et des verts puissants, la lente théorie montait, et au prosternement allongé des vêtements d'or et de soie correspondait le geste grandiose et automatique du Pape, dont la face demeurait indifférente, dont le corps restait immobile, (}ue faisait seul vivant le mouvement à chaque instant répété, toujours pareil.
Est-ce toujours de San-Remo que viennent les palmes du Dimanche des Rameaux? San-Remo a mieux que cela maintenant: il a le poitrinaire. Tout coin de terre y est gardé pour les hivernages princiers. N'importe, la légende est jolie, bien qu'elle soit connue et qu'il y ait des variantes. Le jour où, devant Saint-Pierre, il y a trois siècles, le 10 septembre 1586, Sixte-Quint voulut faii-e transporter l'obélisque du cirque de Néron, huit cents ouvriers peinaient silencieusement sous les ordres de Dominique Fontana. Pas un cri, sous peine de mort, car il fallait que l'architecte pût se faire obéir. Les soixante machines se tendaient, les cent cinquante chevaux tiraient à plein collier, l'obélisque; montait, il allait trouver son aplomb; tout à coup, les cordes se détendent, c'est' une seconde tragique. De la foule, une voix crie : « Mouillez les cordes », et un homme, un marin, vient s'agenouiller, se livrer pour la mort, devant le trône du Pape. On a mouillé les cordes qui se roidissent, l'obélisque est debout sur son piédestal. Sixte V fait grâce au garçon et lui demande ce qu'il veut : C'est pour son pays natal, San-Remo, le privilège de fournir les palmes aux églises de Rome, le Dimanche des Rameaux. Et, bien avant qu'on eût inventé les villégiatures d'hiver, San-Remo était riche des branches de ses palmiers.
Mais des palmes toutes simples, ayant seulement pour elles cette belle courbe flexible, si décorative aux mains des martyrs des anciens âges, des palmes villageoises comme il en poussait aux arbres du temps du Christ, cela ne suffit point longtemps au goût italien. Il y fallut des enjolivements, des enrubannements, des armoiries, des enchevêtrements, des découpures; de bonnes sœurs Camaldules se pi'irent à en faire des chefs-d'œuvre oi il est
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impossible de distinguei' à quelle flore étrange appartiennent ees branches convulsées étrangement et qui semblent en sucre filé. On ne les veut point vertes; on les veut du jaune doux et pourtant brillant qu'elles prennent, saisies et arrachées en pleine vie, en pleine sève, un jaune qui n'est point brunâtre et triste comme celui des feuilles qu'emporte un vent d'automne, ces feuilles que, même encore à l'arbre, décompose l'humidité des matins frileux. Elles ne seraient point tombées à leur jour, marquées et promises comme un fumier à nos terres sans fleurs ; elles seraient demeurées éternellement vertes sans connaître les saisons rapides où s'accrochent pour d'autres l'éclosion et la chute. Coupées et desséchées, elles sont encore un feuillage comme un feuillage de pays des fées, où la nature serait toute d'artifice. Et cela mettait une note de plus dans le tableau, ces fleurs étranges, blondes d'un blond de chevelure d'enfant, sèches et légères — comme immatérielles.
La distribution terminée par les ambassadeurs et les étrangers de distinction, la procession se mettait en marche, chacun portant en main la palme qu'il venait de recevoir. Elle parcourait l'immense nef, pendant que les liantescontre entonnaient l'hymne : Ciini appropiriquarei . Quand elle arrivait au l)(>rtique, les deux battants de la grande porte se fermaient; deux clercs restés à l'intérieui' entonnaient l'hymne : Gloiia laus et honor, l'hymne qui valut de la part de Louis le Débonnaire sa grâce à son auteur, Théodulphe, évêque d'Orléans. Les chantres placés dans le vestibule le répétaient. Au dernier verset, le sous-diacre frappait a\ec le bâton de sa croix la porte qui s'ouvrait aussitôt, et la procession rentrait dans la Basilique au chant alterné des soprani et des chœurs.
Après, c'était la messe papale avec le chant de la Passion, la Passion de Thomas-Louis Vittoria, d'Avila, où le récit était fait par un ténor, les paroles du Seigneur chantées par une basse profonde, où un contralto était chargé des autres rôles, où la foule était représentée par le chœur des chantres pontificaux. Puis le Stabat de Palest«ina et le Bénédictus de Baini.
A présent, c'est dans la chapelle chorale, la chapelle du Chapitre, celle où les Papes morts dorment leur sommeil jusqu'au transport dans h; tombeau qu'on leur édifie, celle où, rare merveille, le tombeau d'Innocent VIII montre ses joyaux d'orfèvrerie florentine et, après le fracas des grands marbres vides et creux, ime œuvre d'exquise simplicité, de pensé(» haute, d'exécution parfaite; l.'i, ;iu milieu des Anglais (pii, lorgnette au côté, Murray en main, s(;
poussent jusqu'aux marches des stalles des chanoines, s'y installent avec leurs femmes, lesquelles, pour confortable plus grand, apportent des pliants, c'est dans cette chapelle que l'on pourrait penser qu'on verra bénir les rameaux. Les catholiques restent aux grilles, s'y amassent, s'y entassent, ne voyant que de très loin, par-dessus la tète des autres, le doyen du chapitre remettant à chacun des chanoines et des prêtres de la Basilique la palme traditionnelle.
De la tribune du corps diplomatique, la scène est étrange : avec toute la chapelle envahie par ces êtres mixtes, sans sexe, uniformément vêtus de costumes à carreaux, les femmes à casquettes, pareilles à des grooms, grimpées sur leurs pliants, des clergymens çà et là tachant de noir le jaune brun uniforme des vêtements bariolés, une curiosité bousculante, une fureur de voir, une audace que rien n'arrête, un sans gêne que rien n'intimide, la méprisante attitude chez ces bourgeois du Strand, tout imbus de la superstition royale, à l'égard des idoles romaines.
Par le monde entier, quelle plaie, ces gens de train de plaisir, entrant par centaines, déballés par un guide qui leur crie une insupportable et ridicule explication, partout chez eux, car ils ont payé d'avance à l'entrepreneur qui semble avoir exproprié les villes à leur profit, ayant les bêtises lâches des foules, brisant des vases comme au musée Campana, salissant tout un mur de leurs noms comme dans la Chambre des Doges, laids, sales, poussant par les villes leurs imbéciles troupeaux, ayant droit par jour à une somme de monuments et de paysages, à trois repas et un lit, ahuris et hébétés parce qu'ils sont nés ainsi, indiscrets et audacieux parce qu'ils sont nombreux et anonymes, ces êtres dont le regard salit ce qu'il regarde, et après lesquels on a le dégoût de contempler les choses, comme on serait dégoûté de boire dans leur verre, dont la présence tout un jour voile d'un crêpe les chefs-d'œuvre, dont la venue est un péril pour tous les musées, une honte pour tous les palais, une souillure pour toutes les éghses; ces bandes dont on devrait se défendre aux frontières comme des porcs serbes ou des moutons allemands! A Rome, plus qu'ailleurs : ailleurs, c'est le penseur, l'artiste, l'écrivain qu'ils troublent au passage et qui se replie sur soi à leur contact; ici, c'est le croyant, le fidèle dont ils usurpent la place, dont ils bousculent la prière, dont ils moquent la foi. C'est à coup sûr un monstrueux paradoxe de penser que, peut-être, les catholiques auraient autant de droit d'assister aux cérémonies du culte catholique que les Anglais hérétiques; mais il n'y a rien à craindre, ce paradoxe-là ne deviendra jamais une vérité.
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Pourtant, accrochés à un pilier, se contournant pour voir, — car la curiosité ne perd point ses droits, — et en même temps pour s'incliner aux bénédictions, essayant à la fois de garder l'équilibre et de se maintenir recueillis, voulant comme se pénétrer des cérémonies, afin d'en fixer sans une lacune le souvenir, venus là de loin, au prix de quelles peines, de quelles lésineries pour former leur viatique, tout au fond et bien loin, car ils ont, malgré leur passion, des timidités naïves et des respects craintifs, voici des pèlerins. Ils ont accompli le rêve longtemps caressé; ils ont, des jours, et des jours, aspiré à cette patrie de leur imagination et de leur foi. Ils y sont et ils ne voient point et ils n'entendent point et, des chants sacrés, c'est à peine si un murmure léger, scandé d'interjections britanniques, arrive jusqu'à eux. Ils s'en iront, emportant une désillusion et un regret qu'ils n'avoueront pas, et avec la candeur des âmes simples et soumises, ils se diront que sans doute les autres avaient des droits, puisqu'ils en prenaient.
ETOURNK à Saint-Pierre. Peut-être, puisqu'il n'y a point pour le Lundi Saint de cérémonie classée dans les manuels, les gens des agences laisseront-ils prier à Saint-Pierre? Ils sont encore là : ils visitent. Entrés en coup de vent, précipités en tourbillon, pas même un temps leur jacasserie ne s'éteint devant l'immensité majestueuse du temple ouvert, dans ce silence recueilli, comme sacré. A peine si les hommes se découvrent. Nul respect, nulle politesse même. Chez eux, l'étranger qui, pénétrant dans leurs temples, ne garderait point une tenue d'une correction parfaite, qui excédé des voix fausses et des orgues mal à propos soufflées et du ton tartuffien, nasillard et chantant du pasteur, voudrait fuir, ne peut; il faut rester, entendre, se lever aux bons moments et ne point causer de scandale. Mais <à eux, hors de chez eux, dans les temples des autres, tout est permis. Soudain pourtant, et brusquement, les conversations s'arrêtent, le silence se fait. A quelque trente mètres du portique, le guide vient d'indiquer une raie en cuivre sur le dallage de marbre. Les voilà tous en chasse à la recherche de l'inscription. Ils l'ont trouvée, ils se penchent, ils regardent, ils déchiffrent ; c'est ce qu'il y a de plus curieux à Saint-Pierre. Quelques-unes des dames à casquette s'asseyent pr)ur mieux voir, et le guide, fier, dans le silence, récite
sa leçon : « Ici finit Saint-Paul de Londres, qui a, de longueur, sept cent dix-neuf palmes ou cent cinquante-huit mètres cinquante et un centimètres. C'est la plus grande église du monde ; après celle-ci, Sainte-Sophie, de Constantinople, n'a que quatre cent quatre-vingt-douze palmes, le dôme de Milan six cent six, le dôme de Florence six cent soixante-neuf. » Et faisant danser les chiffres, il compte les trente autels, les cent quarante-huit colonnes, les quarante-deux mètres de diamètre du dôme, les cent trente-deux mètres cinquante centimètres d'élévation, la longueur totale, y compris le portique, de deux cent onze mètres cinquante, tous ces totaux imbéciles que les sots additionnent et qui seuls peuvent, à leur esprit de comptables, donner quelque idée d'art, de grandeur, peut-être d'immensité. Mais déjà on ne l'écoute plus ; on a vu ce qu'on voulait voir; on sait ce qu'il faut penser de Saint-Paul. On s'en va.
Là-bas, devant la statue de saint Pierre, une autre bande regarde : il y a encore là un spectacle classé et qu'on doit voir. Ce sont des gens de la campagne, des vieillards, des mères, des enfants qui, priant, attendent leur tour pour baiser le pied de la statue.
Qui donc a dit qu'elle était païenne, que c'était Jupiter capitolin, comme si la confusion était possible entre la statue d'or massif que Domitien fit ériger au premier siècle, et cette statue de bronze, très roide à coup sûr et d'un médiocre dessin, mais dont la ressemblance s'accuse si frappante, comme l'a remarqué M. Francis Wey, avec le médaillon de la Vaticane, représentant saint Pierre avec saint Paul. Les mêmes cheveux abondants et crépus, la même barbe frisée, les mêmes traits ramassés où l'on retrouve le même quelque chose d'arabe, dans l'ascétique maigreur, dans l'immobilité voulue de la face. Et, en y regardant de près, il semble que ce soit là comme la première de ces statues mystiques et naïves, d'un réahsme touchant qui, aux portails des cathédrales gothiques, vont, quelques siècles plus tard, s'envoler dans les dentelles de pierre : un art nouveau, un art d'où la convention a disparu et qui ne se soucie plus des canons grecs, un art où la pensée fait oubher la forme, où les êtres représentés, étant des enveloppes d'âmes, perdent en beauté ce qu'ils gagnent en rêverie; un art où les gestes peuvent être maladroits et roides, mais sont des signes plus que des gestes, et expriment des idées plutôt que des mouvements.
Aussi, dans Rome, et surtout dans Saint-Pierre, cette statue, comme
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on comprend la vénération qui s'y attache! Elle appelle le regard par sa rudesse, détonnant en anachronisme sur ces marbres clairs, sur ces fonds miroitants, sur ce joli et ce paré de l'immense église ; elle ressort plus spectrale et vivante entre ces amours musqués et pompadouresques, ces patriarches contorsionnés, ces figures de papes et de rois emperruquées et bossuées de broderies, couvertes de chatoiements, attifées, ornementées et pomponnées qu'entourent, que soutiennent, que portent des vertus dénudées, des vices terrassés, tous les symboles usés d'un temps réduit pour exprimer une foi qu'il n'avait plus à dévaliser les mythologies et à épuiser les arts poétiques.
Ceci, cette toute simple statue, c'est comme un palladium pour la Rome chrétienne. Sous les baisers des générations, le pied droit est usé. Devant, toute une famille attend son tour : il y a le père, la mère, des enfants de tous âges; chacun d'eux veut être hissé jusqu'à la statue, baiser le pied, et le plus petit, aux bras de sa nourrice, on le lui fait toucher du front. Une femme qui relève de couches vient ensuite, tenant dans son chàle son nouveau-né. Droit devant la statue, elle se place, regardant dans les yeux l'apôtre spectral; puis, elle écarte son chàle et, d'un geste désignant l'enfant, semble le consacrer. Après, c'est toute une bande d'enfants, les petits portant les grands, les grands portant les petits, et on repense à cette phrase que Louis Veuillot écrivait à sa sœur : « Sortant du Vatican, je suis allé à Saint-Pierre. Devant la statue, il y avait un tas de pauvres gens. Une petite fille en haillons grimpa sur le piédestal pour s'élever jusqu'au pied et le baiser. Elle y parvint, aidée d'une sœur plus petite encore, s'y accrocha des deux mains et enfin y colla ses lèvres. Ensuite, elle aida sa petite sœur à en faire autant. Ce tableau me fit penser à nous, ma petite; sœur, et, lorsque à mon tour je baisai le pied de Saint-Pierre, il me sembla que je te sentais derrière moi... »
Qu'on ne croie pas que la dévotion à saint Pierre n'aille qu'aux petites gens : Quand les chanoines traversent la Basilique, allant aux offices, ils baisent, eux aussi, le bronze devenu brillant et jaune.
Un soir, il y a vingt ans, Francis Wey et Jules Lefebvre, presque seuls dans Saint-Pierre, virent Pie IX s'approcher de la statue dont il baisa le pied sur lequel il retint longtemps appuyé son front pensif.
C'était à la veille des résolutions, qu'on peut dire providentielles, car le Concile du Vatican précédant de si peu l'occupation de Rome, le Pape emportant ainsi sous la protection des drapeaux français la décisive victoire sur les
doctrines gallicanes, et, à la veille du désastre qui devait réduire sa souveraineté temporelle aux jardins du Vatican, donnant à sa souveraineté spirituelle une base si large que désormais nul effort ne peut l'atteindre, cela prête à penser.
Les décrets du Concile du Vatican, ces décrets auxquels tous les souverains français se seraient trouvés rebelles, et qui, à Louis IX comme à François P'', à Louis XIV comme à Napoléon, eussent paru infirmer aussi bien la Pragmatique que les deux Concordats, n'ont pu être rendus que par suite d'un concours de circonstances si étrange qu'il semble échapper au train ordinaire des choses humaines : l'indifïérence religieuse des uns, la dévotion ultramontaine des autres, l'ignorance de ceux-ci, la complicité de ceux-là, l'attitude politique des opposants, l'ineptie infatuée de certains ministres, jusqu'aux théories révolutionnaires des libres-penseurs. Ce qui, aux temps des Rois Très-Chrétiens, eût semblé le plus détestable empiétement, parut alors presque simple et n'émut point ceux qui gouvernaient. Pas un ne comprit que l'œuvre, commencée par l'abolition des rits particuliers et des coutumes locales, était désormais accomplie ; que l'Église galhcane avait cessé d'exister ; que, désormais, la Papauté infaillible était invulnérable par l'hérésie.
Conséquence autre et inattendue : par le décret du Concile, par la proclamation doctrinale du dogme de l'Infaillibilité disparaissait des discussions possibles ce point qui, des siècles durant, avait ému les consciences, partagé le monde cathohque, divisé le Sacré-CoUège. Nulne pouvait maintenant, sous peine d'hérésie, relever les anciens drapeaux. Nul même n'avait le droit de ne pas croire. Par suite, aux conclaves futurs, plus de ces factions : Zelanii et non Zelanii; plus de question de doctrine : l'Église n'en a qu'une et, hors d'elle, point de salut. Ainsi, que demain Léon XIII vienne à disparaître, les cardinaux n'auront point à chercher un candidat à la tiare dont les opinions soient hors de suspicion. Les maximes ultramontaines ont tout envahi, tout annexé. Quiconque ne les professe point n'est point catholique. Donc, le conclave pourra, sans craindre que sa foi religieuse puisse en recevoir une contrainte, se transporter en tel pays où il sera assuré de rencontrer une liberté qu'il ne trouverait point à coup sûr en Italie. Les controverses doctrinales n'ayant nul lieu de s'engager, la difficulté étant supprimée du zelantisme ou non zelantisme du pape à élire, les cardinaux seront plus à même de lutter contre les périls qui menaceraient l'Église universelle si la Triple-Alliance parvenait à imposer à la chaire de Saint-Pierre un protégé du roi d'Itahe.