L'ADORATION DU CRUCIFIX A SAINT-SAUVEUR-IN-THERMIS
A toute heure, la chapelle est pleine ; nul n'y est pour voir ou pour être vu, car il y fait peu clair, mais pour prier. Une intime communion de pensée et de ferveur avec le prêtre. Au Salut, les fiancés du petit peuple ont l'habitude de venir là d'abord prier ensemble, avant d'aller se promener pendant le temps que la famille le leur permet. Le jeune homme chante tous les psaumes et répond à haute voix aux prières; la jeune fille, prosternée, prie. L'office fini, l'un et l'autre baisent le haut Christ qui pleure son sang de crucifié et le baiser de la jeune fille est plus long, plus appuyé, s'arrêtant aux larges taches de sang sur la poitrine, pénétré comme d'une pitié de femme pour l'homme mourant, d'une passion d'amoureuse pour le Dieu supplicié.
Pendant les lentes récitations du Rosaire et des Litanies qui bercent doucement et empêchent de penser, dans cette paix des sens, cet endormement mystique que scande le retour monotone des répons identiques, parfois éclatent des bruits de paroles indistinctes ; on perçoit des voix, des clameurs, des applaudissements, des rires. C'est le Sénat d'à côté. Car, mitoyen dans le Palais- Madame, c'est le Sénat italien. Et c'est un étrange dialogue que se renvoient ces deux auditoires si proches par le corps et si éloignés par l'esprit.
Les pauvres de Rome sont ici sur terre française : Saint-Sauveur-in-Thermis où, dès le troisième siècle, le pape Sylvestre avait institué un centre de culte chrétien, où l'autel a été consacré par Grégoire-le-Grand , a été annexé en 1478 à l'Institution Nationale de Saint-Louis et appartenait à la France à une date encore antérieure. C'est un prêtre français qui apporte à ces pauvres de Rome la résignation et la joie : un vieux prêtre, car Don Andréa Crevoulin a soixantequatorze ans. Il est d'Avignon. Sa mère fut brûlée vive dans un incendie. Désespéré, il vint à Rome. C'était en 1850 : il y est resté. A Saint-Louis, où il compte toujours comme chapelain, où, à son confessionnal, il écoute tout ce qui, à Rome, est dans la haute piété, des cardinaux, des évêques, des princes, des grandes dames, il a été successivement économe et sacriste ; mais il ne donnait point là carrière à son apostolat. Les petits l'attiraient et, à Saint- Sauveur, il a trouvé son terrain. Avec eux et pour eux, il s'est fait Italien, dépouillant sa piété gallicane pour la dévotion romaine, prolongeant les offices, ajoutant les rosaires aux chemins de Croix, les interminables litanies aux fervorini pathétiques, couronnés par les bénédictions du Saint-Sacrement. Et ainsi, grâce à ce vieux prêtre français, les petits oublient qu'ils souffrent, ils se grisent d'oraisons et d'encens, de chants et de prières : ils ont des heures où ils ne pensent point aux promesses mensongères, aux réalités désespérantes,
aux lendemains sans pain. Ils ne se disputent point; ils ne s'injurient point. Ils communient dans la prière. En vérité, une station à Saint-Sauveur ne serait point pour nuire aux voisins du Palais-Madame.
Moins populaire, moins naïve, moins extatique aussi, mais très vive et ardente quoique exclusivement masculine, la dévotion à Sainte-Croix-en-Jérusalem, où l'on va de la Scala-Santa. La femme n'apporte point dans la basilique de Sainte-Hélène le tremblement de sa foi, la passion de son désir, la fureur de son invocation. Elle doit s'arrêter à l'église haute rebâtie par Benoît XIV, dont la façade semble un pastiche rapetissé de la façade de Saint-Pierre. Elle doit se contenter des fresques très retouchées du Pinturicchio qui racontent Vinmntion de la Sainte-Croix , la découverte des trois bois, les épreuves auxquelles ils sont soumis, la rentrée triomphale du cortège dans Jérusalem. Dans l'éghse basse derrière l'abside, là où sont les grandes reliques, les femmes ne sont admises qu'un jour dans l'année : le 20 mars. Ces reliques, entre les plus fameuses qui soient à Rome, ont pourtant été rapportées de Jérusalem par une femme, l'impératrice Hélène. C'est elle qui, pour les renfermer, bâtit cette basilique dans les jardins de son palais, qui avait été le palais d'Héliogabale. La terre même sur laquelle la basilique repose n'est point romaine, c'est de la terre du Calvaire : Sainte-Croix-en-Jérusalem. Trois morceaux du bois de la vraie Croix, le tiers environ de l'écriteau qui surmontait la Croix avec inscription trilingue : hébraïque, grecque et latine, où le grec et le latin sont, comme l'hébi-eu, écrits de droite à gauche, un clou de la Passion, une épine de la Couronne d'épines, un des deniers payés à Judas, le doigt dont l'apôtre Thomas toucha le côté du Sauveur ressuscité, la traverse de la croix du bon Larron et enfin le reliquaire de saint Grégoire-le-Grand, qui contient deux cent treize reliques insignes , tels sont les objets exposés à la vénération des fidèles. Toutes les reliques de la Passion ont été rapportées de Terre-Sainte par l'Impératrice, mais môme dans le reliquaire de Grégoire-le-Grand, dix-sept reliques se rattachent directement à la vie du Christ et à celle de sa mère, et l'on y voit encore, pour l'ancienne Loi, des reliques des onze prophètes et un fragment de la vierge d'Aaron qui fleurit dans le désert.
Rien, à ce qu'il semble, hormis une pierre contemporaine de l'Impératrice et portant une inscription domina nostr^ hèlent, n'est demeuré de l'ornementation primitive. La mosaïque de la voûte, souvent restaurée, aussi bien que les fresques, sont d'époque récente. Rien du cadre que sainte Hélène avait