‹ Rome pendant la semaine sainteChapitre 16 sur 36 · LE PIED DE SAINT PIERRE · texte numérisé non relu

LE PIED DE SAINT PIERRE

Et, de même, les Italiens prenant Rome, abolissant le pouvoir temporel, enfermant le Pape dans les murs du Vatican, le dépouillant des derniers vestiges du Patrimoine de Saint-Pierre, la Papauté devenait inattaquable par la force. Toute violence physique devait venir se briser contre l'esprit : nulle contrainte humaine n'était plus possible, car ici nul intérêt ne devait plus être

humain.

Qu'on repasse en pensée avec sincérité l'histoire des États de l'Église, qu'on la prenne, non aux époques de violence où les papes batailleurs, casque en tête et cuirasse au corps, menaient leurs bandes à la façon des autres princes d'Italie, prenaient ou perdaient des villes, en donnaient, en vendaient, en achetaient, trafiquant des peuples comme ils trafiquaient des indulgences ; qu'on la suive seulement durant les trois derniers siècles, alors que l'agglomération en est achevée et que la période est comme terminée des formations territoriales accidentelles que les nationahtés n'expliquent ni ne justifient; que l'on compte alors combien de fois le domaine temporel de l'Église a été, de la part des Souverains-Pontifes, l'occasion de concessions spirituelles; qu'on examine de quel poids a pesé l'occupation d'Avignon et du Comtat Venaissin dans les dissentiments entre les Papes et les Rois de France, de quel poids l'occupation de Bénévent dans les rapports avec les Rois des deux Siciles : Castro, Ronciglione, les Légations, Ancône, Rome même envahis quand les Empereurs et les Rois voulaient obtenir quelque faveur religieuse, restitués après la faveur obtenue, un perpétuel marchandage des choses saintes, une contrainte toujours menaçante, et dans le fait presque toujours sûre de son fait. Attachée à cette glèbe, vainement l'Église eùt-elle essayé de secouer le joug des rois. Si, pendant des siècles, la papauté n'a point, dans l'univers, donné à sa doctrine religieuse le développement que, à Rome même, elle enseignait comme une des parties essentielles de la foi, c'est que son domaine temporel en eût été menacé et qu'elle prétendait le conserver. Tant que le Pape a exercé une souveraineté analogue à celle des autres souverains, il ménageait des intérêts, il subissait des pressions, il devait entrer dans des ligues, se conformer au système qui prévalait en Italie ou en Europe, il devenait d'un parti, lui qui doit être au-dessus et en dehors des partis. Il avait des alliés et des adversaires, lui qui ne doit connaître que des fidèles. 'Il partageait forcément les opinions sociales qui légitimaient sa monarchie comme les autres monarchies, qui en assuraient la perpétuité et qui en maintenaient l'organisme. Par suite, il écartait violemment du catholicisme des

hommes dont la plupart eussent été sensibles à ses mystères et dont les idées se rapprochaient infiniment de celles qu'enseignait l'Église primitive. Rien de tout cela n'est plus. Le Pape ne peut plus être inféodé ni à un système, ni à un souverain, ni à une opinion politique. Il est libre. Il est le maître. Il est le seul maître, car en face de lui nulle puissance qui sache de qui elle vient et à qui elle va, qui possède la certitude, l'Infaillibilité. Dégagé de ses langes, il apparaît si terriblement grand, qu'il semble qu'il ne connaisse point encore tout ce qu'il pourra, le jour où Dieu voudra qu'il veuille.

Au point de vue des idées, l'évolution accomplie dans la religion cathohque par le Concile est le fait qui domine ce siècle. Au point de vue des faits, l'évolution que, pour la papauté, amènera fatalement quelque jour l'abolition du domaine temporel, peut avoir pour conséquence, dans le siècle qui vient, la transformation radicale de la société moderne. Lorsque, à la Constituante, dans la discussion sur les biens du clergé, Montlosier disait des évèques : « Vous leur ôtez une croix d'or, ils prendront une croix de bois, et c'est la croix de bois qui a sauvé le monde », il prononçait une parole qui n'a point été assez méditée. La croix d'or a sauvé jusqu'ici les trônes et les puissances. La croix de bois, deux mille ans après la mort du Christ, peut encore et peut seule, avec les grandes idées de Justice, de Paix et d'Égalité que le Christ est venu annoncer, sauver l'Humanité.

A la sortie, errant à travers Rome, encore ces gens des trains de plaisir. Ils sont au Forum de Trajan et le guide débite ses mensurations imbéciles : quarante-deux mètres quatre-vingt-sept centimètres de haut, trois mètres cinquante-six centimètres de diamètre, cent quatre-vingt-deux marches, quarante-trois petites ouvertures, deux mille cinq cents figures, comparaisons avec les diverses colonnes du monde entier qu'on aune comme des cotonnades. Pendant que, la tête levée, en une contemplation ardente et presque farouche — car Londres n'a rien de tel — les gens de la partie fixent cette étrange statue de saint Pierre que Sixte-Quint, moins avisé certes que Grégoire-le- Grand, a placée là comme une revanche, le guide dit les vingt-trois blocs de marbre où passent les vainqueurs et les vaincus, où marchent les chevaux, où se mettent en œuvre les machines de guerre. Il jeta comme au hasard le nom de Trajan enterré au pied de cette colonne dont sa statue couronnait le sommet. Cela ne dit point grand'chose à ces gens qu'il promenait, mais en l'esprit d'un passant que le hasard avait amené, que la curiosité avait retenu,

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cela fit chanter tout entière l'ode à la Colonne et les vers du poète demandant pour l'Empereur un tombeau pareil à ce tombeau de Trajan.

Et, pendant que le guide achevait de réciter sa leçon et que, volontairement, il omettait de dire qui avait sorti de terre cette colonne, relevé le piédestal, rétabli l'inscription, dégagé ce forum et ces débris de la basilique Ulpienne, qui, après de semblables victoires sur les Daces et les Germains, avait seulement pris modèle sur ces marbres pour ériger ex œre capto

Ce pilier souverain, Ce bronze devant qui tout n'est que poudre et sable, Sublime monument deux fois impérissable

Fait de gloire et' d'airain,

le souvenir allait à ces pauvres marbres de l'Attique morfondus dans le brouillard de Londres, à ces métopes du Parthénon, trophées des victoires du comte d'Elgin, aux vers douloureux et terribles dont le chantre de Child Harold a fouetté le spoliateur d'Athènes, et qui n'empêchent point tout Anglais qui voyage de souhaiter la même gloire, et, à défaut de la colonne Trajane dont l'absence se laisserait voir, d'emporter au moins dans sa patrie le nez ou le menton d'une statue.

(Ès les premières heures, foule à la Scala-Santa.

C'est loin; tout un quartier neuf, coupé à angles droits, a poussé entre Sainte -Marie -Majeure et Saint-Jean-de- Latran. Ces villas qui, il y a vingt ans, mettaient un peu de verdure sur les pentes de l'Esquilin, la villa Massimi, la villa Altieri, la villa Palombara ont disparu, noyées dans les grandes maisons uniformes, jaunes ou grises. Jadis, une seule voie — Via in Merulana — très vieille, passant entre des terrains vagues, s'enfonçant comme dans la campagne, aboutissant au plateau désert de Saint-Jean où l'herbe verdissait — point même une rue, un chemin. Du Colysée, une autre rue venait, solitaire aussi, aux rares maisons basses, finissant à rien en approchant de la place. Et, après le palais et la basilique, ce pâté de bâtiments se levant étrangement du vide avec leurs architectures de civilisés, après cet obélisque, le plus grand qui soit au monde, dont l'ombre tournant du matin au soir ne rencontrait jamais d'être vivant, l'immensité des espaces mornes...

Dans ce coin de Rome, tout était abandon et ruines. La ville dansant dans son enceinte trop large s'arrêtait là où justement était la plus dense, la plus majestueuse, la plus renommée en palais, en thermes et en cirques, la cité

ancienne. Rome moderne finissait au Palatin, laissant inhabités l'Aventin, le Cœlius et l'Esquilin, jetant seulement quelques églises au bout de chemins sans maisons. Çà et là, des ruines fameuses évoquaient des noms d'empereurs : les thermes de Claudius, de Titus et de Caracalla, le palais de Néron. Dans des coins, des familles y vivaient tant bien que mal, comme ces plantes parasites qui grimpent aux vieux murs. Quelques jardins, caprice d'un cardinal ou d'un prince, poussaient aux versants du Cœlius, au revers de l'Esquilin, jardins presque délaissés, mais où, entre les débris antiques, l'immortelle nature faisant son œuvre de recommencement, semblait plus jeune encore et plus vivace, mettant comme une coquetterie à parer les vieilles pierres de ses nouvelles fîeurs. Rien autre : et pourtant c'étaient là les entours et les avenues de ce Saint-Jean-de-Latran « Mater et caput ecclesiarum Urbis et Orbis. »

Là, sur ce domaine de Plautius Lateranus, chassé du Sénat pour avoir été l'amant de Messahne, et mis à mort par Néron comme complice de Pison et d'Epicharis, ce Lateranus qui mourut, dit Tacite « plenus constantis silentii » l'année même où fut crucifié Saint-Pierre; dans cette Basilique d'or qu'érigea Constantin et que consacra saint Sylvestre, tout pape, de Sylvestre P"" à Pie VI, vint chercher comme la consécration suprême de sa puissance spirituelle. A Saint-Pierre, le Pape est le Souverain spirituel du Monde; à Saint- Jean, il est l'Évêque de Rome. Saint-Pierre, avec ses proportions gigantesques, l'envolée de son dôme, la splendeur de ses marbres, ses gloires rayonnantes, avec ses sépultures, ses dorures, ses mosaïques, avec ses portiques et ses «olonnades, sa masse de pierre qui fournirait des demeures à tout un peuple, symbolise bien l'Église triomphante et victorieuse, assurée de l'avenir et bâtissant pour l'éternité. L'homme y est trop petit pour l'édifice : il y disparait, s'y sent perdu : il y faut les pompes majestueuses du Pape-Roi. En venant à Saint-Jean, dans ce désert, l'on mesurait le chemin parcouru, l'on remontait l'échelle des siècles. L'écrasement ne résultait plus des proportions surhumaines d'un temple mais des siècles accumulés : on y portait l'histoire. Devant soi, comme aux jours où, sur «a mule blanche, le Pape, précédé des religieux, des patriarches et des cardinaux, escorté des princes et des gardes, venait prendre possession de la Basilique, chacun des pontifes qui, depuis quinze siècles, ont coiffé la tiare et reçu au doigt l'anneau du pécheur, défilait, majestueux ou sombre avec son cortège, et c'était ainsi tout le passé qui se levait, toute l'Église avec ses luttes, ses souffrances, ses combats et ses joies, avec ses confesseurs, ses saints et ses martyrs.

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