‹ Rome pendant la semaine sainteChapitre 3 sur 36 · CAMFO DEI FIORI — MONUMENT A GIORDANO BRUNO · texte numérisé non relu

CAMFO DEI FIORI — MONUMENT A GIORDANO BRUNO

chasser de son Capitole ses élus municipaux, et après ceux-là qu'on disait cléricaux, ceux-ci qui se disaient libéraux. Ils sont Romains et c'est assez. Dehors les Romains!... Jadis, en Italie, on criait : Dehors les barbares!

Ce procédé n'est point neuf. En matière d'annexion, les Piémontais imitent comme en tout. Ils font en grand, à Rome, ce que d'autres font à Strasbourg. Rome, dit-on, s'était donnée, et l'on n'a pu écrire jusqu'ici qu'il en ait été ainsi de Strasbourg. Mais, prise ou offerte, la ville était à conquérir. Ici comme là, la force prime le droit — force du canon d'abord, force des émigrés ensuite. L'on colonise Rome, Erythrée peut attendre.

Comme si, en l'obscurité des atavismes confus, était réapparu en cette génération le sang des Germains destructeurs, comme si leurs rêves, leurs façons, leurs mœurs hantaient les cerveaux de ceux qui, physiquement, leur ressemblent, comme si ceux-ci aujourd'hui comme ceux-là jadis, sentaient le lien d'intime fraternité qui les unit aux gens du Nord, c'est à ce modèle qu'ils veulent se conformer, et, tout Italiens qu'ils se disent et qu'ils croient être parce que depuis des siècles ils habitent à côté de l'Itahe, ils ne se sentent point chez eux dans Rome, et tant qu'elle demeurera telle que les siècles l'avaient faite, Rome leur échappera. Donc, il faut que Rome ne soit plus Rome, car cette Rome ils l'ont réclamée, ils l'ont quémandée, ils l'ont prise, et ils ne sont point assez souples pour se laisser conquérir par elle. Rome capitale, ce pouvait être une belle pensée, si Rome reprenait ainsi sur l'Italie et le monde l'influence souveraine de la Rome antique. Mais, pour cela, il fallait une Rome italienne, et l'on a fait une Rome piémontaise. Puis, peu à peu la manie germaine s'est donné cours : pour être fort comme l'Allemand, pour être victorieux à sa suite, pour réclamer sa part des Sadova futurs, pour oublier les Custozza passés, quoi de mieux que de devenir allemand soi-même? Il y a cent cinquante ans, le président de Brosses écrivait que « le fond du cœur est, pour les Allemands, dans toute l'Italie M. Il ne croyait pas si bien dire.

Tout, dans l'Italie officielle, atteste aujourd'hui cette germanisation.

Il semble que l'on prétende changer le caractère de la nation, lui enlever ses qualités de vivacité, d'imprévu, de brio, ses légèretés de main, ses souplesses d'esprit, ses habiletés à toute œuvre qui veut moins de raisonnement que de génie, ses combinaisons faites d'intrigues, de sous-entendus, de demipromesses, de demi-complicités, de petits moyens ingénieux, d'atermoiements savants, de larmes habiles, de coups de couteau adroits, tous procédés ayant fait leurs preuves, et n'ayant jusqu'ici point si mal réussi. Comme Rome dans le

moule d'un Manheim agrandi, on veut faire entrer l'Italien dans un uniforme allemand. L'Italie avait une tradition militaire comme une tradition politique, mais si l'une, la politique, originale et conforme au tempérament, date de loin, passe à travers les Médicis et les Borgia pour arriver a Cavour, l'autre, relativement moderne, tenait de la France avec les trois couleurs du drapeau, ses enseignements et sa gloire. A la suite du premier roi d'Italie, en Prusse, en Espagne, en Autriche, en Russie, les Italiens surent combattre et vaincre. Ils ne copiaient personne alors; ils étaient eux-mêmes. Plies au service, endurcis aux souffrances, faisant montre en toute rencontre d'une généreuse bravoure, ils rivalisaient aux chocs et aux assauts avec les Français soldats de l'Empereur; mais nulle part on ne leur a demandé, ni Napoléon, ni Eugène, ni Joseph, ni Murât, d'oublier ce qu'ils étaient, parce qu'on ne leur eût point appris ce que nous étions. Pino, Teulie, Zucchi, Pepe, pour ne nommer que ceux-ci entre les immortels, étaient demeurés des Italiens commandant à des soldats italiens, ayant pour rêve de former une armée italienne. Pour les commander, Murât exagérait leurs défauts, se faisait plus Italien qu'eux-mêmes, empruntait leurs costumes, parlait leur langue, utilisait leurs jurons, se nationalisait Napolitain. Pourquoi ne pas le direV Par sa race, son esprit, ses habitudes. Napoléon leur appartenait. C'est pourquoi cet universel, si français ailleurs, si tyranniquemenl imbu de l'idée de la gloire française, leur pouvait être un roi. Chez eux il était à eux, parlait leur langue, pensait en italien. Dans sa correspondance, le Roi d'Itahe tient autant de place que l'Empereur des Français. Le sacre du Dôme de Milan vaut autant pour lui que le sacre de Notre-Dame; et sur sa poitrine la Couronne de fer est seule avec la Légion d'honneur. Ce n'est point sur le pas d'un conscrit breton ou alsacien qu'on réglait alors le pas des gens de la Basihcate ou de l'Ombrie. Tous couraient à leur mode et quand même arrivaient. A présent, rien de bien de ce qui se faisait en Italie. Avec les vieux serviteurs et les vieux fers, on vend les vieilles mœurs. Comme on abat les maisons antiques et les églises surannées, on démolit les patriarcales habitudes, on supprime les façons traditionnelles. Napoléon avait fait de l'Italie une patrie : on veut faire de l'Italie une sous-Allemagne, une Allemagne de contrefaçon et de contrebande, une Allemagne champagnisée !

Ce phénomène, on l'a déjà vu, plus d'un siècle durant, se produire au nord de l'Europe. La bonne terre que la Russie pour les Allemands ! Les empereurs étaient allemands, les impératrices allemandes, les grands-ducs allemands, les maréchaux, les généraux, les ministres, les fonctionnaires, les percepteurs.

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