SCALA-SANTA
A présent, c'est un tramway dans la Via-di-San-Giovanni ; c'est des maisons neuves grimpant à l'assaut de Saint- Jean, emplissant presque tout l'espace entre le Colysée, Sainte-Marie-Majeure et la Basilique; c'est des squares comme la place Victor-Emmanuel, où déjà s'écroulent les bâtisses neuves à arcades de granit; c'est des places comme la place Dante; c'est tout un dédale de rues à demi construites, rues piémontaises qui, verticalement, immortalisent Emmanuel Philibert, le comte Vert, le prince Eugène, le prince Amédée, le prince Humbert, la princesse Marguerite, tous les princes de l'almanach et, transversalement, Cavour, Manin, Gioberti, Mazzini, Rattazzi, Cappellini, Mamiani, Ricasoli, Cairoli, Bixio... Cette histoire-ci, en face de celle-là, n'est point pour y faire ombre, et les souvenirs qui sont à Latran ne sont point troublés de ces gloires. Quant aux maisons qui sont vilaines, (îlles ont jusqu'ici la fièvre pour principal locataire.
Par ces rues, aujourd'hui, sans se troubler aux étiquettes souveraines ou illustres, la foule vient : des campagnards, des bourgeois, des prêtres, la vieille Rome. Tous montent à genoux, disant à chaque marche un Ave, l'Escalier- Saint, les vingt-huit degrés de marbre blanc veiné qui, suivant la tradition, appartenaient au prétoire de Pilate, et qui, placés par Sixte-Quint sous ce portique qu'il dédia au Sauveur, ont été par Clément XII enveloppées de bois pour les préserver de l'usure.
Les pèlerins ne s'arrêtent point à contempler les deux groupes de Jacometti que Pie IX fit placer sous le portique. Ils ne s'inquiètent point de discuter sur les origines et ils ne savent point si c'est ici un débris du Palais de Latran, le seul subsistant après le grand incendie de 1308. On leur a appris que ces marches qu'ils gravissent ont été arrosées du sang de l'Homme-Dieu quand, sous les coups, on le menait chez le gouverneur romain. Cachées sous les planches, elles parlent encore plus à leur esprit avec les veines rouges dont on leur a dit qu'elles sont striées et qui semblent la marque indélébile du sacrifice accompli; et, en haut, ce Saint des Saints où nul ne pénètre, où nul, hormis le Pape, ne peut célébrer, ce lieu, h) plus saint qui soit dans le monde, comme il est écrit au-dessus de l'autel, où saint Léon III accumula quatre grandes caisses de cyprès emplies de reliques, où est conservée l'image du Sauveur, peinte par saint Luc et achevée par les anges, apparaît fermé à tous comme si la porte en donnait sur le ciel.
C'est une foi intime, c'est une dévotion (pii n'est point jouée, c'est une
espérance qui, à chaque marche gravie, rayonne plus sur ces visages de peuple. Pour cela qu'ils lui veulent prendre, que lui donnent-ils? Ombres pour ombres, celles-ci valent-elles celles-là et, si c'est superstition de monter à genoux les degrés qu'a tachés le sang du Sauveur, quelle superstition ouvrira ainsi aux petits et aux pauvres, la perspective certaine du Paradis promis et, avec la patience de vivre, leur assurera la joie dans la mort?
Dans un autre endroit, même sensation plus intense encore, plus imagée, plus sensible de la dévotion populaire, à ce petit oratoire de Saint-Sauveur-in- Thermis tout près de Saint-Louis-des-Français où, toute l'année, après VAœ Maria, on récite le Rosaire, où, chaque jour, on adore la Croix. Là, dans cette ancienne dépendance des Bains de Néron, point de marbres, point de tableaux, point de statues, rien du luxe habituel aux églises. Une pauvreté que rendent plus sensible des petits ex-voto bon marché, des papiers découpés, des images d'un sou piquées au mur par des épingles, des diadèmes en zinc à la pièce; des deux côtés du Christ en bois, peint de couleurs vives, aux plaies sanguinolentes, des fleurs en papier défraîchi, dans des vieilles boîtes à sardines; au-devant, deux petites lampes comme les enfants en ont pour jouer à la chapelle.
Le soir, pour le Salut solennel, des fleurs naturelles ornent l'autel; des quatre vases où elles trempent, un est une vieille bouillotte hors de service, un autre , une cafetière démolie ; le troisième , une bouteille à Champagne au goulot brisé; le quatrième, un vase, un vrai vase, qui a eu des anses. Tout est minable, d'une pauvreté, d'une misère qui peine, fait penser à quelque chapelle de chiffonniers où serait accumulé tout ce qui, au hasard du crochet, a quelque rare rapport avec une religion. 11 semble que l'on n'y a donné à Dieu que ce qu'on ne pouvait, pour quelques sous, vendre aux juifs du ci-devant Ghetto, ce qu'ils eussent méprisé de leur lèvre pincée, sans égard aux lamentations des trouveurs, au cri des entraihes affamées. Ce qui paraît ainsi aux riches n'est point tel aux yeux des pauvres. Cela n'a coûté que quelques centimes, mais c'est sur le pain qu'on les a pris. C'est laid, c'est brisé, mais cela brille encore, et ce point lumineux, le seul qui fût dans le taudis, on l'a décroché pour le porter ici. A ce Dieu des pauvres, les mendiants font l'aumône. C'est la faute des riches si l'aumône n'est point plus ample. Du moins ce que les misérables ont donné, l'ont-ils donné de bon cœur.